Bio-inspiration

Bioéconomie: c'est l'affaire de tous !

bioéconomie
Nous y sommes ! Le Forum BioRESP ouvre sa première édition ce jeudi 1er juin. Un moment fort pour ce nouveau cadre et outil de dialogues qui vise à anticiper collectivement les reconfigurations de la société et des chaînes de valeur que la bioéconomie va engendrer. Tous les acteurs, consommateurs en tête, agriculteurs, producteurs, transformateurs, distributeurs, autorités publiques, investisseurs, … sont concernés : ils partageront désormais dans ce Forum connaissances, initiatives concrètes, incertitudes et attentes, sur des thèmes de controverses pertinentes que sont les risques environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) des usages du vivant et leurs controverses associées. UP’ a rencontré Dorothée Browaeys, co-fondatrice de BioRESP, pour nous expliquer en quoi cette initiative vise à aider les acteurs à progresser librement «  en meilleure connaissance de causes ». 
 
Dorothée Browaeys, co-fondatrice du Froum BioRESP
 
UP' : En langage clair, non technocratique, qu’est-ce que le Forum BioRESP ?
 
Dorothée Browaeys : Le Forum BioRESP est un service proposé à tous ceux dont les activités impliquent le monde vivant. On pense aux agriculteurs bien sûr mais aussi aux industriels qui transforment les biomasses pour faire des produits cosmétiques, des bioplastiques, des produits chimiques, des biocarburants … Sont concernés aussi les usagers, consommateurs, ONG, chercheurs mobilisés sur la protection des écosystèmes, des sols… Le Forum est là pour aborder les tensions, dilemmes, controverses qui vont aller croissant si nos activités exploitent de plus en plus la nature à la place du pétrole….Il faudra en effet arbitrer par exemple entre manger ou rouler, valoriser les déchets ou enrichir les sols….
 
UP' : Quels sont les enjeux et objectifs de ce forum ?
 
DB : Les techniques de domestication, de manipulation, de numérisation, d’hybridation des organismes vivants – microbes, plantes, animaux - transforment tout : nos manières de consommer, de cultiver, d’échanger, de rencontrer…  On utilise aujourd’hui les algues, les levures, les bactéries comme des usines à faire du carburant, des médicaments, des fibres ou des molécules pour la chimie. La réquisition des biomasses va croissante. Cette nouvelle économie basée sur le vivant, appelée « bioéconomie » devient stratégique à l’heure où il nous faut répondre aux défis climatiques, énergétiques et alimentaires. Elle fait l’objet de feuille de route dans tous les grands pays. La France a publié la sienne en janvier dernier… qui insiste sur la dialogue des parties prenantes pour conduire des choix cohérents.
 
UP' : La bio-économie est un enjeu économique majeur. Pourquoi ? Et quels dilemmes soulève-t-elle aussi ?
 
DB : Oui cette bioéconomie oblige à replacer le vivant au cœur de l’innovation, comme c’était le cas d’ailleurs avant la révolution industrielle. On a pris l’habitude de considérer la nature comme un support de production sans jamais lui rendre des comptes. Ce qui fait que l’on a multiplié les « externalités négatives, c’est à dire une détérioration des écosystèmes (par la pollution ou la perte de biodiversité) et des rejets de gaz à effet de serre dont on sait la menace sur le climat. Cela ne peut plus durer et c’est pourquoi nous parlons de transition. Nous sommes en train de muter nos systèmes de production pour entrer dans une économie circulaire (limitant les déchets). La bioéconomie c’est une formidable opportunité pour de nouveaux marchés. Mais elle implique des choix politiques clairs pour sortir des injonctions contradictoires.
Trois grands dilemmes sont posés : en premier lieu, des accords devront être trouvés pour arbitrer l’affectation des terres (manger ou rouler) et juguler leur artificialisation (voir le rapport sur l'Etat de la France du CESE paru la semaine dernière).  En second lieu, la question de la préservation des capacités de régénération des écosystèmes et des sols va se poser de manière accrue. En dernier lieu et plus fondamentalement, la conception de l’innovation hors sol (hors contexte et en système fermé) est à revoir : les ingénieurs du vivant  inventent aujourd’hui une écologie industrielle sur un mode organique et circulaire. Ce biomimétisme constitue là une nouvelle révolution industrielle qui doit permettre de réconcilier l'économique avec le vivant (1).
 
UP'  : Y-a-t-il des dangers à voir exploiter le vivant ? Sur quels points précis devons-nous être vigilants ?
 
