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Transmission. Un entretien avec Christiane Geoffroy

Christiane Geoffroy
Depuis les années 80, le travail de Christiane Geoffroy, artiste plasticienne, module des formes montrant les échanges entre le savoir de la vie et la vie du savoir. De ce fait, l’artiste réinvestit également la belle distinction que les Grecs ont établie entre zôè, la vie dans ses processus spontanés et organiques, et bios, la vie proprement humaine – une vie qui se définit dans des formes et des valeurs, des désirs et des refus. 
Une exposition intitulée "Même la lune tangue" a lieu actuellement au musée des Beaux-Arts de Rennes jusqu'au 17 janvier 2016.
Photo : 1. Colonne spermatic, 1995
 
Quelle curiosité scientifique et quel intérêt pour la vie s’expriment dans les propositions plastiques de l’artiste ? Comprendre le microcosme et le macrocosme l’un par l’autre, en cherchant le même sous la variété des échelles et des dimensions (Mental horizon, 2009) ; déceler, à partir de la surface d’une couleur de poil ou d’une prolifération de l’épiderme, les dessous de la manipulation génétique d’un animal (Variations sur le vivant, 1991/92) ; risquer une érotique des corps sexués en exhibant des coupes anatomiques d’organes génitaux élevage de spermatozoïdes, 1988 ; L’homme et La femme, 1995) ; montrer les variations accidentelles dissimulant une identité profonde dans une forme clonée (Pangée, 2009) ; etc. 
 
 
Mental horizon - 2009
 
Sandrine Israël-Jost : Comment se jouent ces multiples dimensions de la vie que vous abordez dans beaucoup de vos travaux ?

Christiane Geoffroy : Je construis mon travail comme je comprends la vie. Alors, naturellement, en quasiment 30 ans de recherches, les œuvres découlent les unes des autres, à la manière d’un flux vital. Elles réfléchissent à ce qui est immuable chez l’humain et à la manière dont cet immuable est vécu dans notre monde contemporain. Vu par ce prisme-là, j’expérimente des formes plastiques qui renvoient à des questionnements de société. Chaque décennie apporte et élabore une recherche liée à ma vie. De 30 à 40 ans, la reproduction est le centre de mes préoccupations puisque la vie d’une femme est liée à une horloge biologique, de 40 à 50, le fonctionnement du vivant m’absorbe plus particulièrement et de 50 à 60, j’aborde les changements climatiques qui sont au cœur de préoccupations cruciales pour le siècle à venir. Pour nourrir ces questionnements, j’utilise plusieurs entrées afin de permettre qu’une certaine complexité se déploie. La première entrée serait personnelle, émotive et elle véhicule une espèce de nécessité, voire d’urgence. La seconde se tourne vers la science, pour ouvrir le champ des expérimentations et peut-être des perspectives pour le futur. La troisième se nourrit d’essais, romans, thèses, films… pour alimenter différents points de vue. Et j’aime l’idée d’arpenter tous les savoirs ou du moins de le tenter, peut-être ai-je une certaine nostalgie du siècle des lumières…
 
SIJ : Genèse, généalogie, génétique, gestation, gésine, etc. : ces mots qui entrelacent diversement la vie et le féminin, et en même temps sont les allitérations du fécond, sont comme des signes secrets et manifestes à la fois du départ et de l’évolution de votre travail. Comment, en tant que femme et en tant qu’artiste mue par le problème du vivant, vous conduisez cette dynamique complexe ?

CG : C’est une question que je me suis posée lorsque j’étais étudiante à l’école des Beaux-Arts de Grenoble, qu’est-ce qu’une artiste femme pourrait apporter de différent dans l’art contemporain ? Ce qui d’ailleurs était dans l’air du temps car depuis les années 60, les minorités ont été très actives et elles ont apporté du «  sang neuf ». J’ai aussi réfléchi à des questionnements plus fondamentaux et plus universels : d’où je viens, où je voudrais aller ; comment confronter l’art et la vie ; qu’est-ce qui est immuable dans le monde du vivant, et comment cet immuable fonctionne dans nos sociétés contemporaines ; qu’est-ce qui est semblable ? qu’est-ce qui est différent ?
 
L''Homme & La Femme - 1995
 
Il y a des éléments de ma vie qui posent les bases de mon travail. J’ai vécu toutes les vacances de mon enfance dans la ferme de mes grands-parents, en Savoie à m’occuper des bêtes et à participer aux récoltes. Vivre avec des animaux m’a toujours intéressé dans l’utilisation d’un langage, autre. C’est, je pense, pour cette raison qu’ils sont très présents dans mon travail. Se questionner à partir de différents points de vue est souvent un des moteurs dans mes recherches. D’autre part, j’ai fait des études et travaillé dans le paramédical pendant plusieurs années, ce qui fait aussi mon intérêt pour le vivant, l’éthique, l’imagerie médicale, la recherche scientifique… J’ai exercé plusieurs années dans des hôpitaux universitaires et psychiatriques.

