ARTS & CULTURE

"Légende d'une vie" de Stefan Zweig : au coeur de la nature humaine et de ses secrets

thêatre
Voici - enfin – l’adaptation d’une des rares pièces de théâtre de Stefan Zweig, « Légende d’une vie », traduite et adaptée par Caroline Rainette, qui se produit pour la première fois en France au Theo-Theâtre dans le 15ème arrondissement parisien du 5 janvier au 17 février 2017. Coproduction Compagnie Etincelle / Compagnie Thylen d’un texte superbe publié aux Éditions Étincelle.
 
« En cette fin de journée, l’effervescence règne dans la maison des Franck pour la présentation publique de la première œuvre poétique de Friedrich, fils de l’illustre poète Karl Amadeus Franck, véritable légende portée aux nues par son épouse et sa biographe Clarissa von Wengen. Écrasé sous le poids de ce père qu’il ne reconnaît pas, par cette gloire qui le réduit à néant, terrifié par le regard sans pitié des bourgeois et intellectuels de la haute société, Friedrich ne supporte plus de devoir suivre les traces de cette figure paternelle vénérée de tous.
C’est alors que la vérité sur son père lui est enfin dévoilée : Karl Franck n’a jamais été ce grand homme que le monde connaît. La partie obscure et basse de son être a volontairement été cachée, et Clarissa manipulée pour y parvenir. Le lourd passé de l’écrivain refait surface, anéantissant les non-dits et rétablissant la lumière sur les souvenirs épars d’un fils qui ne demande qu’à aimer à nouveau un père tout simplement humain. Cette vérité permettra à Clarissa et Friedrich de se libérer de l’emprise d’un fantôme du passé, de les rendre à la vie… à leur vie. »
 
"Stefan Zweig est l’un des auteurs les plus connus du 20ème siècle, principalement pour ses nouvelles et biographies, moins pour ses pièces de théâtre. Pourtant il en écrivit huit, dont Légende d’une Vie (Legende eines Lebens) parue en 1919.
Si le texte original est construit en quatre actes et six personnages, il m’est apparu à la lecture que certaines longueurs pouvaient entraver la puissance dramatique du texte. Or il était particulièrement intéressant, en tant que metteure en scène et comédienne, de travailler sur ce texte empreint de psychologie, traitant avec force et beauté de sujets intemporels et fondamentaux : les liens familiaux et la construction de l’identité propre de l’individu. Aussi ai-je réfléchi à une version resserrée de l’intrigue, aboutissant à une adaptation en deux parties (crise identitaire / révélation) avec deux personnages : Friedrich, identique au personnage créé par Zweig, et Clarissa, fusion des personnages de Burnstein (employé des Franck) et de la sœur de Friedrich. Désormais focalisé sur ces deux protagonistes, eux-mêmes victimes de l’histoire, le texte prend une intensité dramatique puissante, suivant une trame qui se déroule comme une intrigue policière grâce aux procédés de la confidence et de la confession. Deux actes, deux tableaux, mettant magistralement en lumière le changement d’état des deux personnages, leur libération de l’emprise de la société et d’eux-mêmes. Cette mise en lumière de l’aspect psychologique s’est cependant faite avec le désir de rester fidèle à l’écriture de Zweig, fidèle à ses choix dans l’utilisation et la mise en forme des mots. Ainsi la traduction a-t-elle été faite en conservant son style, notamment les très nombreuses répétitions traduisant la fébrilité des personnages.
Ainsi Légende d’une Vie nous transporte dans cette haute société du début du 20ème siècle, Zweig mentionnant lui-même d’ailleurs dans sa préface que quelques éléments biographiques des vies de Hebbel, Wagner ou encore Dostoïevski lui avaient servi de modèle. Légende d’une Vie met en scène, à travers un texte fluide et des personnages à la psychologie complexe, de nombreux thèmes chers à Zweig : la sacralisation à l’excès de l’artiste, la création et sa liberté, la construction de l’identité d’un individu, la famille et ses secrets, le pouvoir ou encore l’avortement.
 