DB : Les ressources naturelles sont renouvelables mais pas illimitées. Les utiliser davantage implique d’engager les mesures de protection qui tiennent compte des capacités de résilience des écosystèmes. On sait pas exemple que quand on fragmente trop les populations elles dépérissent. On sait aussi que les sols et leurs habitants de toutes sortes sont la base organique de toute la vie sur terre. Et ils sont vulnérables : selon les Nations Unies, un quart des sols mondiaux sont dégradés. Il faut aussi réaliser nos interdépendances. On parle de plus en plus des services écosystémiques, c’est à dire du rôle des insectes pour féconder les arbres fruitiers, des vers de terre ou champignons pour recycler les matières organiques. Ces services ont une valeur estimée à 33 000 milliards d'euros, soit la moitié du PIB mondial.
Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a publié le 30 mars dernier un rapport intitulé Vers une bioéconomie durable. On y trouve des préconisations essentielles….
 
UP' : Comment évolue aujourd’hui la part de produits biosourcés dans l’industrie ?
 
DB : L’ADEME qui est l’un de nos partenaires du Forum BioRESP (aux côtés d’AgroParisTech, de SupBiotech, du réseau OREE, de l’association Entreprises pour l’environnement, et de la Maison des sciences de l’homme Paris-Saclay) a fait des études approfondies pour estimer les marchés des produits dits « biosourcés »c’est-à-dire issus de la biomasse.
En 2012, près de 15% dela production française de grands intermédiaires issus des premières transformations de la biomasse (amidon, saccharose, fibres, huiles…), soit 1 651 kt, ont été destinés à l’industrie chimique et à la production de matériaux. Le reste de la production a été utilisé pour des usages alimentaires, énergétiques (biocarburants) et pharmaceutiques. Au-delà de nos attentions de consommateurs à acheter local ou bio, à développer des énergies renouvelables, s’ouvre des choix pour consommer responsables c’est à dire sans recours au pétrole et avec une moindre empreinte carbone. Mais cette dynamique est largement freinée par le prix bas du pétrole. On voit aussi que les avantages du biosourcé (en terme d’externalités positives) ne sont guère valorisées. Le système économique les ignore et c’est pourquoi il est essentiel de fonder une véritable comptabilité environnementale (voir les travaux de Jacques Richard et Alexandre Rambaud à AgroParisTech).
On doit être conscient qu’il existe une incroyable distorsion de concurrence avec les industries « pétrosourcées ». La non taxations des carburants pour le transport aérien et maritime international constitue un manque à gagner pour la France de 6 Milliards d’€ par an (70 Milliards d’€ pour le monde). C’est le résultat de la Convention de Chicago de 1954 qui exonère le transport international aérien de toute taxe sur les carburants.
L’OCDE a chiffré ce que cela représente comme subvention directe au secteur pétrolier de l’ordre de 350 milliards US dollars. Le Fonds Monétaire International estime que, si l’on inclut les coûts environnementaux afférents, le manque à gagner est de 5 000 milliards de US dollars. Ces subventions aux ressources fossiles devraient faire l’objet de compensations en faveur des productions biosourcées dans les territoires si l’on ne peut les supprimer.
 
UP' : Très simplement, à quoi sert votre action ?
 
DB : Cette transition bioéconomique est un changement de culture. Car il s’agit d’une mutation de nos modes de production et d‘échange. Rien de moins que de « passer de l’optimisation technique et financière à la biorésilience », pour reprendre les termes de Françoise Roure, présidente de la section sécurité et risques du Conseil général de l’économie au Ministère de l’économie, de l’action et des comptes publics. Celle-ci interviendra ce jeudi 1er juin au lancement du premier Forum BioRESP. Confrontés aux limites de la planète et à notre vulnérabilité accrue par la perte de toutes les diversités (biologiques comme techniques), nous sommes sous pression. Le risque est grand de poursuivre la prédation des ressources naturelles, certes renouvelables, mais guère illimitées. Et les solidarités ou interdépendances s'imposent : les 17 objectifs de développement durable – mis en valeur en cette semaine européenne du développement durable - sont là pour nous le rappeler.
 
UP' : Voulez-vous influencer les décideurs politiques ? Comment ? Pourquoi ?
 