SIJ : Le grand géniteur (1988) peut être interprété comme une réflexion sur cette disparité de points de vue, mêlant mystère animal et contrôle rationnel. On a ici le point de vue de la transmission de la vie et celui de l’exploitation du vivant, mais qui tendent ici à se confondre. Pourriez-vous d’abord nous parler de cette pièce ? Y aurait-il perte de la filiation du fait que la fécondité du taureau est prise en main par une intervention humaine – le taureau pénètre une vache artificielle qui recueille sa semence ?
 

Le Grand géniteur - 1988

CG : Je ne pense pas que cette pièce réfère à une perte de filiation, mais elle soulève un questionnement double : fertilité et descendance. Dans le grand géniteur, j’ai travaillé avec des références empruntées à la mythologie grecque. Le taureau est l’animal qui fertilise la terre. Comment dans le siècle dans lequel nous vivons cet animal remplit-il ses fonctions ? J’ai réalisé ce tournage dans un centre d’insémination artificiel avec la prise de sperme du taureau par un homme assis dans une vache mécanique, le conditionnement du sperme, sa congélation...  Cette vidéo est aussi un hommage à mon grand-père, paysan en Savoie. Il a possédé le dernier taureau du village. Toutes les vaches venaient se faire monter par le taureau de mon grand-père. Il en était très fier, comme si son potentiel « fécondateur » se transmettait par l’animal. Ensuite, lorsque le troupeau s’est réduit, l’insémination artificielle a pris le relais. Je devais avoir une dizaine d’années et je ne comprenais pas comment un homme en enfonçant son bras tout entier dans l’arrière de la vache avait le même pouvoir reproducteur que le taureau.
Cette vidéo est une réflexion sur le simulacre et la simulation. Baudrillard avait écrit un essai sur ce sujet, peu de temps auparavant. Le simulacre, avec la vache mécanique m’a beaucoup intéressé, dans son fonctionnement sur le terrain et l’interprétation des rôles. L’homme, assis dans cette vache mécanique, effectue le prélèvement de sperme. Il pousse de petits meuglements pour inciter le taureau à monter sur cette vache constituée de peaux pendant qu’un autre à l’extérieur fait avancer et reculer cette structure pour simuler une femelle vivante. Certains taureaux, après avoir éjaculé, donnent quelques coups de langue à cette vache juste faite de fer et de poils. On aborde ici la reproduction sans sexe, ou du moins sans sexe incarné, qui elle aussi amène son lot de questions. J’aimerais que le spectateur incarne tous les rôles : celui du taureau, de la vache mécanique, de l’homme dans la vache, du sperme… Il y a aussi en arrière-plan des questionnements d’ordre économique: pourquoi monnayer un acte simple et ancestral, pourquoi asservir l’animal, comment rendre un paysan dépendant d’une technologie, comment réduire son autonomie, comment industrialiser le vivant, comment détruire les liens généalogiques parallèles entre l’homme et l’animal ?
 
SIJ : Venons-en, par ce biais, à la question de la transmission – peut-être une éco-transmission à envisager plus tard. En effet, plus que par un thème – le vivant – ou que par un champ – l’interaction entre art et science –, la diversité de vos travaux trouvent leur cohérence dans un genre de mobilité et d’aventure : la transmission. Au demeurant, on remarquera que vie et savoir, par excellence, se transmettent. Ce mouvement de la transmission entraîne donc dans sa vitesse tous les motifs précités, et les interroge à partir de là. « Transmission » vient du latin transmission, qui veut dire « trajet, passage, traversée ». Nous ne sommes finalement pas très loin du mouvement propre à la métaphore, signifiant littéralement « transport ». Remarquons d’abord que ce transport sans destination assignée, que la transmission se charge d’envoyer, de faire passer ou traverser, s’avère parfois incertain, et en ce sens aventureux. En effet, dans la transmission, c’est l’adresse, plus que l’objet de l’envoi, qui compte. Un tel envoi traverse le risque de sa traversée, et l’incertitude de la disposition de qui le reçoit : accueillante, récalcitrante, troublée, enthousiaste, déçue, indifférente, surprise, embarrassée, satisfaite, … Le caractère transitif de la transmission – on transmet en principe toujours quelque chose – escamote cette dimension d’incertitude due à l’imprévisibilité de qui en est le destinataire.
Christiane Geoffroy, en regardant votre travail, je suis très sensible à cette dimension du « qui » de l’adresse, qu’un certain nombre de pièces réactive. Il y a peut-être une pièce qui fait tout particulièrement apparaître cet aspect, diffusion spermatic (1991). Le protocole est le suivant : vous imaginez une éjaculation, composée en moyenne de 160 millions de spermatozoïdes, que vous diffusez littéralement en adressant un spermatozoïde un par un à des personnes, sous la forme de cartons d’invitation, interventions dans des revues ou des catalogues, adjonctions dans des courriers, etc. Cette pièce implique donc un devenir, car cette adresse ou cet envoi qui en est le ressort, cette éjaculation indéfiniment dilatée, cette explosion ralentie, invite à des mises en forme nouvelles de cette impulsion initiale. Ce sera, par exemple, en 1992, la liste des spermatozoïdes disparus en 1992, où vous exposez sur des pages la liste des spermatozoïdes envoyés, avec leur numéro. Il y aurait beaucoup à dire sur l’aspect à la fois propre et métaphorique du spermatozoïde tel que vous le mettez en scène, sur le fait que vous diffusez cette éjaculation à – potentiellement – des millions de personnes. Il s’agit là d’un acte de transmission complexe, sur lequel j’aimerais vous entendre.

