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Coopération : intelligence collective et confiance virtuelle

cooperation[COOPERATION]

Ou comment mon propre intérêt est dans l'intérêt de l'autre.

La coopération suppose la mise en œuvre de mécanismes de réduction de la complexité qui soient réciproques, c'est-à-dire acceptés par toutes les parties. Ces mécanismes ont pour finalité, d'une part, de faire émerger une relative autolimitation, la prise en considération des autres et d'autre part, de dégager une perspective à moyen ou long terme.

La pierre angulaire de ces mécanismes de réduction de la complexité est la notion apparemment triviale de confiance. Dans un superorganisme complexe composé d'individus hautement différenciés, la confiance est le moteur principal de la coordination. En effet, elle possède une caractéristique qui la rend particulièrement opératoire : elle absorbe l'incertitude en la rendant tolérable.

Niklas Luhmann décrit très clairement le lien entre confiance et coopération : « Le monde est disséminé en une complexité incontrôlable, de telle sorte que les autres humains peuvent à tout moment choisir librement entre des actions très différentes. Mais je dois agir ici et maintenant. [...] J'aurais plus de chance d'atteindre une rationalité plus complexe si je pouvais placer ma confiance dans un certain comportement futur d'autrui (ou encore contemporain ou passé, mais pour moi déterminable uniquement dans le futur). Si je peux avoir confiance dans le fait que je tirerai profit de la réussite de l'action, je peux alors me permettre des formes de coopération qui ne sont pas payantes immédiatement et qui ne sont pas à mon immédiate disposition. Si je m'en remets au fait que les autres agiront de concert avec moi ou s'abstiendront, je peux suivre mon intérêt propre de manière plus rationnelle. »

Dans une logique de coopération, l'action d'entités différenciées, « égoïstes » et autoréférentes change radicalement. Chacun voit désormais son propre intérêt dans l'intérêt de l'autre et de la totalité. De ce fait, les relations qui s'organisent sont plus partenariales, chacun acceptant d'apporter sa contribution au superorganisme pour améliorer le fonctionnement de la coopération. La logique de ce type d'action est la décentralisation et la mise en réseau des savoirs dans le but d'accroître les effets positifs pour chaque partie et pour l'ensemble du système. Dans ce cadre d'intelligence collective, la confiance joue pleinement son rôle de réducteur de complexité et permet à chaque partie d'accepter les risques en contrepartie de la perspective d'un avantage futur. Nous nous situons ainsi dans une stratégie donnant-donnant où chacun sait qu'il peut, un jour, être gagnant.

Cette stratégie est très exactement celle qui émerge déjà dans le cerveau global rudimentaire qu'est Internet. La technologie du peer-to-peer, par exemple, n'est rien d'autre qu'un processus de coopération généré comme spontanément. Ce qui rend l'émergence de la coopération possible c'est l'existence, aux yeux des participants, d'une « ressource mise en commun ». Elle est le capital social du superorganisme, considéré comme un bien appartenant à tous. Chacun a donc intérêt à le faire fructifier, et à autoréguler et sanctionner les pratiques déviantes. Dans ce cadre, la confiance, qui est la clé de voûte de la coopération, est sous-tendue par le concept de « réputation ».

Ebay, par exemple, est un des sites les plus visités au monde. Son activité est la vente aux enchères de biens de toutes natures proposés par des particuliers. Il s'agit pour simplifier d'une immense brocante, d'un marché virtuel où les consommateurs vendent et achètent entre eux. Ebay compte actuellement plus de deux cent millions de membres inscrits et propose plusieurs dizaines de millions d'objets hétéroclites à la vente. Pour que le système fonctionne, c'est-à-dire pour que les internautes acceptent d'acheter un objet à quelqu'un qu'ils ne connaissent pas, Ebay a mis en place un système de réputation des vendeurs comme des acheteurs. Chacun est noté en fonction de l'historique de ses actes commerciaux. Chaque acheteur peut ainsi visualiser le sérieux et la fiabilité du vendeur mais le vendeur peut aussi juger du sérieux de son acheteur. Le système, qui brasse plusieurs milliards de dollars de chiffre d'affaires, fonctionne à très grande échelle sur un mécanisme autoproduit de confiance qui démontre une exceptionnelle robustesse. D'autres exemples de ce type, à une autre échelle certainement, existent sur le web. Ils reposent tous sur l'échange d'avis partagés en temps réel par des millions de personnes dans le monde. Le partage des connaissances en est complètement transformé. En effet, partager du savoir n'est pas en soi quelque chose de nouveau. Ce qui l'est en revanche, c'est le partage d'une confiance virtuelle. Ce mécanisme contractuel informel est le moteur du développement de la coopération sur le réseau. Il est aussi la clé de l'essor d'une intelligence collective.

 

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