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Bill Viola au Grand Palais

"Going Forth By Day " - "First Light"(panneau 5) - installation vidéo sonore, cycle de cinq projections, 36 minutes. Performeurs : Weba Garretson, John Hay / Collection Pinault / Photo : Kira Perov.

Touchée jusqu’au fond du cœur ! Mais pas coulée, à la différence de certains personnages mis en scène par Bill Viola dans ses vidéos. Si je me permets ce trait d’esprit, c’est que l’eau tient un rôle fondamental dans la plupart des œuvres exposées (et remarquablement bien présentées) au Grand Palais.

"Ascension" 2000 - Installation vidéo sonore, 10 minutes - Performeur : Josh Coxx / Bill Viola Studio, Long Beach, Etats Unis / Photo : Kira Perov

L’eau placentaire, les fluides corporels, l’eau qui consacre, l’eau régénératrice, l’eau qui coule, celle d’une rivière ou l’eau plate d’un lac, l’eau qui s’échappe comme la vie, l’eau salvatrice d’où l’on renaît ; l’eau est la pierre angulaire de l’artiste. Il la prend comme vecteur pour nous parler du cycle de la vie et nous affirmer que mourir n’est qu’un passage (Ascension : un personnage plonge dans des abysses marins et son âme remonte, portée en gloire par des millions de bulles).

D’entrée de jeu, ("Nine Attempts to Achieve Immortality" , oeuvre que l’on pourrait  aussi intituler : l’expérimentation du dernier souffle.), Viola se prend lui-même pour sujet afin de mieux observer la mort et ce, à la manière d’un entomologiste.
Pour lui, elle est grave mais elle n’est pas sombre. Elle serait même presque douce et d’une lenteur délicieuse si l’on avait la sagesse de savourer la vie jusqu’à la dernière goutte sans redouter de franchir l’ultime porte. Car notre âme poursuivra son chemin vers on ne sait quelle résurrection, à en croire Bill Viola qui fait ici œuvre d’espérance.

"Nine Attempts to Achieve Immortality" - 1996 - Installation vidéo sonore, projection sur écran suspendu 18mn, 16 secondes /  Autoportrait / Bill Viola Studio, Long Beach, Etats Unis.

Pour le démontrer, il filme le temps qui s’écoule (lui aussi, lui, surtout) en nous entraînant vers notre finitude terrestre, d’une manière quasi imperceptible. Il semble vouloir capter sur des visages ou sur des corps aux mouvements ralentis à l’extrême les infimes manifestations de cette lente et inexorable dégradation de nos cellules internes qui se produit sans que nous en soyons véritablement conscients. ("The Dreamers". Personnages ophéliens noyés sous les eaux dont les remous déforment les visages.)

" The Dreamers" (détail) 2013 - Installation vidéo sonore, sept écrans plasma verticaux , quatre canaux stéréo, en continu. Performeuse : Madison Corn / Collection Pinault / Photo : Kira Perov.

Un tel ralentissement des images nous amène dans un autre espace-temps. Le fait de s’y trouver nous rappelle d’une part, que notre matière, atomes de carbone et acides aminés, est celle de l’Univers et que lorsqu’elle s’y dispersera, nous serons aussi infinis que lui. D’autre-part, que le temps perçu n’est que relatif.

À cet effet, Bill Viola compose des « tableaux » à la façon d’un Rembrandt  ou d’un Vermeer,("The quintet of the astonished"), en reliant de cette façon le passé au présent mais, avant tout, au futur car ses personnages sont mus par des mouvements à peine captables qui vont changer le cours des choses en changeant la composition de la scène. On est alors en droit de penser que ce phénomène évolutif se reproduira ad vitam aeternam et que la mort n’existe décidément pas.

Une de ses installations, "Going forth by day", celle qui m’a le plus émue, en est la preuve parfaite. Elle est faite de cinq vidéos projetées dans une grande salle rectangulaire.
Sur le mur de gauche, on voit des êtres humains en tenue de ville qui marchent d’un pas tranquille à travers bois, vers une destination inconnue, sans manifester d’émotion particulière ni la plus petite angoisse. Ils se succèdent, c’est tout ; comme se succèdent les générations. C’est l’humanité qui passe et qui, à peine passée, est déjà anonyme.
Bien sûr, nous savons qu’ils marchent vers la mort mais si nous ne l’avions pas encore compris ; la vidéo suivante, sur le mur du fond, nous le ferait encore mieux entendre.
Nous nous retrouvons face à une maison de style Victorien qui crache par portes et fenêtres des cascades d’eau (magnifique prise de vue). Elle perd les eaux à proprement parler comme une parturiente.  Pourtant si l’on pense, dans un premier temps à  une naissance, on ne peut s’empêcher de songer à la mort qui l’accompagne en corollaire. Alors, ne serait-ce pas plutôt la vie qui s’échappe à gros bouillons de cette maison-corps ?  Sentiment renforcé et, par le spectacle, une fois les eaux calmées, d’héritiers (?) qui débarrassent la dite maison de ses objets intimes et par le tableau suivant.

Il présente une maison sans paroi, posée sur un promontoire au-dessus d’une étendue d’eau. Elle laisse apercevoir un vieil homme qui se meurt lentement dans son lit, d’une agonie douce et comme pleinement vécue. Pendant ce temps, une barge est arrivée sur la rive du lac et quelques personnages commencent à la charger du mobilier du futur défunt.

"Going Forth By Day " (Détail) - 2002 "The Deluge" (panneau 3), installation vidéo sonore, cycle de cinq projections, 36 minutes / Collection Pinault / Photo : Kira Perov.

C’est le passage du Styx. Ce sont les meubles qu’emmène Pharaon pour sa résurrection dans sa demeure éternelle. Et les ordonnateurs de cette résurrection se trouvent dans le dernier tableau.

Bill Viola filme des ouvriers en tenue de chantier, au repos, au bord d’une mare, après un travail de fouille ou d’égoutier. La pluie les surprend, une pluie drue, épaisse qui tombe en cataractes (cela nous rappelle les trombes d’eau qui sortent de la maison) et les fait fuir, aveuglés  par l’eau sans doute mais peut-être, aussi, par la crainte de voir en face le Mystère. Pauvres humains dont les travaux de terrassement ont ouvert la voie mais qui fuient si précipitamment, qu’ils n’assistent pas au miracle qui se produit derrière eux.
Un corps jeune, arqué de vie, s’expulse de la flaque à toute vitesse et on se prend à espérer que c’est l’âme du vieil homme qui vient de renaître et de se réincarner.

Voilà pour cette installation. Mais, il ne faut oublier de signaler les autres œuvres qu’il faut absolument voir et les bandes sons qui sont remarquables. Quant à la qualité photographique de ces vidéos,  elle est tout simplement époustouflante. C’est une chance de voir cette superbe rétrospective et je vous engage à ne la rater sous aucun prétexte. Prenez quand même deux bonnes heures pour ne rien laisser passer. N’oubliez pas que Bill Viola étire le temps !

© Affiche de la réunion des musées nationaux - Grand Palais Paris 2014

Claude Cehes, Sculpteur - Grand Reporter UP' Magazine

Exposition au Grand Palais. Galeries Nationales. Jusqu'au 21 juillet 2014.