CG : Dans mon travail artistique et en tant que femme, la notion de transmission s’est avérée une évidence, même si dans les premières pièces que j’ai réalisées, celle-ci était encore plutôt floue. Mais comme dans toute construction, chaque pierre a son importance. Transmettre engage le passé, le présent et le futur, et en rejoue une chronologie toute particulière. Ce verbe emporte avec lui une kyrielle de questions qui se déclinent avec des réponses sans cesse mouvantes : qu’est-ce que l’on m’a transmis ? Quel pourrait être mon rôle sur cette terre ? Qu’est-ce que je voudrais transmettre ? La transmission, irréductiblement complexe, ne s’apprend pas mais s’expérimente de façons sans cesse renouvelées. J’ai la chance d’être artiste, femme, mère et professeur dans une école d’art et dans chacun de ces points de vue, je place la transmission comme colonne vertébrale. La transmission devient moteur de réflexions, de recherches, de créations, d’apprentissages et de doutes (souvent) où la relation à l’autre humain, animal et végétal est essentielle. J’aime apprendre et apprendre à apprendre tout en questionnant sans cesse cet apprentissage sans fin…
J’ai réalisé la pièce diffusion spermatic après avoir conçu plusieurs œuvres autour de la reproduction. J’ai eu le sentiment dans les années 90 que les manipulations sur les cellules séminales seraient la révolution de notre siècle car elles engendraient une maîtrise du vivant dans leur structure même. Je me suis beaucoup intéressée aux recherches sur les gènes d’André Langaney qui était à cette époque, Directeur d’Anthropologie biologique au Musée de l’homme.
 
 
J’ai lu de nombreux articles et essais sur la génétique et ses manipulations. C’est aussi à ce moment-là que les premiers brevets sur le vivant apparaissent et marquent le début de la financiarisation du vivant. Mais pour revenir à votre question sur la diffusion spermatic, l’aventure a commencé lorsquej’ai découvert dans un musée scientifique une carte postale d’un spermatozoïde dans un col d’utérus. J’ai trouvé qu’il avait quelque chose de touchant.  Un têtard posé sur un fond aquatique, très zen ! Avec cette image, j’ai conçu cette pièce qui a été activée de façon polymorphe durant plus d’une dizaine d’années. Au cours de ces dix ans, j’ai numéroté avec cette diffusion mes courriers et catalogues, mais aussi des cartons d’invitation, revues d’art, flyers pour des conférences scientifiques… Je suis partie du principe que lorsque les deux cellules mâle et femelle se rencontrent, elles transmettent certains de leurs gènes à l’identique qui en se recombinant vont concevoir un être unique. Du semblable et du différent. Cette diffusion spermatic est en quelque sorteunhommage à la diversité sans fin du vivant. Cette pièce fonctionne avec l’image de ce spermatozoïde, utilisé comme un logo. Il est reproduit toujours à l’identique. Sous cette image, j’ai inscrit à la main un numéro qui, lui est chaque fois différent. Il est numéroté sur 160 millions, nombre de spermatozoïdes correspondant à une éjaculation humaine moyenne. Chaque spermatozoïde diffusé a été répertorié, jour après jour dans le livre de compte d’une éjaculation avec son numéro, son destinataire, et si ce destinataire travaille dans une institution artistique ou autre, le nom de celle-ci. Lorsque la personne reçoit ce courrier, il possède à la fois un multiple et un original. La réception de ce spermatozoïde peut agir tel un diffuseur de pensées différentes, qui varie si le destinataire est homme ou femme, jeune ou âgé… Selon le mode de diffusion, le destinataire peut aussi être anonyme. Et je rejoins là des questionnements artistiques liés à la réception d’une œuvre, et à l’énigme de l’autre, incarnée ici par le spectateur universel. La diffusion spermatic a été exposée plusieurs fois. En cette occurrence, elle prend la forme d’un listing, sous forme de feuilles A4, épinglées au mur mois par mois, année après année. Et sur un socle, à coté, le spectateur peut consulter le livre de compte d’une éjaculation de l’année correspondante. Dans cette diffusion, courriers personnels et professionnels sont répertoriés de façon similaire. Ils peuvent retracer sur cette dizaine d’années, la correspondance d’un artiste et archiver ainsi son cheminement. Dans la diffusion spermatic, le statut du spermatozoïde pouvant être manipulé par l’Homme est questionné. Il devient ici le symbole de la transformation du vivant.
 
SIJ : « Embryo transfer « (1989) est un montage vidéo composé d’images de simulation d’un transfert d’embryon chez des juments de course. Il s’agit là d’individus d’excellence, dont la reproduction devient l’objet d’une exploitation marchande mettant la science à son service. Mais plus généralement, la capacité reproductive comme telle fait l’objet d’expérimentations visant à l’exploiter. Votre pièce géo-reproduction (les canards) (1991) montre des canards dont les testicules grossissent considérablement sous l’effet d’une exposition intense du canard à la lumière. Pourriez-vous nous parler de l’enjeu de ces deux pièces ?

