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Qu'est-ce qu'on attend ?

film documentaire
Qui croirait que la championne internationale des villes en transition est une petite commune française ? C’est pourtant Rob Hopkins, fondateur du mouvement des villes en transition, qui le dit. Le film "Qu’est-ce qu’on attend ?" qui sort en salle fin novembre 2016 raconte comment une petite ville d’Alsace de 2 200 habitants s’est lancée dans la démarche de transition vers l’après-pétrole en décidant de réduire son empreinte écologique.
 
À l’initiative de la municipalité, Ungersheim a lancé en 2009 un programme de démocratie participative, baptisé « 21 actions pour le xxie siècle » qui englobe tous les aspects de la vie quotidienne : l’alimentation, l’énergie, les transports, l’habitat, l’argent, le travail et l’école. « L’autonomie » est le maître mot du programme qui vise à relocaliser la production alimentaire pour réduire la dépendance au pétrole, à promouvoir la sobriété énergétique et le développement des énergies renouvelables, et à soutenir l’économie locale grâce à une monnaie complémentaire (le Radis).
Depuis 2005, la commune a économisé 120 000 euros en frais de fonctionnement et réduit ses émissions directes de gaz à effet de serre de 600 tonnes par an. Elle a créé une centaine d’emplois. Et elle n’apas augmenté ses impôts locaux.

Alors, Qu’est-ce qu’on attend ?

Le film a été tourné sur quatre saisons, pendant une année cruciale – 2015 - qui a vu l’aboutissement de la quasi-totalité du programme de transition. Plus qu’une « boîte à outils », dont chaque territoire (communes rurales ou quartiers urbains) peut s’inspirer, cette chronique de la transition au quotidien montre le bonheur et la fierté d’agir ensemble pour cette grande cause universelle qu’est la protection de la planète.
Qu’est-ce qu’on attend ? est aussi un hommage à ces élus locaux, habités d’une vision, qui savent mobiliser l’enthousiasme de leurs concitoyens dans le sens du bien commun.

Les personnages

Jean-Claude Mensch, 70 ans, est le maire d’Ungersheim, élu sans discontinuer depuis 1989. Cet ancien mineur cégétiste s’est converti à l’écologie avec le combat contre la centrale nucléaire de Fessenheim. Ancien suppléant d’Antoine Waechter, l’un des fondateurs du parti des Verts, il n’est affilié aujourd’hui à aucun parti politique, même si l’écologie « c’est toute sa vie ». Visionnaire, il sait rassembler et motiver, et est considéré comme le « père » du programme de transition. Il aime à citer Gandhi « l’exemple n’est pas le meilleur moyen de convaincre, c’est le seul ».
 
Jean-Sébastien Cuisnier, 31 ans ; ce jeune vétérinaire a décidé de changer de métier, parce qu’il ne supportait plus de « vacciner des vaches ou de les bourrer d’antibiotiques ». Il s’est reconverti dans le maraîchage bio et la permaculture. Il a été recruté par la commune d’Ungersheim pour diriger la Régie agricole municipale, qui constitue avec Les Jardins du Trèfle Rouge l’un des piliers de la filière « De la graine à l’assiette». Avec sa femme Alice, ostéopathe, il a entamé une « transition familiale » : moins de consommation, plus de sobriété et de… « bonheur aussi ».
 
Muriel Thomas, 36 ans, cadre commerciale à Mulhouse. Avec son mari Frank, informaticien, elle fait partie des neuf copropriétaires de l’Éco-hameau, qui représente l’une des 21 actions du programme de transition. Les maisons et appartements sont sortis de terre entre mai et décembre 2015. Muriel s’est « lancée dans cette aventure pour allier l’écologie et le vivre ensemble ». Arrivée en tailleur lors de la première visite de chantier, elle s’est mue progressivement en auto-constructeur endossant le bleu de travail pour manier la spatule et les enduits à la chaux.
 
Christophe Moyses, 48 ans, paysan boulanger, a abandonné l’agriculture conventionnelle pour cultiver avec sa femme Lili des variétés anciennes de blé, dont certaines datent du Moyen-Âge. Le couple moud sa farine et vend ses pains à la ferme ou sur les marchés locaux, avec beaucoup de succès, notamment (mais pas seulement !) auprès des personnes allergiques au gluten. Il fait partie du réseau des semences paysannes (www.semencespaysannes.org).
 
