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Les Archives nationales confient les secrets de l’Etat à Wikimédia

secrets d'etat
Wikimédia France, représentée par Nathalie Martin, directrice exécutive, et les Archives nationales en la personne de sa directrice, Françoise Banat-Berger, viennent de signer la reconduction de leur partenariat ce mardi 3 novembre à l'Hôtel de Soubise de Paris. L’idée ? Mettre à la disposition du public les archives les plus prestigieuses de la France, mais aussi les documents cachés, ceux que l’on ne voit jamais.
L'occasion également de découvrir en avant-première l'exposition "Le secret d'Etat - Surveiller, protéger, informer » qui démarre ce 4 novembre jusqu'au 28 février 2016. Une première pour essayer de percer des mystères jusqu'ici inédits et inconnus.
 
Initié en juin 2013, le partenariat entre Wikimédia et les Archives nationales a été pendant deux ans en phase d'expérimentation. L'association Wikimedia France qui œuvre pour le libre partage de la connaissance voit aujourd'hui le projet se structurer autour de deux idées : favoriser le partage de contenus remarquables détenus par les Archives nationales sur les projets Wikimédia, dont le plus connu est bien sûr l'encyclopédie gratuite et universelle en ligne Wikipédia, et sensibiliser et former les personnels de l'institution à la contribution sur Wikipédia.
 
Un bilan positif pour les deux partenaires
 
Plus de 900 articles ont été ainsi complétés dans l'encyclopédie Wikipédia, grâce au travail des agents guidés par des Wikipédiens bénévoles lors d'ateliers d’écriture. 85 reproductions de documents emblématiques conservés par l'institution (Serment du Jeu de Paume, Testament de Napoléon 1er,...) ont été versées dans la médiathèque Wikipédia Commons et ont permis d'illustrer des articles de l'encyclopédie. Ces documents très bien référencés, ont été utilisés à travers les différents projets de Wikimédia dans le monde et vus plus de 30 millions de fois.
Cette collaboration s'enrichit avec, par exemple, la mise en ligne de documents sur des thématiques précises (La Première Guerre Mondiale, la Collaboration,...). Il s'agit là d'une nouvelle phase du partenariat qui devrait permettre d'aller explorer la contribution à d'autres projets Wikimédia moins connus du grand public tels que Wikidata, la base de données ouverte, gratuite et universelle, ou encore Wikisource, bibliothèque numérique en ligne, gratuite et universelle elle aussi.  Un incroyable terrrain de jeu de choix pour la mise à disposition de documents présents lors des conférences "Trésor du patrimoine écrit" organisées par les Archives nationales.
 
Une exposition inédite qui lève le voile sur le monde du secret d’Etat
 
Du chevalier d'Éon aux agents secrets des Présidents de la Ve République, l'exposition "Le secret de l'État. Surveiller, protéger, informer" bouscule les lieux communs en explorant l'histoire des différentes organisations, des lieux du pouvoir et des techniques singulières du renseignement, de la fin de l'Ancien Régime au XXIe siècle.
A travers cette exposition, la première sur un tel sujet, les Archives nationales lèvent le voile sur un monde souvent fantasmé en ouvrant des fonds d'archives méconnus et en présentant des objets exceptionnels, en partenariat avec les services du ministère de la Défense et de l'Intérieur.
 
 
Au fil de l'exposition, à travers alcôves et galeries, le visiteur est invité à saisir la façon dont la construction du secret s'appuie sur des normes écrites élaborées par une bureaucratie spécifique, tant diplomatique, policière que militaire, qui entourent les chefs d'Etat.
La construction d'une véritable politique du renseignement intérieur et extérieur  depuis la fin de l'Ancien régime marque la volonté de l'État en France de s'affirmer sur la scène internationale et de protéger l'information. Pour ce faire, un ensemble de documents secrets, de témoignages sonores et audiovisuels inédits et une galerie de machines mystérieuses donnent la parole aux acteurs du secret. Symbole ultime du secret d’Etat porté à son paroxysme, l'intérieur du poste de commandement du sous-marin "Le Redoutable", incarnation de la dissuasion nucléaire, est donné à voir grâce à une immersion visuelle saisissante.
 
Les imaginaires du secret
 
Depuis le XIXème siècle, la presse, la littérature, plus tard le cinéma, utilisent les nombreux ressorts offerts par la figure de l'espion. C'est lui principalement, homme ou femme, qui polarise les représentations. Les organes du secret, le 2ème bureau et les services du renseignement, ont aussi travaillé l'imagination. L'opinion sublime ce qu'elle reçoit ainsi car le secret amplifie ceux qu'il protège. Ainsi, l'on attribue beaucoup (trop ?) à celles et à ceux qui sont dans le secret et à ce qu'il renferme : de la puissance, de l'influence et du charisme. Ce qui est secret est toujours supposé important. Ceux qui fabriquent l'information sur ce qui est secret s'inscrivent aussi bien souvent dans un monde imaginaire. Dans ce cadre, l'ignorance de la réalité favorise la caricature et nourrit la dénonciation. Ce qui est secret est souvent considéré comme illégitime.
 