CG : Embryo tranfer et geo-reproduction (les canards) sont deux œuvres inspirées directement d’expérimentations scientifiques. Elles seront ensuite appliquées dans l’industrie du vivant chez l’animal et adaptées pour des utilisations différentes chez l’humain. Dans les années 90, j’ai beaucoup utilisé l’iconographie scientifique et j’ai souvent travaillé avec des images telles que je les ai trouvées. J’aime jouer avec les codes du monde scientifique et ceux du monde de l’art, plus particulièrement contemporain. Je trouve que le mixage des deux questionne la nature du document.
 
Embryo transfer - 1989
 
L’expérience sur les canards géo-reproduction démontre comment des animaux soumis à un éclairage artificiel intensif améliorent leurs performances reproductives. Cette pièce est composée de quatre photos. La première montre un canard vivant à la lumière naturelle avec le schéma de son testicule. Sur la photo suivante, le même spécimen est exposé à la lumière intensive, douze heures par jour pendant vingt jours, et son testicule augmente. Sur la troisième photo, le canard subit le même protocole, mais cette fois avec les yeux bandés, et la taille de son testicule redevient normale. Sur la dernière photo, le canard a les yeux ouverts à la lumière intense mais le reste du corps emmailloté, et son testicule reprend des dimensions énormes. Avec la description visuelle, étape par étape de cette expérience sur l’effet de la lumière et la fonction sexuelle, je désire que le spectateur se projette sans statut précis entre l’humain et l’animal. Et créer ainsi un espace de sensations flottantes…
 
Canards Géo-production - 1991

La vidéo Embryo transfert est liée, directement au monde économique car ce premier transfert d’embryon a été réalisé chez une jument de course connue de tous les parieurs de tiercé. Ses ovules ont été fécondées par le sperme d’un mâle lui aussi d’exception, puis prélevées et transférées chez une jument porteuse «  sans qualité «. Ce transfert a donné naissance à un poulain génétiquement à fort potentiel. Pour le tournage d’embryo transfert, j’ai travaillé avec le chercheur qui a réalisé «  cette première » à l’INRA de Tours. Au montage, j’ai utilisé de nombreuses photos de ces «  géniteurs »  d’exception qui étaient des stars équines. La vidéo fonctionne avec des éléments documentaires, mais au montage, il s’opère un décalage. Il n’y aura pas de voix off, qui expliquera au regardeur ce qu’il doit comprendre mais des panneaux textuels qui indiquent les différentes étapes du transfert. Il est important pour moi que le spectateur puisse regarder et penser, en même temps. Qu’il parte ensuite avec des questionnements qui lui ouvrent les portes d’un univers auquel il n’avait peut-être jamais réfléchi… Le chercheur qui a réalisé cette « première » aura d’ailleurs une quinzaine d’années plus tard une entreprise de chevaux clonés dans la banlieue parisienne. J’ai à ce sujet réalisé la vidéo pieraz. Ce cheval est un clone réalisé avec un centimètre de peau d’un champion du monde d’endurance. Le clonage de ce cheval a été financé par des actionnaires qui possèdent une semence par an de ce cheval génétiquement exceptionnel. Le clonage est ainsi sorti du monde de la recherche. embryo transfer et pieraz questionnent la distorsion de l’éthique face à l’économique. En filigrane,  se profile la question de l‘adaptation de ces techniques à l’Homme… Avec toujours cette phrase « ce qui est fait sur l’animal peut être fait sur l’homme » qui est présente dans de nombreuses pièces.
 
SIJ : En 1998, vous exposez à Beaubourg une peinture intitulée ADN, double hélice qui appartient à la collection du centre d’art de Dijon, Le Consortium. Bien entendu, il y a là la question de l’identité du vivant. Mais il y a aussi celle de la mise en image, c’est-à-dire d’une forme supposée nous rendre intelligible une réalité qui ne nous est pas perceptible naturellement en raison de son échelle. Quels pouvoirs prêtez-vous à cette forme ? Et quels niveaux divers de transmission voulez-vous mettre en œuvre dans cette pièce ?

CG :A la naissance de ma fille, mes intérêts se sont tournés vers le fonctionnement du vivant et mon travail s’est inspiré de la biologie. A cette période, j’ai lu Bouvart et Pécuchet de Flaubert. Cette fiction encyclopédique m’a beaucoup captivé en raison de la contradiction qu’elle développe entre le désir de comprendre toutes les disciplines scientifiques et l’impossibilité de comprendre le monde. Pendant 5 ans environ, j’ai copié et peint des planches d’un atlas de biologie, avec deux questions sous-jacentes : est-ce que si je recopie le fonctionnement de l’infiniment petit du vivant humain, animal et végétal, je le comprendrais mieux ? Est-ce que notre système décoratif universel pourrait être contenu dans cet infiniment petit du vivant ? Car j’ai eu, avec cette série de peintures sans fin, l’impression de parcourir de nombreuses périodes de l’histoire de l’art de civilisations différentes. Pour que le spectateur puisse s’immerger dans la matière au-delà des motifs, j’ai peint avec de la peinture semi opaque et semi transparente, en petites touches serrées et mobiles, afin que la matière garde la mémoire des couches. La couleur aussi était importante. Grâce aux différentes couches, elle concentre la matière sur elle-même. Ces peintures fonctionnent avec deux niveaux de lecture différents. Le spectateur regarde des motifs abstraits colorés mais le titre de chaque peinture est la légende du schéma de l’atlas de biologie. Ces peintures sont un hommage au monde du vivant, humain, animal et végétal.
 