DB : L’enjeu du Forum BioRESP est de sortir des incohérences en terme de choix d’innovation. Nous consacrons l’ouverture de notre premier Forum au plus grand risque… celui de l’inaction ! Car, comme l’a montré le co-fondateur de ce Forum BioRESP, Pierre-Alain Schieb, ancien prospectiviste de l’OCDE, « La compétitivité  présente et future de la bioéconomie dépend beaucoup du niveau des prix relatifs entre les ressources fossiles (pétrole, gaz, charbon) et les ressources renouvelables issues de la biomasse ».
Dans un travail publié chez L’Harmattan l’an dernier « Compétitivité et soutenabilité de la Bioéconomie 2050 », il montre que « dans l’état actuel des politiques publiques (pas de taxe carbone, peu de soutiens directs, subventions indirectes aux énergies fossiles), les prix du pétrole, du gaz et du charbon, la biéoconomie ne peut se développer en Europe. Au lieu d’un développement vertueux et contrôlé vers le biosourcé, on risque donc fort de voir croitre les importations d’huile de palme (la matière première la moins chère) au dépend de la production de betterave (qui va s’effondrer d’ici 2050)… Un scénario qui rappelle que le libéralisme livré à lui-même ne permet pas un développement soutenable.
 
UP' : On a la sensation que BioRESP s’adresse aux communautés de chercheurs, scientifiques, … En quoi votre démarche intéresse-t-elle le grand public ?
 
DB : La bioéconomie c’est l’affaire de tous. Cette manière de remettre le vivant au cœur de l’économie adviendra avec l’appui de tous ceux qui s’impliquent et pensent que les choix quotidiens peuvent changer le monde. Chaque consommateur peut pousser des actions vertueuses localement. La bioéconomie que certains nomment plutôt « permaéconomie » (voir l’excellent livre d’Emmanuel Delannoy) c’est une formidable opportunité pour les territoires de se réapproprier leurs manières de se nourrir, de se vêtir, de construire ou de bouger. Regardez comme tout peut changer vite si les citoyens agissent pour supprimer l’usage des sacs plastiques, pour préférer des produits bio (en cosmétiques aussi) pour remettre de la frugalité et de la convivialité (plus de liens, moins de biens). Les territoires en transition qui cherchent à harmoniser les activités en les rendant complémentaires sont le cœur de la bioéconomie.
 
UP' : Souhaitez-vous être une plateforme d’informations grand public ? Pourquoi ?
 
DB : Nous avons ouvert un Blog sur le site du Forum BioRESP qui permet à tout contributeur de poster des histoires ou initiatives qui racontent la bioéconomie en train de se faire. Par ailleurs, nous allons reconduire en 2018 le Festival Vivant déjà réalisé en 2016 à Paris – avec son village des initiatives et ses expressions artistiques -  qui est l’occasion de partager les projets et inspirer les réseaux.
Nous apportons notre pierre à la veille sur cette mutation de société mais le champ est immense…
 
UP' : Dorothée, pourquoi être partie sur ce nouveau combat, après Vivagora et  NanoRESP ? Quelles sont vos motivations personnelles ?
 
DB : L’industrialisation du vivant est dangereuse car elle peut nier toutes les capacités et logiques biologiques. Le libéralisme exploite sans régénérer. Il est donc primordial d’impulser des incitations, des indicateurs pour que nous puissions nous inspirer du vivant sans l’éreinter. Ce fut le souci de VivAgora dès les années 2003. Il faut pouvoir choisir dans les possibles de l’innovation, le meilleur pour l’intérêt général. Cela est envisageable si nous disposons de rendez-vous réguliers pour que les acteurs élaborent une vision commune. C’est cette logique qui m’a conduite à fonder en 2013 le Forum NanoRESP consacré aux nanotechnologies qui obligent à identifier les zones de risques à ne pas dépasser. Ce dialogue de parties prenantes porté par une Alliance public-privé est un modèle de vigilance coopérative. Notre conviction est que les entreprises ont besoin de lieux pour apprendre à assurer leurs responsabilités. C’est le sens du terme NanoRESP et BioRESP. Nous souhaitons soutenir le mouvement global en train de s’installer (voir Global compact ou les nouvelles sociétés « à bénéfice public » comme DanoneWave) pour faire des entreprises des contributeurs de l’intérêt général.
 
Propos recueillis par Fabienne Marion
 
 
(1) Le prochain grand rendez-vous du biomimétisme et des innovations bio-inspirées aura lieu cette année les 29 et 30 juin : Biomim'Expo - CEEBIOS 
 

 

Articles en relation
Une horloge cachée dans nos muscles

Des chercheurs de l'université de Genève ont découvert que les cellules musculaires abritent une horloge biologique. Elle pourrait jouer un rôle important dans la régulation de notre métabolisme et le...

Le temps de l’innovation en Chine

Numéro 1 des déposants de brevets au monde, la Chine a engagé de très ambitieux programmes d’innovation dans tous les secteurs de l’économie : santé, éducation, urbanisme, transports TGV, urbanisme,...