Aux origines du renseignement : diplomaties officielles et parallèles
 
Ce sont les diplomaties qui ont été les premiers agents de renseignement extérieur. En 1716, dans le traité de négociation de François de Callières, on peut lire que l'ambassadeur est un "honnête espion". Les moyens d'information des diplomates sont ceux de leur temps, gazettes et périodiques de tous ordres, mais ils s'informent surtout par la fréquentation des cours étrangères et en achetant à prix d'or des "intelligences étrangères". Malgré cela, le roi de France peut contourner son secrétaire d'Etat, à qui parviennent les rapports des ambassadeurs, et mettre en place des moyens parallèles d'information : c'est le cas du "Secret du roi" sous Louis XV qui s'appuie sur le Comte de Broglie pour conduire une diplomatie parallèle. Derrière les diplomates officiels se trouvent aussi des réseaux clandestins d'information dépendant directement du souverain.
 
Portefeuille de voiture de voyage de Napoléon 1er fabriqué vers 1804-1815 - Paris Musée de l'Armée
 
De précoces et puissantes polices de renseignement
 
Sur le territoire français, c'est à la police qu’a été confiée une mission de surveillance. C'est à l'époque de la Régence que l'on assiste à l'apparition d'une première police d'information, chargée, en se dissimulant, de s'informer sur l'état des esprits dans le cadre de la lieutenance générale de police de Paris, créée en 1667. Mais c'est sous les régimes impériaux que se mettent en place des polices nationales centralisées avec de puissantes polices de renseignement. Ces polices écoutent, surveillent et relèvent ce qu'elles entendent. De la création en 1855 de la "police des chemins de fer" au décret de 2014 créant la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), il y a une forte continuité des missions : collecter de l'information à, caractère politique pouvant menacer le régime et lutter contre l'espionnage étranger.
 
Un renseignement extérieur militarisé
 
Longtemps prérogative des diplomates, le renseignement extérieur devient, au terme d'une longue lutte, l'affaire exclusive des militaires dans le dernier tiers du XIXème siècle. Au XIXème siècle, le Dépôt de la guerre et le Dépôt de la marine deviennent les centres de conservation du renseignement militaire.
A partir de la IIIème République sont créés au sein de l'état-major un "2ème bureau" et un "service de statistiques" : avec ces services de renseignements en temps de paix, le renseignement moderne apparait en France. L'armée et la marine savent utiliser très rapidement les évolutions technologiques à leur avantage, de la montgolfière au satellite. Au cours des deux guerres mondiales, les services de renseignement utilisent de plus en plus les nouveaux outils issus des progrès techniques et, à la fin du XXème siècle, ils deviennent dépendants des technologies de l'information.
 
La part des sciences et des techniques dans le renseignement
 
Comme le génie militaire qui est une "arme savante", les savants - civils - ont pu informer, directement ou indirectement, les autorités de leurs découvertes. La collecte du renseignement scientifique et technique débute à l'époque moderne. L'archéologue et le religieux décrivent un peuple, une civilisation et des coutumes. Le géographe et le navigateur dressent des cartes de contrées lointaines. Le physicien et le chimiste transmettent des découvertes étrangères. Ce renseignement particulier alimente dès le XIXème siècle une compétition entre les Etats, aussi bien industrielle que militaire.
 
Boîte à chiffre et à déchiffrer en forme de livre à l'emblème d'Henri II - 1557
 
Protéger l'information
 
A partir du XVIIIème siècle apparaissent des consignes de discrétion ou de secret complet dans certains établissements militaires et places fortes. De nombreux textes ministériels à partir de la fin du XIXème siècle complètent ces usages par une règlementation véritable protégeant certaines catégories d'informations publiques et donnant naissance à la classification de l'information, qui ne devient pourtant stricte et rationnelle qu'après 1945. L'espace secret de l'Etat s'étend ainsi des lieux physiques à des documents de papier. Le Parlement, lieu de la publicité, peut délibérer en "comités secrets" lorsque le danger est grand. Depuis moins d'une décennie, une étape importante a été franchie dans les assemblées, dans la mesure où elles peuvent exercer leur regard sur les services.
 
Ligne cryptée permettant au Général de Gaulle et à L. Brejnev de comuniquer - Machine Tarec élctronique employée à l'époque par la Marine nationale (1960-1968)
 
Les "affaires" : dénonciations de l'Etat secret et des pratiques des services "spéciaux"
 
Le traitement médiatique du secret de l'Etat peut être souvent caricatural, mais pour autant il peut souvent être aussi à l'origine d'"affaires" dénonçant principalement des actes jugés illégaux ou illégitimes. Dès le XIXème siècle, les dénonciations de viols de correspondances par des "cabinets noirs" ou les manipulations de fonds secrets à des fins politiques sont récurrentes jusqu'à l'acmé qu'est l'affaire Dreyfus.
Au XXème siècle, au gré d'enquêtes de presse ou d'enquêtes judiciaires, le public découvre des illégalismes de plus ou moins grande importance, souvent des écoutes téléphoniques irrégulières. L'illicite a lieu à l'intérieur comme à l'extérieur du territoire. Une partie de l'action des services de renseignement - qui sont "spéciaux" - les situe généralement aux limites de la légalité.
 