ADN, Double hélice - 1988

Pour revenir à votre question concernant la double hélice d’ADN, elle possède symboliquement dans sa structure même, le potentiel de transmission de toutes les formes du vivant. Elle est la banque ancestrale de tous les possibles. Ethiquement, que l’ADN puisse être manipulée posent des questions de société importantes qui sont à mon avis trop peu débattues quant à leurs applications. C’est, pour moi, une des découvertes importantes de la seconde moitié du XXème siècle. Alors, si je n’avais à exposer qu’une peinture de cette période biologique, ça serait elle, car sous son aspect décoratif et géométrique, elle véhicule bien autre chose…
 
SIJ : Vous semblez ne pas privilégier le genre humain pour mettre en question la prise de contrôle sur la transmission, qu’elle soit biologique ou éthique. Quel enjeu y a-t-il pour vous à vous focaliser de préférence sur l’animal ou le végétal ?

CG : Qui dit contrôle, dit surveillance et désir de domination. Très naïvement, je me pose souvent ces questions : Qui décide de quoi et pour qui ? Quelles différences y a-t-il dans notre société entre un homme et une femme? Jusqu’où cet humain, est-il libre de ses choix et de sa vie ? Dans mon travail, je tiens à rester sur des problématiques liées au monde animal et végétal. Cela me laisse plus de libertés pour trouver des formes qui véhiculent ces questionnements. Travailler sur l’humain induirait de prendre en compte le genre, la culture, la religion, le niveau social… Et puis, l’humain ne fait partie que d’une toute petite partie de la biodiversité. J’ai beaucoup travaillé avec des questionnements sur l’animal, tout en sachant que ce qui peut être fait sur l’animal peut être fait sur l’homme. L’animal me permet d’aborder certaines questions éthiques de manière plus souple et plus distanciée. Pour aborder ces questionnements, je dois trouver des formes qui permettront une autonomie du regard chez le spectateur. Il est important pour moi de tenter de trouver des systèmes ouverts où la question est plus importante que la réponse. Une question peut se développer en adoptant de multiples points de vue. J’aime travailler autour d’éléments essentiels qui jalonnent la vie.
 
SIJ : La question de la filiation nous mène à celle de la généalogie. J’aimerais ici faire un petit détour par l’analyse que fait Foucault de la généalogie selon Nietzsche. Contre l’idée d’une origine qui se transmettrait dans sa pureté, il s’agit de faire valoir le rôle de l’accident parfois dérisoire, du hasard, et en somme, d’une altérité par rapport au « même » supposé se retrouver derrière toutes les différences. La généalogie, à ce compte, devient le nom d’une découverte : le même qui se transmet se perd, en s’altérant irrémédiablement. De quoi reconsidérer l’évidence de l’air de famille ! Une œuvre en particulier donne une visibilité immédiate à cette aventure hasardeuse de la vie : colonne de l’évolution (2008). Dessinés sur le mur, quatre colonnes de lettres représentent les séquences d’ADN des êtres vivants suivants : le colibacille, le drosophile, le cheval et l’homme. Partis du même, et en un sens restant proches si l’on s’en tient à l’information génétique comme telle, ces êtres exhibent la profonde disparité qu’engendre la généalogie du vivant. Comment abordez-vous, vous qui aimez mêler les échelles, cette question de la généalogie accidentée, et donc donnant naissance à du nouveau imprévisible ?
 
CG : Avant la colonne de l’évolution (2008), j’avais réalisé pour le Musée des beaux-arts de Nancy l’origine du vivant, en 2003. Cette fresque peinte sur les quatre murs de la salle d’exposition parle du temps où l’humain, l’animal et le végétal ne faisaient qu’un dans la soupe primitive. C’est une recherche sur nos ancêtres communs. Pour réaliser cette pièce, j’ai travaillé avec des micro-organismes qui avaient de grandes possibilités de réparer leur ADN et dont les chercheurs pensaient qu’ils existaient déjà lorsque la terre était encore jeune et recevait une grande quantité de radiations. J’ai aussi extrait des cellules animales et végétales des structures communes. J’ai composé ces formes sur les surfaces des 4 murs de la salle d’exposition comme si le spectateur se retrouvait immerger devant un aquarium géant. J’ai imaginé entre ces formes primitives, des rencontres, des dialogues, une espèce de chorégraphie moléculaire et bactérienne…
La colonne de l’évolution est une suite de mes recherches dans ce domaine. C’est un hommage à Charles Darwin qui actuellement voit sa théorie de l’évolution retirée des manuels scolaires, par fanatisme religieux, dans certains pays.  La colonne de l’évolution met en évidence d’une façon différente que l’origine du vivant, notre patrimoine génétique est commun. Des chercheurs de l’université libre de Belgique ont traduit les codes génétiques du colibacille, de la mouche, du cheval et de l’homme en lettres de l’alphabet. Nous nous apercevons à la lecture horizontale de ces gènes que le colibacille et l’humain possèdent un grand nombre de gènes en commun. J’ai eu envie de transmettre au spectateur l’idée qu’il fait partie d’un tout. Il y a un quelque chose de volontairement animiste dans cette pièce comme dans la précédente d’ailleurs. Et cet animisme se mixe avec les savoirs scientifiques contemporains. Dans les livres de Volodine, on retrouve un processus similaire où dans ses écrits, ses personnages évoluent dans des ambiances inspirées du Livre des morts tibétains et du post-catastrophisme nucléaire. La colonne de l’évolution est réalisée à la mine de crayon. Le graphite est un matériau fossile et a vécu, lui aussi toute l’histoire de l’évolution. De façon sous-jacente, la colonne de l’évolution parle de la copie, de l’erreur, de la mutation, de l’adaptation… Car c’est en se reproduisant que le vivant engendre du nouveau. C’est une pièce importante dans mon travail.
 