Alice Schneider, 82 ans. Cette ancienne directrice marketing d’une entreprise de cosmétiques est la mémoire vivante d’Ungersheim. Elle a connu le village avec des prairies naturelles, de l’élevage et de la polyculture, avant « qu’on arrache toutes les haies et les bosquets pour planter des monocultures de maïs et de blés modernes ». Utilisatrice inconditionnelle du « Radis », la monnaie locale d’Ungersheim, elle dit que « la transition c’est recréer des liens et refuser la morosité en construisant l’avenir. »

Bertrand Helmli-Fontez, un technicien de 42 ans, père de deux enfants, qui a fait construire une maison à Ungersheim en 2013, car, dit-il, « dès que j’ai découvert la commune, j’ai su que c’était là que je voulais que ma famille grandisse ». Bertrand a « découvert le bonheur d’agir ensemble pour le bien commun ». Il fait partie de la commission « énergies renouvelables » du Conseil participatif et est toujours volontaire pour donner un coup de main à la Régie agricole ou sur les chantiers de la commune.
 
Aimé Moyses, 61 ans, grand céréalier conventionnel (maïs et blé) et élu municipal. Il est très inquiet pour l’avenir de sa ferme en raison du changement climatique et dit qu’ « Ungersheim est un laboratoire ». Considéré comme le « Monsieur sceptique » du conseil municipal, il est néanmoins ravi de collaborer avec un « maire bio et vert », car « beaucoup de communes nous envient ».
 
Sébastien et Ayat, se sont rencontrés aux Jardins du Trèfle Rouge, où ils sont en contrat d’insertion. Grâce à cette ferme maraîchère, soutenue par la commune, ils voient le bout de la précarité. Ils ont déménagé ensemble dans une petite maison et attendent un enfant.
 
Mathieu Winter, l’architecte de l’Éco-hameau, a la mission difficile de coordonner la construction en respectant la charte que les neuf copropriétaires ont signée à la demande de la commune (zéro-carbone, maisons passives, buanderie commune, etc.) Formé en Allemagne, il est un pionnier dans le domaine de l’habitat durable et un promoteur de l’isolation thermique par la paille, qui est, dit-il, « écolo et high tech ! ».

Les 21 actions du programme de transition

En 2015, les 21 actions du programme de transition étaient accomplies, sauf une : l’installation d’une épicerie coopérative et solidaire, prévue pour 2016.
Pour mettre en oeuvre la « feuille de route », la municipalité développe une démarche de démocratie participative qui associe cinq commissions citoyennes à toutes les décisions des élus : « Le développement soutenable », « Les énergies renouvelables », « La cohésion sociale », « L’aménagement du territoire et l’accessibilité », « Sport, culture, loisirs et eau ».
 
L’autonomie alimentaire par la relocalisation de la production en Bio
La commune a acheté un terrain de huit hectares, appartenant à un céréalier (Ungersheim est cerné par mille hectares de blé et de maïs conventionnels) pour le louer à l’association Icare, membre du Réseau national des Jardins de Cocagne. En sont issus Les Jardins du Trèfle Rouge, une ferme maraîchère bio qui emploie une trentaine de salariés, dont vingt-cinq personnes en contrat de réinsertion. Toutes les semaines, ils fournissent 200 paniers et alimentent la cuisine collective municipale, qui prépare chaque jour plus de 500 repas (entièrement bio) pour la cantine d’Ungersheim et de cinq communes avoisinantes.
Afin d’atteindre l’autonomie alimentaire, la municipalité a aussi créé une Régie agricole dont elle a confié la direction à un ex-jeune vétérinaire reconverti dans la permaculture et le maraîchage. Les Jardins du Trèfle Rouge et la Régie agricole constituent les piliers de la filière « De la graine à l’assiette », complétée par une Conserverie municipale qui transforme les fruits et légumes déclassés.
La commune a bien sûr banni l’utilisation de pesticides. Depuis 2006, les techniciens municipaux n’utilisent plus aucun pesticide ou engrais chimique pour l’entretien des espaces verts. Ungersheim a reçu le label « trois libellules » octroyé par la région Alsace et l’agence de l’eau Rhin-Meuse, ainsi que le prix des Trophées de l’Innovation en 2013. Les employés du service technique sont équipés de vêtements de travail en coton bio issu du commerce équitable et sont étroitement associés au processus de transition.
 
