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La richesse énigmatique du vivant

arts et culture
C’est un des plus grands défis de notre époque : la manipulation du vivant. L’interpénétration de la biologie et des sciences de l’information, de la chair et de la technologie. Les implications, les conséquences éventuelles de ce croisement, de cette hybridation, fascinent et effraient. D’une certaine manière, elles dépassent notre imagination, parce qu’elles ouvrent l’avenir sur un inconnu qui semble abyssal. C’est le paradoxe de notre temps des connaissances plus que décuplées, surmultipliées, esquissent des possibles presque impensables, vertigineux. Nous ne pouvons plus croire que nous savons ce que nous engageons, en même temps que nous découvrons des outils, des objets qui semblent permettre de résoudre des problèmes qui nous paraissaient hier insolubles. Nous nous retrouvons donc devant des questionnements éthiques monumentaux, quasi indécidables, tant les tenants et les aboutissants sont complexes.
Illustration : Peinture d'Eugen Gabritschevsky - Sans titre - Gouache sur papier 21 X 29,5 © Galerie Chave, Vence 
 
Les 15, 16 et 17 septembre prochains, sur le campus de l’université Paris-Diderot, Synenergène et l’université Paris I Panthéon-Sorbonne organisent trois jours de réflexion autour de la question de l’invention d’un futur viable. Parallèlement, la maison rouge expose, jusqu’au 18 septembre, deux artistes dont le travail est intimement lié à la science et à la vie. On pourrait même parler d’un nouveau ménage à trois réunissant l’art, la science et le vivant. La double proposition faite par Antoine de Galbert, le fondateur du lieu et Paula Aisemberg, sa directrice, des œuvres d’Eugen Gabritschevsky et de Nicolas Darrot, présente d’étonnantes résonances avec ces questionnements, et suggère un écart, un détour, par rapport aux manières usuelles de les réfléchir.
 
Eugen Gabritschevsky, né à Moscou en décembre 1893 et mort à l’hôpital psychiatrique de Haar-Eflingen, près de Munich, en 1979, était à la fois un grand chercheur, qui travaillait sur la génétique des insectes, et un artiste talentueux. Des troubles psychiatriques graves ont mis prématurément un terme à sa carrière scientifique, mais pas à son activité picturale. Il ne faudrait pourtant pas ranger son œuvre dans la « catégorie » de l’art brut et considérer sa production picturale comme la résultante du trouble mental qui le frappait.
 
Dans un texte remarquable que l’on peut lire dans le catalogue de l’exposition, Annie Lebrun montre que Gabritschevsky s’est engagé dans la folie comme sur le chemin qui, seul, pouvait lui permettre d’aller plus loin dans la connaissance de son objet d’études. Il est sorti de l’expression scientifique pour aller au contact de ce qu’il percevait comme la nature profonde et pullulante du vivant, qu’il avait tenté d’expliquer dans des travaux de haute volée.
 
Plus qu’Icare qui se serait approché trop près du soleil, Gabritschevsky semble avoir suivi, dans l’espace de la connaissance, le chemin dans lequel se sont engagés, dans la tradition mystique russe – et il n’est sans doute pas indifférent qu’il soit né en Russie –, les fols en Christ. Celui d’une approche de l’indicible par le dépassement de la raison. Comme l’explique Annie Lebrun, l’artiste, dans sa pratique picturale, retrouve des approches – notamment mimétiques et l’on pourrait presque dire chamaniques – qu’il employait dans son exploration scientifique, lesquelles lui donnait une perspicacité reconnue par ses pairs. De fait, en situation asilaire, il ne va jamais cesser d’explorer métaphoriquement les mystères de la nature, produisant une œuvre plastique considérable, de toute beauté et d’une puissance évocatrice étonnante. Ce qui pourrait sembler la simple transposition picturale des fantasmes d’un esprit troublé ou la projection d’une psychologie en déroute est en réalité une tentative de se mettre en présence de la richesse énigmatique du vivant.
 
Celui-ci, tel que le figure Gabritschevsky au fil de sa plongée dans la folie, avec une profusion de techniques et de formes, est à la fois magnifique et inquiétant, insaisissable et surprenant. Du macroscope au microscope, souvent imbriqués, le vivant apparaît dans un mélange paradoxal de complexité et de simplicité – où l’humain n’est jamais très loin –, toujours chargé d’émotions presque métaphysiques. C’est ainsi, en effet, que l’homme de science et d’art essaie de capter l’élan vital, comme s’il lui importait par-dessus tout d’en rendre compte, alors qu’il se voit lui-même enfermé dans la nuit, en prison, et qu’il affirme qu’en lui la vie s’éteint. La lettre bouleversante qu’il écrit en 1946 – lettre qui ouvre l’exposition de la maison rouge (1) – en témoigne très précisément.
 