SIJ : Il y a l’évolution faite d’accidents et de hasards, mais il y a aussi des concrétions formidables de durée, qui se prêtent à la rêverie poétique. les 7 vies intérieures de Lyuba (2012) est une pièce où l’on voit la coupe du scanner 3D d’un mammouth encore nourrisson, du lait maternel conservé dans son ventre, image d’un long sommeil paisible en une nuit immense. Ou encore, il y a 30000 ans… (2012), tube de verre remplie de l’eau de carottes glaciaires forées en 1978 en Antarctique. Vous nous adressez ici un patrimoine anonyme, retrouvé de la nuit des temps. Comment, faisant ces pièces, avez-vous recueilli cet héritage ? Quel sens a-t-il pour vous ? Il y aurait enfin climatik bank (2010), qui met en image cette concrétion formidable du temps.

CG : J’aime beaucoup voyager dans des échelles de temps différentes. Me sentir comme une fourmi temporelle au pays des géants. Me projeter dans des périodes où la généalogie humaine n’existait pas, me met dans un état vivifiant. Si, la projection en arrière est possible et sereine, celle dans le futur, l’est aussi mais devient plus inquiétante…
les 7 vies intérieures de Lyuba et il y a 30 000 ans sont pour moi, des pièces pourvoyeuses d’imaginaires. Trouver la bonne forme pour une pièce peut prendre 2, 3 ans. 
Pendant ce temps, je tourne autour. Je lis tout ce que je peux trouver comme documents sur le sujet, qu’ils soient textuels ou visuels, scientifiques ou littéraires…Ce sont des périodes où en creusant dans la même veine, je cours après plusieurs pièces à la fois. Celles-ci drainent la même thématique, transportent un imaginaire différent mais complémentaire. Le travail de Günther Anders, penseur et essayiste du siècle dernier est important. Il a été pour moi, le premier lanceur d’alerte. J’ai utilisé ce que j’appelle le concept d’exagération avec cette question qui est dans l’air du temps : si toute la glace des pôles fondait, quelles sont les éléments de mémoire qui disparaîtraient ? J’ai réalisé autour de ce questionnement l’exposition Cryo Memory, au centre d’art contemporain de Fontaine en 2012.
Photo : La colonne de l'évolution - 2008
 
Les 7 vies intérieures de Lyuba - 2012

Avec ce bébé mammouth, Lyuba, j’ai lu des légendes sur les animaux en Yakoutie, dont une qui m’a beaucoup plu et qui raconte à peu près ceci : il y a des animaux qui vivent sous la glace et qui meurent lorsqu’ils remontent à la surface... J’ai trouvé sur le net beaucoup d’articles concernant Lyuba et car il a été très médiatisé. J’ai travaillé à partir de l’image d’un scanner de l’animal réalisé par des scientifiques japonais et conçu spécialement à ses dimensions. J’ai fait une impression numérique de cette image à l’échelle 1 et j’ai décalqué les formes avec un feutre noir permanent sur une plaque de plexiglass. Toujours avec cette idée de copie. J’ai répété cette opération 7 fois comme si dans ce pays où le chamanisme est encore très présent, Lyuba avait pu se réincarner plusieurs fois. Naturellement, plaque après plaque les traits de contour de cette image ne se posent pas tout à fait au même endroit, comme si chacune de ses vies avait été à la fois semblable et différente. Ces plaques sont exposées les unes sur les autres, espacées de 5 mm chacune. Dans cette pièce, la technologie d’imagerie médicale la plus contemporaine et sophistiquée se trouve confrontée au dessin, pratique simple et millénaire. Dater mes pièces avec des découvertes soit scientifiques, soit techniques m’intéresse car le procédé devient un marqueur temporel pour le spectateur.
 