Nous avons donc ici un texte d’une rare richesse et densité, caractéristique du travail de Zweig, ce « chasseur d’âmes » selon la formule de Romain Rolland, qui n’aura de cesse de tenter de découvrir les secrets enfouis, les grandes passions, de révéler ce qui est caché, de mettre à jour les raisons profondes qui conduisent les individus à tel ou tel comportement. Et c’est tout l’intérêt de la pièce et de son adaptation. En effet, ce qui intéresse Zweig, et on le voit parfaitement ici, c’est avant tout le mystère de l’être humain et plus particulièrement ses contradictions, le jeu entre d’un côté les pulsions, les forces qui le dirigent mais qu’il ne connait pas, et de l’autre sa réflexion, son action. En effet dans Légende d’une Vie comme dans l’ensemble de l’œuvre de Zweig, une infinité de secrets pèsent sur le héros. Ces secrets seront révélés tout au long de l’intrigue, éclaircissant les comportements des différents protagonistes et leurs contradictions. Comme Zweig l’écrit dans Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, l’individu est livré « à des puissances mystérieuses plus fortes que sa volonté et que son intelligence ». Ainsi les personnages sont-ils en quête de leur propre identité, Friedrich, écrasé par le poids de la figure paternelle, Clarissa, écrasée par la pression de son employeur et le poids du secret, Maria, Léonore, Karl, eux-mêmes perdus dans leurs solitudes affectives. La parole devient libératrice et la crise possibilité de faire bifurquer, basculer le destin des personnages, dans une perspective tout à fait goethienne du stirb und werde (meurs et deviens). Mais Zweig dénonce également la rigueur du conformisme moral de cette société bourgeoise qui empêche le héros de s’épanouir et dans laquelle les femmes sont les premières victimes. En outre les relations entre les personnes se développent comme autant d’affrontements hypocritement courtois mais en réalité implacables. L’autre n’existe que comme l’objet d’un désir, l’enjeu d’une lutte, en l’occurrence dans la pièce Friedrich contre son propre père."
Caroline Rainette

Une mise en scène focalisée sur l’humain

Dans cette adaptation de Légende d’une vie, le souhait a été de ne conserver que le cœur du propos de Zweig, l’essence de l’histoire, qui ne comporte plus six personnages mais deux, un homme et une femme, Friedrich et Clarissa. Le choix est donc de créer deux tableaux distincts, en huis clos, référence à la dualité de l’être humain.
 
Le premier tableau, ou premier acte, pourrait s’intituler « l’identité meurtrie ». Dans cette première partie de la pièce, Friedrich est en conflit avec son être intérieur, entre mensonge, non-dits, perte d’individualité aboutissant quasiment à la folie. Il se confronte à l’image de son père défunt, véritable monument de gloire, idéalisé et statufié dans le marbre des consciences, sous couvert de secrets de famille bien gardés. Bien que n’en ayant pas encore totalement conscience, Friedrich porte en lui, dans « la plus profonde animosité de son sang » comme il dira, les stigmates de ces vies cachées, brisées, enterrées aux yeux du monde et de lui-même.
Dans ce premier tableau, à l’ambiance oppressante, angoissante, haletante, dans lequel Clarissa se bat contre les démons du jeune homme pour lui faire accepter l’homme public qu’il devient, la scénographie a été imaginée à l’image de ces forces qui s’agitent en cet être en quête de devenir. Une scénographie qui pourrait être une sorte de coulisses, de débarras, un lieu dans lequel personne n’a coutume d’aller, si ce n’est y déposer de vieux objets ou meubles encombrants. Un lieu sans véritable fonction, sombre, sans perspectives, dans lequel Friedrich et Clarissa se retrouvent, l’un pour fuir les préparatifs de cette fête qui l’écœure, l’autre pour tenter vainement de soutenir ce dernier.
 