L’autonomie énergétique par la réduction de la consommation et le développement des énergies renouvelables
Ungersheim est à l’origine de la plus grande centrale photovoltaïque d’Alsace, installée sur une friche industrielle de quatre hectares. D’une capacité de 5,3 mégawatts, la centrale fournit aujourd’hui de l’électricité (hors chauffage) pour 10 000 habitants.
La piscine municipale est dotée de panneaux photovoltaïques et, comme sept autres bâtiments municipaux, elle est reliée à un réseau de chauffage au bois alimenté par des plaquettes qui proviennent en partie de l’élagage de la forêt communale.
Récemment, une éolienne Piggott d’une ca­pacité de 2000 Watts  a été installée pour alimenter les Jardins du Trèfle Rouge et la Maison des Natures et des Cultures, le dernier grand chantier de la commune. Ce magnifique bâtiment agri­cole à énergie passive (bois, paille, torchis) abritera bientôt une malterie bio (outre la conserverie, l’atelier de préparation des pa­niers, etc.)
La commune a réduit l’éclairage public ali­menté par des ampoules LED. La consom­mation d’énergie a ainsi baissé de 40%.
En 2015, Ungersheim a développé un partenariat avec Jugend Solar, un projet développé par Greenpeace Suisse qui associe des jeunes scolaires à l’établissement du cadastre solaire des communes. Celui-ci consiste à mesurer le potentiel solaire de chaque toit, en tenant compte de l’exposition et de la surface disponible. En Suisse, 12 000 jeunes ont déjà été mobilisés. Si tous les toits mesurés étaient équipés de panneaux solaires, la Suisse pourrait fermer trois centrales nucléaires.
 
L’habitat par l’implantation d’un éco-hameau "Zéro carbone" 
Favorisé par la commune, cet Éco-hameau comprend neuf maisons et appartements. Réunis en société civile immobilière, les copropriétaires ont signé une charte, jointe à l’acte de vente du terrain. Elle reprend les dix principes dits de « Bedzed », du nom d’un quartier du Sud de Londres totalement autonome du point de vue énergétique : zéro-carbone, zéro-déchet, construction passive, etc.

La monnaie locale : le « Radis » pour stimuler l’économie réelle
Lancé officiellement le 13 juillet 2013, le « Radis » - la monnaie locale d’Ungersheim - est adossé à l’euro. Son utilisation dans les commerces ou les en­treprises locales permet de stimuler l’éco­nomie de la commune en encourageant la consommation et la production de proximité.
Les familles qui payent avec des Radis pour les centres de loisirs ou les activités parascolaires ont droit à une réduction de 25%. Les producteurs locaux et les com­merçants offrent également une réduction de 10% aux habitants payant en Radis.
 
Les transports par un cheval utilitaire pour le maraîchage et le transport scolaire
Il s’appelle « Richelieu » et il est la coque­luche des enfants. Ce solide hongre de Trait Comtois est le cheval à tout faire du village : trans­port scolaire (4600 kms en voiture épar­gnés chaque année), travaux agricoles, arrosage des pelouses, collecte des sacs et des déchets recyclables. Deux emplois ont été créés pour le conduire.
En 2015, Richelieu a été rejoint par Kosak pour l’aider dans ses tâches.
 
La démocratie participative
 
Instaurée dès 2009, la démocratie parti­cipative constitue la pierre angulaire du programme de transition d’Ungersheim. Quelque quatre-vingts habitants se ré­unissent régulièrement pour envisager ensemble « le village de demain ». On y parle de « pic pétrolier », de « dépendance énergétique », de « réchauffement clima­tique », d’« emplois », et de « résilience ».
« La résilience, c’est-à-dire la capacité à réagir aux crises et à être autonome, est le concept central du mouvement de la transition » explique le maire Jean-Claude Mensch. Pour déterminer et suivre les projets, la municipalité a créé des com­missions consultatives, composées de ci­toyens et d’élus, qui orientent la politique de la commune. C’est ainsi que le contrat qui liait la ville à la Lyonnaise des Eaux a été interrompu, pour créer une Régie mu­nicipale, ce qui a entraîné une baisse de la facture de 20% pour les usagers.