Climatic bank -  2010
 
Avant il y a 30 000 ans… j’avais réalisé sur le même sujet, climatic bank. Ce sont trois photos de dessins que j’ai décalqués à partir d’un reportage scientifique sur des carottages de glace en Arctique. Je n’avais jamais pensé que la glace contenait la mémoire de la terre et ce, depuis des millénaires. Imaginer qu’une particule volcanique soit projetée des entrailles éruptives de la terre, qu’elle soit aspirée par les airs, qu’elle parcourra l’atmosphère au-dessus des continents et des océans jusqu’aux pôles, qu’elle redescendra sur terre avec les chutes de neige, qu’elle se mélangera à la glace pour des siècles et des siècles est pour moi comme un conte qui peut s’illustrer de mille et une façons.  Mettre le spectateur devant une eau qui a réellement 30 000 ans est une expérience quasiment métaphysique.
 
Ces pièces peuvent avoir des effets à retardement car l’imaginaire s’en empare doucement en embarquant avec lui d’autres disciplines comme la biologie, la géographie, la chimie… Après une période dans l’histoire de grande spécialisation scientifique, avec les changements climatiques, beaucoup de disciplines scientifiques collaborent entre elles pour partager savoirs et expertises. Les sciences humaines reprennent dans ces questionnements essentiels de société tout leur sens, et c’est pour moi quelque chose de réjouissant.
 
SIJ : Je pense, ici, à votre film "même la lune tangue" (2015), qui entrelace plusieurs régimes de vie (élémentaire, végétale, d’espèces animales exogènes menaçant les rythmes et les conditions des espèces endogènes,…) et un certain bios : la forme de vie d’une équipe scientifique. En même temps, vous y mélangez plusieurs formes de transmissions : de documents, d’histoire, de sciences, d’expérience, etc. Quel statut a ce travail dans l’ensemble de votre questionnement ?

CG : « même la lune tangue » a été réalisée après une résidence exceptionnelle de quatre mois à l’Archipel des Kerguelen. Cet archipel se trouve loin de toutes terres habitées au Sud de l’océan Indien et déjà dans l’océan Austral. C’est un territoire géo-stratégique français dédié aussi à la recherche scientifique particulièrement sur la vie en conditions extrêmes et les changements climatiques. Les animaux sauvages sont spécifiques de ces régions subantarctiques : manchots royaux, papous, éléphants de mers, otaries, albatros… Ces îles n’ont pas d’habitants permanents. Les personnes présentes sur base ont des missions d’une durée de deux mois à un an. Mon projet était de travailler sur les écosystèmes de Kerguelen et de comprendre comment cette faune et cette flore s’adaptaient aux changements climatiques. L’autre partie du projet était tournée sur l’écosystème humain. Comment ces hommes venus d’horizon différents vivaient et travaillaient ensemble dans des conditions extrêmes ! Sur place, je me suis rendue compte que mon projet était trop mental, trop théorique et qu’il ne correspondait pas tout à fait à la réalité du terrain. Au début, j’ai été un peu déstabilisée par l’extraordinaire de cette situation car sur une base, un artiste est comme un électron libre dont les lois de gravitation sont à inventer. Mon projet a dérivé avec mon expérience de vie sur l’archipel. C’était aussi la première fois de ma vie que tout mon temps était réservé à mon travail artistique. Ça a été un luxe inouï. En fait, j’ai fait la seule chose que je sais faire : travailler tous les jours et je me suis calée sur le quotidien. J’ai tenu un journal de bord de tout ce qui me venait à l’esprit sur la vie de la base et en cabane. J’ai retranscrit des fragments de discussions avec des scientifiques, des militaires… J’ai procédé comme les scientifiques par prélèvement d’images et de son. Tous les jours quasiment, j’ai écrit, enregistré, observé, écouté, ressenti et questionné. L’écriture m’a permis de noter l’évolution de mes questionnements sur les protocoles scientifiques, l’obtention des données végétales et animales… J’ai aussi vécu des moments très forts dans ces paysages sublimes entourés par des animaux sauvages qui, du fait qu’ils n’ont pas de prédateurs sur terre, n’ont pas peur de l’homme. Etre observé par un animal sauvage est unique. Partager avec lui cette curiosité de l’autre, m’a procuré de magnifiques émotions et de grands questionnements sur le rôle de l’homme.
 
Même la lune tangue - 2015
 
En rentrant en métropole, j’ai lu de nombreux essais pour tenter de comprendre la complexité de cette expérience. même la lune tangue est un film de 52 minutes qui tente de faire ressentir au spectateur ce que j’ai vécu. Les conditions extrêmes rendent toute sensation, questionnement,… exacerbés. Je me suis beaucoup posée la question des différents points de vue : animal, homme, femme, scientifique, militaire, paysage, artiste, végétal... La chronologie du film est basée sur le journal de bord. J’ai essayé, en travaillant avec divers matériaux (vidéo, images récupérées et retravaillées, photos, son) de retranscrire la manière dont cette aventure a été nourrie. Etrangement, je définirai plutôt ce travail en creux : ce n’est ni un reportage, ni un documentaire, ni une œuvre vidéo. Est-ce un document ? Peut-être est-ce simplement une traduction de mon univers mental, visuel et sensible eu égard à cette aventure qui reste, pour moi, exceptionnelle.
                                                                              
SIJ : Il y a tout un pan relevant de l’écologie politique dans votre travail, et qui fait éminemment partie de votre méditation et de votre mise en œuvre de la transmission. Il y a les bouleversements climatiques, auxquels vous avez déjà fait allusion, mais il y a aussi la transformation sans doute catastrophique de l’eau des océans, avec l’acidification graduelle que ceux-ci connaissent. Vous nous mettez ici devant l’exigence que requiert la transmission d’un monde vivable. Je pense notamment à la pièce intitulée l’Ange des mers (2015). Se dessine ici quelque chose comme une éthique/esthétique de la transmission. Pourriez-vous nous en parler ?
 
