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Qui est l'ennemi ?

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Les 6èmes Assises nationales de la recherche stratégique du  CSFRS (1) se tiendront le 1er décembre 2015, s’inscrivant dans l’actualité, à travers une approche transversale et prospective, et ayant pour thème cette année : « Qui est l’ennemi ? ». Exprimée sans détour, cette interrogation reflète d’abord notre perplexité devant les tensions d’un monde qui se complexifie en permanence.
 
Les attaques terroristes du 13 novembre à Paris ont, en une nuit, balayé toute hésitation : la revendication de l’« Etat Islamique » a fait instantanément de ce proto-Etat l’ennemi principal de notre pays. La sidération et l’émotion qui ont suivi l’attentat incitent à ce raccourci, alors que la notion même d’ennemi - de même que celle de guerre - ne va plus de soi depuis longtemps. De fait, si un tel attentat paraît simplifier la problématique de la désignation de l’ennemi, il nous confronte d’abord à la difficulté de le conceptualiser.
 
« Re-conceptualiser » devrait-on dire, car, avec la fin de la guerre froide et l’annonce d’un nouvel ordre pacifique mondial, les démocraties occidentales avaient troqué « l’ennemi » contre des références aux « nouveaux risques » et aux « nouvelles menaces ». A défaut de pouvoir identifier les contours d’un « ennemi du genre humain », vouloir parachever la mondialisation conduisait à occulter tout nouvel ennemi possible agissant contre la démocratie, la liberté individuelle et le marché, ces marqueurs d’une volonté d’universel portée par l’Occident. La grammaire diplomatique a reflété et reflète toujours cette vision du monde ; ainsi, par exemple, les résolutions de l’ONU autorisant le recours à la force ne désignent-elles jamais un ennemi en tant que tel. Et si, de leur côté, les mouvements terroristes de la mouvance radicale islamiste définissent les pays occidentaux comme leurs  ennemis, il aura fallu la violence des attentats récents pour les considérer en retour comme tels.
 
Or la mondialisation a provoqué la résistance de tous ceux qui s’en sentent exclus ou s’en excluent eux-mêmes, réactions de « repli » identitaire ou de crispations communautaristes, allant jusqu'aux expressions les plus violentes de la révolte. De plus, l’effacement des frontières, la décomposition des territoires, l’effondrement des repères idéologiques traditionnels et la marchandisation du monde entraînent la création de nouvelles lignes de fractures sociales et culturelles qui ébranlent les cohésions nationales. Dans ces conditions, comment définir, de façon consensuelle, un ennemi dont les contours sont devenus plus flous que jamais ?
 
De fait, l’ « ennemi réel » est devenu celui qui franchit un « seuil d’hostilité » inacceptable pour la société. Vision exclusivement polémologique mais qui présente l’avantage de faire  disparaître la frontière entre ennemi intérieur et ennemi extérieur et de rendre compte de ce que la menace a profondément évolué. A côté d’entités comme l’ « Etat Islamique », on assiste à l’émergence d’un nouveau melting pot criminel intégrant fanatisme religieux, massacres, piraterie, trafic d’êtres humains, de drogues, d’armes, de substances toxiques ou de matières premières. La menace provient désormais de groupes hybrides, opportunistes et instables, capables de métamorphoses inattendues : un continuum criminalo-terroriste est apparu  en quelques années, qui ne correspond plus à aucune de nos anciennes catégories.
 
En agissant de façon graduée et asymétrique contre les Etats, cet « ennemi » polymorphe confronte chaque jour les sociétés démocratiques aux failles de leur modernité. Il dispose notamment, aussi bien pour se dissimuler que pour mettre en scène ses exactions, des facilités offertes par Internet et la société médiatique. Surtout, il pousse les gouvernements démocratiques dans leurs retranchements, les forçant à d’incessants arbitrages entre, d’une part, l’efficacité opérationnelle des services de justice, de police et de renseignement et, d’autre part, leur volonté de respecter les droits des citoyens.
 
Au moins nous oblige-t-il, de façon salutaire, à nous interroger, de façon toujours plus exigeante, sur le sens de nos propres engagements et la portée des valeurs sur lesquelles ils reposent.
 
 
 
Lieu : Ecole militaire, 1 Place Joffre (Amphithéâtre Foch)  - Paris 7ème
 
(1) Le CSFRS est un concept original, coordinateur de l’effort public et privé (Etat, universités, entreprises de taille mondiale) certes, mais surtout mosaïque de savoirs anticipatifs.
Aux antipodes de toute querelle de bornage et dans la claire perspective du décèlement précoce, il agit dans le registre conceptuel : il lance des recherches, soutient l’université et les centres privés, finance des études, intègre des savoirs, soutient de nouvelles approches en recherche stratégique, suggère des thématiques de formation ; ce, pour pouvoir anticiper, alerter, informer, prévenir, et si possible prévoir à temps.
S’appuyant sans tabou sur un vaste vivier de chercheurs et d’experts, le CSFRS, notamment à travers les Assises, peut aider à déceler et évaluer efficacement les risques et défis surgissant, à détecter les signaux faibles – ou l’absence de signaux ; à conduire des recherches pertinentes et transdisciplinaires sur des entités, des territoires, des flux problématiques ; à produire des diagnostics et à les diffuser dans l’univers de la « sécurité globale ». Cela, dans un cadre conceptuel large et incluant la dimension historique : grands espaces de la géopolitique, grandes perspectives sociétales et scientifiques.
 
Ainsi, notamment par ses Assises, le CSFRS peut jouer son rôle d’outil d’aide à la décision et d’initiateur imaginatif de possibles ripostes. Les Assises doivent donc être un espace ouvert et libre de dialogue à tous les niveaux.