Entretien avec la réalisatrice Marie-Monique Robin

Comment l’idée de réaliser ce film vous est-elle venue ?
En 2014 j’ai réalisé un documentaire pour ARTE intitulé Sacrée croissance ! qui questionnait le dogme de la croissance économique illimitée et montrait des expériences abouties au nord et au sud de la planète traçant la voie vers une société post-carbone, plus durable, plus juste et plus solidaire. Ces initiatives visaient à développer l’autonomie alimentaire et énergétique des territoires tout en stimulant l’économie locale à travers les monnaies complémentaires. Tourné dans sept pays, mon film ne comportait aucun exemple français. C’est lors d’une projection du film à Thann (Haut-Rhin) que j’ai découvert l’existence du programme de transition exceptionnel d’Ungersheim. L’envie de faire ce film a grandi en moi tout au long de l’année 2015 alors que je tournais un documentaire intitulé Sacré village ! pour France 3 Alsace et Ushuaïa Télévision : on y voit Rob Hopkins – le père du mouvement des villes en transition – déclarer que l’expérience d’Ungersheim est « unique au monde ».
 
Vous passez donc de la télévision au cinéma, pourquoi ?
Très vite, il m’est apparu que je ne pourrais jamais utiliser la totalité du matériel filmé, car sa richesse dépassait toutes mes espérances. Après mon repérage en février 2015, j’avais écrit un synopsis qui permettait de raconter la mise en oeuvre des 21 actions du programme de transition à travers des personnages clés, sur lesquels je voulais construire mon documentaire, mais j’avais complètement sous-estimé la puissance de la dynamique que génère une démarche de transition globale, encouragée par des élus et désirée par des citoyens éclairés, qui d’un coup sont prêts à libérer le meilleur d’eux-mêmes. Avec le caméraman Guillaume Martin et l’ingénieur du son Marc Duployer, nous avons compris que l’histoire que nous filmions avait une valeur universelle et qu’en ces temps de doute et d’inquiétude – écologique, économique, politique – elle pourrait montrer aux citoyens que des alternatives existent et sont possibles. C’est ainsi que s’est imposée à moi l’idée de raconter cette histoire d’une autre manière : à travers un film, diffusé sur le grand écran.
 
Comment avez-vous produit ce film ?
Malheureusement, M2RFilms n’a pas pu obtenir l’aide du CNC, car celui-ci avait déjà soutenu la production du 52 minutes pour la télévision. Pourtant, pour réaliser Qu’est-ce qu’on attend ?, j’ai filmé des séquences supplémentaires, et notamment les entretiens conduits en studio, dans « la bulle », ainsi que l’a dit l’un des personnages du film. J’y recueille une parole qui s’adresse au spectateur en lui disant des mots qu’il aurait pu dire, car en ces temps de confusion, qui n’a pas envie d’une cause commune pour remettre de la cohérence dans le grand désordre global ? Bien évidemment, il a fallu reprendre le montage de zéro (quatre mois supplémentaires), le mixage, la musique, créer une affiche, préparer la distribution, etc. M2RFilms a quasiment tout autofinancé…
 
Au delà d’Ungersheim, votre film pose des questions fondamentales sur le vivre autrement …
Alors que je m’apprêtais à raconter le plus fidèlement possible une expérience de transition vers l’après-pétrole, j’ai effectivement été confrontée à des questions fondamentales qui taraudent chacun d’entre nous, et pas seulement les « écolos-bobos ». De quoi avons-nous vraiment besoin pour vivre ? À quoi tenons-nous ? Qu’est-ce que nous voulons transmettre à nos enfants ? Quel est le lien entre le contenu de notre assiette et l’état de la planète ? À quoi sert l’argent ? Quel est le sens du travail ? Qu’est-ce que le « bien commun » ? Et le bonheur ? Toutes ces questions courent tout au long du film.
 
Que souhaiteriez-vous dire au public ?
J’ai envie de convier les citoyens et citoyennes à venir voir et entendre ce conte des temps modernes, qui montre que tout n’est pas perdu et qu’une autre voie est possible ici et maintenant. J’ai envie aussi de les inviter à s’enfoncer dans un fauteuil et l’obscurité pour plonger littéralement dans ce récit porté non plus par mon commentaire, mais par la voix même de ceux et celles qui écrivent ce que pourrait être le futur et que j’appelle les « lanceurs d’avenir ».
Ce film s’accompagnait d’un livre éponyme édité par La Découverte et Arte Éditions.
 
FICHE TECHNIQUE
Réalisation : Marie-Monique Robin
Montage : Françoise Boulègue
Image : Guillaume Martin
Son : Marc Duployer
Musique : Jean-Louis Valero
Production : M2R Films
Programmation :Yann Vidal
Le film est auto-produit. Durée : 1h59 / En salle le 23 novembre 2016
Avec la participation de Mulhouse Alsace Agglomération (M2A), Shaman-Labs,Olivier Legrain.