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Soutenir l'entrepreneuriat culturel

Un rapport commandé par les pouvoirs publics formule plusieurs avis pour professionnaliser le secteur culturel. Ce rapport vient d'être remis par Steven Hearn, en association avec Olivier Saby, à Aurélie Filippetti et Arnaud Montebourg ce 25 juin 2014 à la Gaité Lyrique. Le Journal des Arts formule un avis que nous partageons complètement à la Rédaction : "De belles intentions handicapées par un manque de ciblage." Le voici complet et développé.

"Le b.-a. ba du marketing est la définition de la cible. Le rapport « Développer l’entrepreneuriat culturel », est plein de bonnes intentions mais risque de manquer d’efficience à cause d’un trop grand flou sur les entreprises concernées. En mettant dans un même sac les sociétés de presse, les exploitants de salles, les agences de relations publiques, les galeries d’art et les sociétés de production, le rapport cible des professions aux préoccupations très diverses et de taille très variable, qui requièrent nécessairement des solutions différentes.

En agrégeant sans les segmenter toutes les entreprises du secteur – dont le nombre est évalué à 157 000 –, il laisse à penser que les gains en croissance et emplois, les deux objectifs majeurs du gouvernement, peuvent être importants. Ce faisant, il fait écho au rapport commandé par les deux mêmes ministres de la Culture et de l’Économie et publié en décembre 2013 sur le PIB culturel de la France, lequel serait 6,7 fois supérieur à celui de l’industrie automobile. Les intentions sont claires, montrer le poids économique de la Culture pour mieux négocier budget et dispositifs avec Bercy. Mais en agglomérant des activités qui ne relèvent pas tout à fait de la Culture, ce PIB culturel ressemble à la grenouille de La Fontaine.

Métiers différents

Le rapport Hearn pointe ainsi le manque de professionnalisation des entreprises culturelles, écartelées entre une nécessaire désorganisation propre aux activités de création et l’économie du divertissement, qui ne supporte plus l’amateurisme. Et il ne cesse de marteler que « les fondamentaux de la gestion et du processus d’investissement doivent s’appliquer aux entreprises du secteur culturel ». Ce n’est pas faux pour un organisateur débutant de tournées théâtrales, mais inexact pour une galerie de la rue de Seine ou une agence de publicité sise sur les Champs-Élysées.

Les recommandations sont « de bon sens », mais on peut se demander ce que les ministres vont pouvoir en faire. Mieux faire connaître les entrepreneurs culturels pour faciliter leur dialogue avec les diverses agences françaises ou européennes d’aide aux entreprises est une bonne idée, mais comment communiquer simplement sur des métiers si différents ?

Accompagner la transformation du statut associatif choisi par de nombreuses entreprises culturelles vers le statut de société coopérative et participative (SCOP) : pourquoi pas mais combien sont-elles à être potentiellement concernées ? Demander à la Banque publique d’investissement de financer 200 millions d’euros sur cinq ans, via des mécanismes spécifiques pour ces entreprises : excellent, mais l’argent n’ira-t-il pas uniquement à des entreprises reconnues qui ont déjà accès aux autres dispositifs ?

Il est dommage que le rapport ne cite qu’en note le Fonds d’avances remboursables aux galeries d’art (Farga), car il s’agit là d’une bonne initiative. Ce fonds annoncé par la ministre en octobre 2013 vient d’être approuvé par l’Institut pour le Financement du cinéma et des industries culturelles (IFCIC), qui gère le dispositif.

La probable difficulté de la réalisation de la 7e recommandation : « encourager la création d’une représentation des entrepreneurs culturels », qui ne dépend pourtant pas des pouvoirs publics et ne coûte pas un centime, sera un bon révélateur du manque de ciblage des propositions en direction de bénéficiaires homogènes. Quant à la mise en œuvre des autres recommandations, la formulation du communiqué des deux ministres ne laisse présager rien de très constructif : « Les Ministres ont prêté une attention particulière aux points suivants en souhaitant leur apporter un appui particulier […]. »

Cette imprécision sur le ciblage étonne de la part de l’auteur du rapport. Steven Hearn possède et dirige en effet avec succès l’agence de conseil et d’ingénierie culturelle Le troisième pôle, qui gère aussi par délégation des manifestations ou lieux culturels tels que La Gaîté-Lyrique, l’ex-Centre Pompidou mobile ou la Biennale d’art contemporain de Rennes. À titre personnel, Steven Hearn est également le gérant de la revue Mouvement, connue des amateurs du spectacle vivant, qui a malheureusement été mise en liquidation judiciaire fin mai.
©Jean-Christophe Castelain - Le Journal des Arts - 4 Juillet 2014

Aurélie Filippetti a ensuite rappelé les chiffres du rapport de l’inspection générale des affaires culturelles qui montrent pour 2010 qu’en contribuant pour 3,2 % à la richesse nationale (soit 7 fois plus que le secteur automobile), la culture emploie 670 000 personnes en France (2.5 % des actifs). D'où un lien naturel entre la culture et l'entrepreneuriat, par le biais de la création, avant de soutenir la plupart des huit propositions de Steven Hearn. Elle a également tenu à rappeler l’importance des régions pour le soutien des entreprises culturelles.

Les huit préconisations pour les entreprises culturelles :
- les insérer dans les programmes de stimulation des entrepreneuriats et de l'innovation,
- en intégrer certaines dans le champ de l'économie sociale et solidaire,
- accompagner la transition d'un modèle associatif marchand vers ceux entrepreneuriaux,
- créer un outil piloté par Bpifrance au service de l'amorçage de ces entreprises,
- inciter à la structuration de clusters,
- soutenir la communication et la réflexion sur leur rôle,
- encourager la création d'une représentation de ces acteurs,
- créer un site web de ressources.

Comme le fait justement remarquer Steven Hearn," ce n'est pas une révolution" ; donc attendons le bilan l'année prochaine puisque un communiqué de presse conjoint des deux ministères de la culture et de l’économie rappelait l’attention qu’ils portaient aux suggestions du rapport et annonçait que les « deux Ministres ont convenu de faire le point sur le développement de ce secteur et sur l’application des mesures retenues d’ici un an ».