Le second tableau, ou second acte, pourrait s’intituler « éloge de l’existence ». Ici Clarissa joue un rôle très important. Tout comme Friedrich, elle porte en elle le poids d’un mensonge familial et dramatique. Elle va permettre d’incarner un changement d’état, où l’homme devient enfin maître de son destin. En révélant à Friedrich les secrets qui pèsent sur la famille Franck, elle lui permet d’anéantir définitivement ce spectre paternel qui l’étouffe. La révélation cruciale du secret de famille sera représentée sur scène via l’apparition du personnage de Maria Folkenhof, prenant le relais de l’acteur lors de la lecture de la lettre testament, répondant ainsi aux interrogations et aux pièces manquantes du puzzle de l’histoire dans laquelle sont plongés Clarissa et Friedrich.
Une vidéo sera projetée (couleur ou N/B), montrant Maria, âgée, racontant son histoire, sa relation avec le père de Friedrich, le tout dans une ambiance poétique.
La scénographie évoluera également dans ce second acte, afin de suivre l’évolution de l’histoire et des personnages. Au premier acte à la tonalité sombre, répondra une atmosphère plus lumineuse et plus joyeuse. Le portrait du père dominera la pièce, symbole de la révélation, de la redécouverte, sans masque et artifices, de la libération. Ce lieu devient en effet celui de la renaissance : pour Clarissa la chance de rétablir la vérité, de se libérer du joug de son employeur, de décider par elle-même de ses choix ; pour Friedrich l’acceptation de soi, la conquête de son être intime, de son individualité, et le nouveau souffle d’espoir et d’amour qui s’offre à lui.
Contrairement à la version de Zweig, la pièce a été envisagée dans une unité de temps unique, une soirée, afin de mettre en avant la tension centrale de la pièce. Pendant les préparatifs de la soirée, tout s’accélère jusqu’à la révélation du secret, permettant aux personnages de retrouver la paix.
En effet, Légende d’une vie occupe une place particulière dans les œuvres de Zweig, où d’ordinaire les personnages ne sortent jamais indemnes de leur histoire tragique. Or Légende d’une vie est une pièce positive, lumineuse, un hymne à la conquête de l’être, un triomphe sur la folie, un combat moral et social, dans lequel les protagonistes sortent victorieux. C’est donc cet aspect qui a été souligné dans le travail de mise en scène et de scénographie, cette dualité entre bien et mal, positif et négatif, à travers deux actes, deux personnages, aux thèmes universels et intemporels. Un spectacle dont la mise en scène et la scénographie se veulent épurées, pour ne se focaliser que sur l’essentiel : « l’homme ».

L’équipe artistique

Caroline Rainette - Compagnie Étincelle
 
Caroline fait ses débuts sur scène dès son enfance, aussi bien en danse, qu’en chant, piano ou théâtre. Elle suit ensuite l’enseignement de Réchana Oum, ancienne élève de Jean-Laurent Cochet, et travaille les grands textes classiques du théâtre. En 2012, elle fonde la compagnie Étincelle, et, pour sa première mise en scène, choisit un texte quasiment jamais joué : L’Aigle à deux têtes de Jean Cocteau, dans laquelle elle incarne également le rôle de la Reine. S’attachant à travailler sur de grands textes, notamment aux personnages féminins forts, elle met en scène Andromaque de Racine (rôle d’Hermione), On ne badine pas avec l’amour de Musset (rôle de Camille). Elle met également en scène deux monologues, La Mort de Néron de Félicien Marceau et une création, L’Innommé de Lennie Coindeaux. Avec Les Galets de la mer, elle adapte l’œuvre poétique de Louise Ackermann, et fonde à cette occasion les éditions Étincelle. Elle traduit et adapte Légende d’une vie de Stefan Zweig qu’elle joue et met en scène avec Lennie Coindeaux. En 2017 elle mettra également en scène Le Misanthrope de Molière dont elle interprètera le rôle de Célimène. Diplômée en droit et en histoire de l’art, s’intéressant aux questions sociétales et politiques elle publie en février 2015 aux éditions L’Harmattan un essai intitulé Le peuple et sa souveraineté dans l’art révolutionnaire (1789-1794).
 
 
Lennie Coindeaux - Compagnie Thylen
 
 Lénnie découvre le théâtre à l’âge de 16 ans, au conservatoire d’Etrechy (Essonne). Dès le premier cours c’est une révélation, il voudra en faire son métier. Il fait sa formation professionnelle à l’école Claude Mathieu - Art et Techniques de l’acteur. Il y travaillera des textes de Musset, Claudel, Corneille, Goethe, Antonin Artaud. Il aura comme professeur Claude Mathieu, Georges Werler, Xavier Briere. Il a fait partie de l’ensemble théâtral Esprits Libres pendant deux ans, avec qui il a créé le festival Théâtre en Liberté, à Montferrier sur Lez (Hérault). Il joue notamment Kaiser, un monologue de Sophie Lannefranque, Espaces Blancs de Paul Auster, ainsi que des créations de l’ensemble. Parallèlement au théâtre, il s’essaye au cinéma, dans des court-métrages. Il rejoint Étincelle pour interpréter Perdican dans On ne badine pas avec l’amour de Musset, et reprend le rôle de l’anarchiste Stanislas dans L’Aigle à deux têtes de Cocteau. Il assiste ensuite à la mise en scène Caroline Rainette dans les Galets de la mer. Il crée en 2014 la compagnie Thylen, dont le premier projet est L’Innommé, un monologue qu’il écrit et interprète en 2016, édité aux éditions Étincelle. Il travaille ensuite avec Caroline Rainette sur l’adaptation de Légende d’une vie de Stefan Zweig et sur le Misanthrope de Molière dont il prend le rôle d’Alceste.
 