CG : Pendant de nombreuses années, j’ai pensé que notre siècle allait être différent à cause des manipulations génétiques sur le vivant, qu’il soit animal et végétal. J’ai  travaillé sur ce sujet en abordant aussi le clonage. Mais en 2003, il y eu une grande sècheresse et j’habitais à ce moment là à la campagne. Des vaches mourraient dans les près car les ruisseaux s’étaient taris et l’herbe devenait inexistante. Les grillons rentraient dans la maison pour mourir les pattes en l’air. Le maire du village passait régulièrement dans les habitations nous demander de faire très attention à notre utilisation de l’eau, car la nappe phréatique était très basse et qu’il fallait abreuver les bêtes. Nous avons commencé à analyser nos faits et gestes pour essayer de réduire notre consommation. J’ai ressenti, pendant cet été là, une inquiétude sourde. Quelques années après, lors d’une résidence à l’université de Bourgogne, j’ai rencontré un climatologue, Yves Richard avec qui j’ai travaillé sur la conférence sur le climat de Copenhague en 2009 et j’ai réalisé l’exposition, Au bord du bord, sur cette étrange inquiétude. Au fur et à mesure de mes recherches sur les changements climatiques, je me suis aperçue que notre système économique s’emparait de tous les biens communs l’eau, l’air, la terre, la biodiversité... Et depuis 2009, je travaille sur ces sujets. L’ange des mers ouvre la thématique de l’acidification des océans. Les océans sont d’importants puits de carbone. Les taux de CO2 d’origine anthropique sont devenus trop élevés et l’eau océanique est en train de s’acidifier. Le Ph de l’eau se modifie et le calcaire ne peut plus se fixer. Pour des raisons chimiques, cette réaction est plus opérante dans des eaux froides. Les coquilles des animaux marins s’en trouvent altérées. Les anges des mers vivent en Arctique. Ils subissent directement les conséquences de l’acidification de l’eau, car ils se nourrissent d’animaux à coquille, et portent eux même une coquille lorsqu’ils sont immatures. Pour les filmer, j’ai réalisé avec Hakihiro Hata un tournage à l’aquarium d’Osaka, au Japon. Les anges des mers m’ont fasciné par leur grande élégance et cette façon, pour moi très métaphorique, de dériver avec les courants.
 
L'ange des mers - 2015

J’ai décidé de faire de ces animaux un emblème contre l’acidification des océans. J’ai découvert, grâce à un essai d’Emilie Hache sur l’écologie politique, le mot Esperment, qui veut dire espérer activement en vieux français, et que j’ai repris dans le texte d’introduction de L’Ange des mers.
Comment être offensif face aux puissances économiques est aussi en filigrane un des enjeux de mon travail, même si j’ai bien l’impression d’être David face à un Goliath à la puissance démultipliée. Pour tenter de comprendre cette complexité, je lis des essais liées à l’histoire des sciences, l’anthropologie, la sociologie avec des auteurs comme Bonneuil, Descola, Desprets, Fressoz, Hache, Haraway, Latour, Di Viveiros de Castro,… Je remarque d’ailleurs que les femmes ont acquis une vraie place dans le monde des idées et je m’en réjouis.
 
SIJ : Une partie de votre travail, plus discrète, est faite d’entretiens avec des scientifiques (physicien, généticien, climatologue, etc.). Quel rôle spécifique attribuez-vous à cette part de votre questionnement ?

CG : C’est une façon pour moi de restituer le territoire de recherche d’un scientifique certes déjà un peu habitée par mon point de vue, mais quand même très proche de son univers. Et d’ailleurs, tout entretien avant d’être publié sur mon site, est validé par le chercheur. Pour comprendre son travail, j’ai généralement lu et cherché tout ce que je trouvais et comprenais sur le sujet. Cet entretien reflète la partie cachée de l’iceberg, ce que l’on ne se voit pas forcement lorsque l’on regarde l’œuvre. Et enfin, j’aime bien l’espace qui se crée entre l’œuvre réalisée et l’entretien, il est complémentaire comme un bouton-pression. Les deux s’emboitent…
 
Propos recueillis par Sandrine Israel-Jost, Docteur en philosophie / UP' Magazine - Octobre 2015

Christiane Geoffroy est artiste plasticienne (www.christianegeoffroy.com), Sandrine Israel-Jost, docteur en philosophie. Elles travaillent l’une et l’autre à la HEAR (Haute Ecole des Arts du Rhin). L’entretien a été réalisé au cours de l’été 2015, à Montreuil.
"Même la lune tangue" est une exposition de Christiane Geoffroy au Musée des Beaux-Arts de Rennes du 16 octobre 2015 au 17 janvier 2016.