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Le Fantôme du Palais de Tokyo

Philippe Parreno a investi les 4 000 mètres carrés du Palais de Tokyo pour y jouer une sorte d’Opéra-Bouffe sur le thème de Petrouchka, la poupée de chiffon aux émotions humaines (Œuvre d’Igor Stravinsky. 1911). Il donne une pièce en plusieurs actes où il dédie au spectateur qui déambule de tableaux en tableaux, un rôle de contre-point réel dans une irréalité totale.
Photo portrait Philippe Parreno ©Claude Cassano - Palais de Tokyo

"Factories in the Snow"

Il a réussi à faire du Palais de Tokyo, un organisme qui respire par lui-même, se meut à son propre rythme et semble même rêver. Entre ses mains, le musée devient un gigantesque automate, dont on verra le cœur à la fin de la visite, régi par une salle d’ordinateurs, digne d’un centre spatial. C’est elle qui fait office de chef- d’orchestre et donne le la au piano-maître (« Factories in the Snow », œuvre en collaboration avec Liam Gillick), un piano mécanique dont le pianiste fantôme joue la transcription de Petrouchka sous une pluie de cendres et ponctue de ses variations tous les rouages de l’exposition.

Passée la superbe marquise en plexiglas de l’entrée, transparente comme un ectoplasme, qui est là sans l’être car elle n’annonce rien (il faut saluer la prouesse technique de l’appareillage), nous entrons dans l’univers d’une foire étrange où la banque d’accueil nous éblouit de sa lumière glacée tandis que des néons sur les murs clignotent en tempo avec les sons d’un piano que l’on entend au loin. Nous avons le sentiment d’avoir pénétré dans un espace impalpable (qui nous semble malgré tout familier car il joue sur les codes usuels de la fête foraine) pour participer à une attraction en terre d’outre-tombe.

"TV Channel"

Et dès la première salle, c’est bien le cas. Nous tombons sur un énorme claustra métallique ("TV Channel") qui semble hanté par des apparitions furtives et jaillissantes (crées par des milliers de leds, c’est passionnant de voir fonctionner cette installation). Le visiteur qui passe derrière ce mur lumineux fait aussi partie de l’œuvre en donnant l’impression à celui qui regarde la projection, qu’un personnage est sorti de l’écran en se décorporant.

"Fade to Black"

On comprend mieux alors, le propos de Parreno. Il nous parle de l’ambiguïté de l’homme avec la machine, à l’instar de Petrouchka mi- poupée, mi- homme et toute l’exposition sera la démonstration de cette interrogation : une machine a-t-elle une âme, le piano mécanique est-il « animé » par la musique de Stravinsky ou a-t-il une puissance propre ? Une feuille de papier retient-elle l’âme ou le souvenir du dessin passé et de son dessinateur ("Fade to Black") ?

 "ModifiedDynamicPrimitivesforJoiningMovementSequences"

Une bibliothèque vit-elle de la vie des personnages de roman qu’elle abrite, sont-ils des fantômes qui nous hantent et où se promènent-ils ? Derrière ce mur de livres qui tourne sur lui-même pour ouvrir sur une pièce secrète ?
Pièce du souvenir, pièce artéfact d’une salle de musée à New-York où Merce Cunningham et John cage ont exposé en 2002. (En collaboration avec Dominique Gonzalez-Forster, La Bibliothèque Clandestine). Et ce robot qui reproduit l’écriture de l’artiste, les œuvres qu’il produit sont-elles les siennes ou celle de Parreno ? Est-ce une séance de médiumnité à laquelle nous assistons à la façon d’un Victor Hugo expérimentant l’écriture automatique ? ("ModifiedDynamicPrimitivesforJoiningMovementSequences").

"Danny La Rue"

Plus loin, nous entrons dans une salle au noir où des Entités (seize « Marquees ») lumineuses vont s’éclairer, ensemble ou à tour de rôle, et jouer sur la musique de Petrouchka, un ballet de lumière. Le moment est magique, hors du temps. On est en présence de quelque chose, mais on ne sait pas de quoi, dans cette maison hantée. ("Danny La Rue").

"How Can We Know the Dancer from the Dance ?"

Même instant de grâce devant la scène en rond où l’on entend le rebond des pas de danseurs fantômes tandis qu’un mur courbe glisse tout autour comme par magie -Avec un laser pointé au sol, penchez-vous, c’est drôlement astucieux- ("How Can We Know the Dancer from the Dance ?").

Puis, ne ratez pas le fantôme de Marylin Monroe, et encore moins, l’extraordinaire apparition de Annlee (le manga acheté au japon par Parrenno et Huygues et prêté à d’autres artistes) qui se matérialise comme par miracle en une petite fille de chair et d’os, qui s’adresse à nous comme un ectoplasme venu d’ailleurs.(Anywhere out of the World. Oeuvre de Tino Seghal).

"Automated Doors"

Après bien d’autres salles toutes aussi passionnantes, l’expo se referme et s’ouvre aussi, sur une porte automatique dirigée par la musique, qui ne sert en rien aux humains que nous sommes mais qui doit être fort utile aux fantômes du Palais de Tokyo.

Vous avez déjà compris que j’ai été emballée par cette expo, par son unicité, par sa grande intelligence, par l’innovation et la diversité des techniques employées pour mettre en mouvement toutes ces installations. Sans compter, qu’il faut saluer « le talent » de savoir lever des fonds à une telle hauteur (consultez la liste des mécènes) car cet événement a dû en nécessiter d’énormes et la générosité (ou l’intérêt) d’incorporer le travail d’autres artistes à son projet, ce qui de nos jours, semble être la recette du succès.

Le seul reproche que je pourrais faire (mais ce n’est seulement le fait de Parreno, c’est tout l’art contemporain qui est concerné), c’est que, sans explication, on pourrait n’y rien comprendre et n’y voir qu’une suite d’éléments juxtaposés.
Aussi, je vous engage vivement à suivre la visite avec un médiateur (une première pour moi) et si vous pouvez tomber sur un dénommé Simon, c’est encore mieux. Il est parfait et il a eu la gentillesse de nous faire visiter (rien à voir avec l’expo Parreno) le LASCO PROJECT (Visite interdite au public), un ensemble étonnant de graffitis dans les escaliers de la sortie de secours du Musée. On a l’impression de descendre dans une crypte, ce qui en fin de compte ne nous change pas trop d’ambiance.

PS : Puisque vous êtes sur place, allez voir le beau travail de Enrique Oliveira, un arbre organique qui fait partie des murs du Little Palais (Baitogogo). C’est surprenant.

PHILIPPE PARRENO
Anywhere, Anywhere Out of the World
23 octobre 2013-12 janvier 2014

Crédits photographiques Aurélien Mole. Courtesy Palais de Tokyo.

Claude Cehes, SculpteurGrand reporter Arts et culture Up' Magazine
www.cehes-sculpteur.eu