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Confiance politique : la pierre de touche de la relation entre le politique et le peuple

confiancepolitique« Confiance » fait partie de ces mots qui hantent invariablement le vocabulaire de la politique. Les hommes politiques de toutes les époques en ont fait leur référence lexicale récurrente (1) si ce n'est leur slogan électoral (2). La confiance apparaît ainsi comme la pierre de touche de la relation entre le politique et le peuple. C'est sur elle que se fonde la détention du pouvoir, son usage et quelquefois son abus.

Les appels passionnés à la confiance dans le politique en particulier, ou plus généralement dans la conduite des affaires publiques, sont devenus routiniers. Pourtant, les rapports entre les institutions ou les acteurs politiques et les conditions pour lesquelles la confiance se fonde sont singulièrement opaques.

Cette opacité réside dans le fait que la décision d'accorder la confiance se perd dans l'indétermination des perspectives sous lesquelles cette confiance est accordée. L'idée de « contrat social » selon laquelle des hommes libres se font témoignage de confiance entre eux ou à l'égard d'un souverain, ne correspond à aucune réalité. Il est vrai qu'avec le vote, le citoyen acte sa confiance. Mais l'élection ne signifie pas que le citoyen confie un mandat de représentation de ses propres intérêts. Le vote, dans les sociétés démocratiques, signifie que l'on charge les élus du peuple de décider d'après les critères du bien commun. C'est pourtant sur l'idée de contrat social que ces élus réclament, pour gouverner, un pouvoir décisionnel souverain.

● Or, on ne peut faire confiance au souverain (3) . En effet, le pouvoir décisionnel ultime produit ses propres normes et rend de ce fait impossible la fondation de la confiance. Le processus décisionnel politique est particulièrement complexe ; il intègre une cascade d'informations et de décisions plus ou moins importantes qui, à chaque étape absorbent certaines informations et excluent certaines alternatives.

Ces procédures se font en général dans des cadres précis : légalité, choix budgétaire, ligne directrice de programme, recherche de consensus, etc. Ces étapes sont ouvertes à l'information et garantissent, dans une certaine mesure, l'absence d'arbitraire. Toutefois, dans le processus décisionnel, à chaque étape, des choix intermédiaires – ainsi que la gestion du temps – affirment la souveraineté du politique. Elle n'est que rarement exercée d'un seul coup, mais fragmentée en une multitude de décisions qui diluent les présupposés sur lesquels l'électeur a fondé sa confiance.

L'un des théoriciens majeurs de la décision, Robert Dahl, avait souligné dans les années soixante/soixante-dix que le processus décisionnel politique ainsi conçu aboutissait à confier le pouvoir à une élite d'experts, au détriment des citoyens cantonnés au rôle d'électeur. Le « rituel démocratique » n'étant en tant que tel qu' « un cérémonial qui a fini par devenir un des procédés classiques pour légitimer le leadership. » La question de la décision ainsi entendue fait apparaître un processus dans lequel les citoyens ne participent pas. Le peuple ne peut que voter ; ce sont ses représentants qui vont prendre les décisions.

Joseph Schumpeter, en théoricien de l'économie moderne, estimera que le peuple ne peut agir par lui-même que « lorsqu'il n'y a pas de grandes décisions à prendre. » Si l'on suit le raisonnement de cet auteur, les modèles classiques de la démocratie deviennent anachroniques car les décisions importantes ne peuvent être prises que par des spécialistes. Le politologue italien Giovanni Sartori poussera cette idée jusqu'à remettre en question la démocratie elle-même : le citoyen étant « incompétent » dans le maniement des affaires politiques, « la démocratie est un système politique dans lequel le peuple exerce suffisamment de contrôle pour être capable de changer de dirigeants, mais pas assez pour se gouverner lui-même. »

● Face à un ordre de plus en plus complexe de traitement de l'information et de processus décisionnel, la confiance accordée par le citoyen change forcément de nature et se dédouble en deux niveaux différents d'appréciations. D'une part, le citoyen évalue sa confiance par rapport aux décisions prises et met en œuvre, pour la valider, des mécanismes d'imputation tels que le vote sanction. D'autre part, il accorde sa confiance au système politique en tant que tel, estimant qu'il est citoyen d'un pays dans lequel il mène une vie digne d'homme.

La conjugaison de ces deux niveaux crée une certaine stabilité puisque le déni de confiance, jugé sur une décision, peut être relativisé par le deuxième niveau d'analyse. En toute hypothèse, cette dualité accroît considérablement la complexité de la notion de confiance par rapport aux anciennes conceptions, fondant la confiance sur une seule logique personnelle accordée aux détenteurs du pouvoir .

Le politique contemporain établit la légitimité de son pouvoir sur la confiance que lui accorde le peuple, estimant que « L'efficacité de la démocratie dépend avant tout et surtout de l'efficacité et de l'habileté de ses dirigeants. » Cette pensée est articulée sur une géométrie verticale du pouvoir, selon laquelle le politique se trouve placé au sommet d'une pyramide. Or, dans les sociétés complexes, le pouvoir est différencié entre plusieurs sphères fonctionnelles dont certaines échappent à l'horizon du pouvoir politique. La confiance que le peuple accorde au pouvoir politique ne concerne donc qu'une fraction de la société dans laquelle il vit. C'est sur cette caractéristique que se forge l'opinion répandue d'impuissance des politiques et que se développe une société de défiance.

(1)  Pour prendre un exemple parmi d'autres, le mot « confiance » fait partie de la liste des 10 mots les plus fréquents des discours du général de Gaulle ; il se situe, dans le classement établi par les recherches lexicologiques, entre le mot « Peuple » et « Nation » (Cf. Jean-Marie Cotteret et al. Le vocabulaire du Général de Gaulle, Armand Colin, 1969)

(2) Nicolas Sarkozy avait lancé, en novembre 2006, sa candidature à la Présidence de République sur le thème « Confiance et respect ».

(3) Cf. la formule fameuse du Montesquieu de L'esprit des lois (1758) : « C'est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser. »

 

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