Ainsi, cette œuvre suggère au spectateur que le vertige qui nous saisit aujourd’hui existe déjà dans la nature. Elle invite à une forme d’ajustement intérieur incertain, à une mise en correspondance avec ce qui vibre dans le vivant, avec ses manières d’être et d’apparaître, avec ses façons de se donner comme de se voiler. Pour envisager l’avenir du vivant, la quête de Gabritschevsky indique une nouvelle direction qui pourrait compléter et enrichir les questionnements éthiques : une invitation à se hisser à la hauteur de son mystère. Cela suppose, comme le disent les poètes, d’opérer une descente en soi, que Gabritschevsky a poussée à l’extrême dans un mouvement rimbaldien de mise en jeu de toute sa personne, avec une fécondité prodigieuse.
 
Nicolas Darrot. Dronecast, 2008, matériaux divers, 30x40x18, collection privée, France
 
Deuxième exposition de la maison rouge : Règne analogue de Nicolas Darrot. Cet artiste français né en 1972 au Havre s’intéresse plus au vivant qu’à la nature elle-même, en ce sens que le premier ne se réduit pas à la seconde. Fréquentant volontiers le monde scientifique, il cherche à mimer ou à répliquer le vivant, à travers d’ingénieux dispositifs poétiques où la part du hasard et de l’échec dans le processus créatif est loin d’être négligeable. Chez lui, le paradoxe vient de ce qu’il efface, tout en la soulignant souvent humoristiquement, la frontière entre l’artifice et la nature. Il joue sur le flou de leur séparation, voire sur la conjonction de l’un et de l’autre.
 
Si son œuvre est ludique, elle est aussi grinçante, elle flirte volontiers avec l’effroi, comme on peut le voir avec ses Injonctions, qui donnent de la voix et du mouvement à des petites silhouettes d’autant plus inquiétantes qu’il met en scène une forme d’impuissance ou d’étrangeté, ou avec ses Dronecast, sortes d’insectes hybridés de mécaniques et de technologies guerrière. Pourtant, Nicolas Darrot n’insiste pas tant sur les apprentis sorciers de la science, que sur la puissance poétique qu’il trouve chez certains scientifiques et quelques-uns des dispositifs qu’ils conçoivent. Plus qu’à la critique, c’est à la subversion de l’empire de la technologie par la poésie que se livre l’artiste. Il le fait, en associant à la technique la réflexion mythologique, philosophique, historique et littéraire. C’est à une hybridation plus complète qu’il se livre pour produire une expression du vivant à travers ses machines artistiques, ses œuvres animées qui rejoignent en autres celle de Tinguely. Ainsi de son Misty lamb qui s’enveloppe de brume sous un voile d’or, ou de sa Petite ourse de bronze qu’un dispositif réfrigérant dote d’un émouvant pelage de givre.
 
Nicolas Darrot, Petite ourse, 2014, bronze et système frigorifique, 170x35x25cm, collection Ramus del Rondeaux, France
 
Quand on observe les œuvres de Nicolas Darrot, il importe moins de trancher définitivement les débats à partir de principes supposés indiscutables que d’être attentif à ce qui se produit à la frontière, à la marge, pour en recueillir la puissance créatrice ou poétique. L’émotion et l’ironie semblent de puissants moyens de ramener à plus de modestie la marche forcée d’un progrès technique, qui promet à bien des égards d’être de plus en plus inhumain, si l’on ne l’interroge pas. C’est une manière de désarmer la volonté de puissance tout en accompagnant l’avancée irrépressible de la science et de la technique. C’est en effet à partir de la représentation artistique que l’on peut réintégrer la figure du tragique et la métaboliser humainement autrement qu’en brandissant un catastrophisme dont la répétition produit une accoutumance, une anesthésie qui conduit à l’indifférence et à l’impuissance.
 
Jean-François Bouthors, Essayiste - Ecrivain
UP' Magazine remercie la Revue Esprit qui a édité l'original de ce texte le 19 juillet 2016
 
(1)    La maison rouge présente deux cent cinquante dessins et peintures d’Eugen Gabritschevsky.
 
« Eugen Gabritschevsky 1893-1979 », exposition à la maison rouge, jusqu’au 18 septembre.
 
« Règne analogue », carte blanche à Nicolas Darrot, à la maison rouge, jusqu’au 18 septembre.