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Black Kapoor : Un artiste peut-il s’approprier une couleur ?

Anish Kapoor Black
C’est une première dans l’histoire de l’art. Un artiste de renommée internationale, Anish Kapoor, vient d’acheter les droits exclusifs d’utilisation d’une couleur : le noir. Pas n’importe quel noir, le Ventablack, un pigment inventé par la firme de technologie anglaise Surrey NanoSystems, fabriqué à partir de nanotubes de carbone. Un noir absolu, qui absorbe 99,96 % de la lumière et rend les objets comme invisibles. Tollé dans la communauté des artistes qui s’insurgent contre ce rapt inédit d’une couleur de la palette des peintres.
 

Le noir le plus noir

 
C’est le noir le plus noir du monde. Un pigment qui absorbe le moindre photon de lumière, fruit des technologies les plus avancées en matière de nanomatériaux et plus particulièrement de nanotubes de carbone.
Inventé par la société anglaise Surrey NanoSystems, il est destiné à l’origine à revêtir certains satellites d’observation astronomiques en leur ôtant toute trace de reflet et de lumière parasite. Il est aussi convoité par l’armée pour recouvrir les appareils et aéronefs furtifs d’une couche d’invisibilité absolue. Vous ne trouverez pas cette peinture en bidons de cinq litres dans votre magasin de bricolage favori. Ce noir absolu est un produit de haute complexité fait à partir de nanotubes dix mille fois plus fins qu’un cheveu, et qui, assemblés ensemble, piègent toute particule de lumière. 99.675 pour être précis. À titre de comparaison, l’asphalte reflète 4 % de la lumière, le charbon en absorbe 99.5 %. Les centièmes de différence font justement toute la différence dans la quête du noir absolu.  
 
 
Recouvert de cette peinture, un objet perd tout relief, tout contraste, toute identité. Un trou noir troublant, mystérieux, un vide sidéral. Un noir qui aurait enthousiasmé Pierre Soulages qui passât sa vie à peindre cette couleur sans couleur. C’est dans la palette des peintres celle qui fascine le plus car elle semblait jusqu’ici inaccessible. Le noir de bougie, trop fade, ou le noir d’ivoire, trop cher, ont toujours attiré les peintres. De Rembrandt, prince du clair-obscur, à Malevitch et son Carré noir, acte de naissance du suprématisme.
 

Exclusivité

 
Il n’est donc pas étonnant que l’artiste d’origine indienne Anish Kapoor, celui qui défraya la chronique l’été dernier en installant son Vagin de la Reine dans la perspective du Château de Versailles, l’artiste dont toute l’œuvre s’articule sur les effets d’optique, se soit dès l’origine intéressé à ce matériau.
 

LIRE DANS UP’ : Anish Kapoor à Versailles: "Réflections"- Réflexions !

 
« C’est si noir, déclare-t-il à la BBC, que vous ne pouvez presque rien voir. Imaginez un espace si sombre qu’en y pénétrant vous perdez toute idée de qui vous êtes, d’où vous êtes et la conscience du temps. Votre état émotionnel en est affecté et, sous le coup de la désorientation, il faut que vous trouviez à l’intérieur de vous quelque chose d’autre. »
 
Fasciné par le Vantablack, Anish Kapoor s’approche de Surrey Nanonystems et leur achète les droits exclusifs de cette innovation, pour tout usage artistique. C’est ce que révèle de Daily Mail du 27 février.
 
Le bleu Klein au Centre Beaubourg
 
 
Qu’une couleur soit convoitée par un artiste, ce n’est pas nouveau. On se souvient du fameux International Klein Blue (IKB), ce pigment bleu outremer que l’artiste Yves Klein mis au point en 1960 et déposa à l’INPI sous enveloppe Soleau. Il ne s’agissait pas pour lui de s’approprier une teinte ou de protéger des intérêts commerciaux, mais disait-il de « marquer l'authenticité d'une idée créative ». La formule de cette couleur bleu Klein est d’ailleurs publiée par Édouard Adam, le marchand de l’artiste.
C’est différent dans le cas de Kapoor. Il a acheté l’exclusivité de cette couleur. Seul lui peut l’utiliser pour ses propres œuvres.
 

Tollé

 
Le tollé dans le milieu artistique ne s’est pas fait attendre. Dans le Daily Mail, le peintre britannique Christian Furr laisse exploser sa colère : « Je n’ai jamais entendu parler d’un artiste monopolisant un matériau... Nous devrions être en mesure de l’utiliser. Il n’appartient pas à un seul homme ».  Dans le Telegraph indien, l’artiste Shanti Panchal s’insurge lui-aussi aussi de cette exclusivité de Kapoor : « Je n’ai jamais rien entendu qui soit si absurde. Dans le monde de la création et des artistes, personne ne devrait avoir le monopole ». Sur Twitter plusieurs billets font état du « narcissisme » sans borne de Kapoor et s’insurgent contre l’ « immoralité » de cette initiative.
 
Au-delà des critiques, que va faire Kapoor de ce matériau ? Des chambres noires où l’on se perd ? Des représentations du vide ? Comment résoudra-t-il le dilemme de montrer le rien sans contrepoint réel ? Autant de questions auxquelles on a hâte de connaître les réponses. Les prochaines expositions de l’artiste devraient nous permettre de sortir du trou noir de perplexité dans lequel il nous a plongé.