La Compagnie Thylen
La compagnie THYLEN est une jeune compagnie qui prend vie au mois d’octobre 2014, sous le statut d‘une association ( loi 1901). Elle devient alors pour les membres de la compagnie le symbole de la liberté et de l’indépendance créatrice permettant de produire des formes théâtrales propres à leurs envies et exigences. Le premier projet en création de la compagnie est L’INNOMMÉ, un texte de Lennie Coindeaux. D’autres projets sont en maturation, comme Zorba de Gilles Decorvet, auteur contemporain, traducteur littéraire et conteur suisse.
 
Avec l’aimable participation de Patrick Poivre d’Arvor dans le rôle du journaliste (voix off)
 
Trente ans de journaux télévisés de 20 heures mais aussi près de soixante dix livres, depuis son tout premier roman, Les Enfants de l’aube, écrit à l’âge de 17 ans. Nombre d’entre eux ont été récompensés par des jurys prestigieux : Prix Interallié (2000), Prix des lecteurs du Livre de Poche (2001) Prix Maurice Genevoix (2004). Les livres hommages à sa fille Solenn, dont les droits sont allés à la construction de la Maison de Solenn, ont remporté un immense succès (Lettres à l’absente, 1993 et Elle n’était pas d’ici, 1995). Un ouvrage consacré à Antoine de St Exupéry vient de paraitre en novembre 2016, St Exupéry, le cartable aux souvenirs (Michel Lafon).
Outre ces brillantes carrières, littéraire et journalistique, Patrick Poivre d’Arvor a animé pendant 20 ans des émissions littéraires et propose depuis 7 ans sur France 5 la série Une maison, un artiste. Il a réalisé pour France 3 le film Mon frère Yves, d’après l’œuvre de Pierre Loti (2012), avec Thierry Frémont et Jérome Kirscher.
Passionné d’Opéra, il a mis en scène Carmen, avec Manon Savary pour une trentaine de représentations (2010) puis Don Giovanni (2013 en Belgique et 2014 en France) pour Opéra en Plein Air dans des sites et des châteaux prestigieux.
Toujours avec Manon Savary, il a mis en scène à Metz Un amour en guerre, l’opéra de Caroline Glory dont il a écrit le livret (octobre 2014). Une reprise est prévue à l’automne 2018 pour le centenaire de l’armistice de la Grande Guerre, thème de l’œuvre.
Avec son ami le pianiste Jean-Philippe Collard, il propose depuis 7 ans, un récital-lecture, Chopin, l’âme déchirée, autour des poèmes tirés de son Anthologie des plus beaux poèmes d’amour.
Il incarne par ailleurs Apollinaire dans le spectacle conçu par le pianiste Hugues Leclere, l’Engrenage, et Van Gogh dans les Lettres à Théo, avec son frère Olivier et la violoncelliste Caroline Glory.
Il interprète également les Lettres à Lou, Le Petit Prince, l’Insoutenable légèreté de l’être (accompagné par la harpiste Anja Linder), ou encore les œuvres de Colette et de George Sand.
Il est récitant pour d’autres spectacles comme le Transmusibérien avec le Quatuor Salieri ou le Violon sur le sable à Royan, en compagnie de la violoncelliste Camille Thomas.
Il a rendu hommage à Julien Gracq avec des lectures de ses livres, accompagné par la pianiste Claire Désert au Festival de St Florent le Vieil.
Au théâtre il a lui aussi adapté la pièce de Stefan Zweig, Légende d’une vie. Et pendant 4 mois en 2016, il a interprété le rôle principal de Garde alternée, (une pièce d’Edwige Antier et de Louis Michel Colla) au théâtre des Mathurins puis au théâtre de la Gaieté Montparnasse.
Il anime une émission culturelle et d’informations sur Radio Classique depuis 2014, « le 19h-20 de Patrick Poivre d’Arvor ».
Il est l’ambassadeur de l’UNICEF pour les pays francophones depuis 2004, Chevalier de l’Ordre de la Légion d’Honneur, Officier de l’Ordre du Mérite et Commandeur des Arts et des Lettres.
 
Mise en scène et avec Caroline Rainette & Lennie Coindeaux
Avec la voix de Patrick Poivre d’Arvor et d’Anne Deruyter
Création lumière Matthieu Duverne
Durée du spectacle : 1h20 - Public : tout public
Spectacle éligible aux Petits Molières 2017
Coproduction Compagnie Etincelle / Compagnie Thylen
Texte publié aux Éditions Étincelle
 
Théo théâtre, 20 rue Théodore Deck, Paris 15è - 21h
Réservations : 01 45 54 00 16
 
 

 

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