Les écritures secrètes : la main du Chiffre
 
Il n'y a pas de secret de l'Etat sans écritures secrètes. L'Etat secret doit aussi se dissimuler. Les gens du Chiffre, ceux qui ont la maîtrise de cette mise en forme singulière de la décision politique, se situent dans l'environnement immédiat du pouvoir. Ils font partie de l'étroit cercle de la confiance. Passé le temps du chiffrement et du déchiffrement à la main, pour être plus efficaces et renforcer la sûreté des codes, ils utilisent les premières machines : boîtes et cylindres à chiffrer, tables et tableaux également. Parmi les gens du Chiffre émergent des figures individuelles, du XVIIème au XVIIIème siècle, qui ont acquis une postérité internationale.
 
 
La machine Enigma mise au point par les nazis avant la Seconde guerre mondiale. Réputé «incassable», le code d’Enigma a donné des sueurs froides aux Alliés pendant des années avant que le mathématicien Alan Turing ne parvienne à «craquer» le système grâce à l’un des premiers ordinateurs de l’histoire. 
 
 
L'entrée du Chiffre dans l'ère technologique moderne
 
La révolution industrielle du XIXème siècle et les grandes ruptures technologiques qu'elle a entraînées ont bouleversé les traditionnelles écritures secrètes.
Les techniques et technologies de transmission ont été entièrement transformées, depuis le télégraphe optique à l'époque de la Révolution française jusqu'au cyber numérique aujourd'hui. L'électricité au XIXème siècle, puis l'informatique, l'électronique et l'optique au XXème siècle, qui sont les ressorts de la société de l'information, ont démultiplié les volumes et les vitesses de calcul, dimension essentielle du chiffrement et du déchiffrement.
 
 
Aujourd’hui les batailles secrètes du renseignement sont en grande partie liées à la capacité de protéger l'information et d'accéder à celle que l'ennemi, l'adversaire ou le partenaire ont protégée.
 
 
 
La construction d’une politique du renseignement intérieur et extérieur depuis la fin du XIXème siècle a toujours marqué la volonté des Etats d’en faire un outil de leur puissance interne et externe. Aujourd’hui, avec la numérisation des données, le big data, la fulgurance des échanges, les fuites dévastatrices des lanceurs d’alerte, le monde du secret présenté dans cette exposition nous paraît bien archaïque, gentillet et parfois un peu bricolé. Le visiteur sera ainsi curieux de découvrir le code de la bombe atomique griffonné sur un minuscule bout de papier par De Gaulle et caché dans le boîtier de sa montre. On en reste stupéfié au regard des enjeux.
 
 
 

Conférences et débats à venir 2015 :

 
- 7 Novembre : L'histoire de la cryptologie en filigrane de l'exposition Le secret de l'Etat, avec Henri Lehning, Mathématicien de formation, écrivain et jounaliste scientifique, rédacteur en xhef de la revue de vulgarisation Tangente, auteur de "Les codes secrets de l'Antiquité à Internet" - Ed. Ixelles - 2012
- 21 Novembre : Espionnage et contre-espionnage autour de l'affaire Dreyfus, avec Sébastien -Yves Laurent, Professeur des universités (Université de Bordeaux), enseignant à Sciences-Po Paris et Bordeaux. Spécialisé dans les questions de sécurité, auteur de "Tranformations et réformes de la sécurité et du renseignement en Europe" - Ed. Presses uni. de Bordeaux - 2015)
- 28 Novembre : Du chiffrement antique au chiffrement quantique, avec Gérard Peliks qui préside l'atelier sécurité de l'association Forum ATENA. 
- 5 Décembre : Foccart : figure du coneiller secret, avec Jean-Pierre BAT, archiviste paléographe, agrégé et docteur en histoire, chargé d'études aux Archives nationales où il est responsable du fonds Foccard. Auteur de "Syndrome Foccard" - Ed. Gallimard 2012 et de "La fabrique des Barbouzes" - Ed. Nouveau monde 2015
- 12 Décembre : Secrets de cryptographie à clé publique : de Fermat, Turing, Cockx à ... RSA, avec Jean-Jacques Quisquarer, Membre d'honneur de l'ARCSI.
 
Lieu : Hôtel de Soubise - Archives nationales - 60, rue des Francs Bourgeois - 75003 - Paris
Programme et informations complémentaires www.archivesnationales.culture.gouv.fr