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Les villes pharaoniques des géants de la Valley

Il est vrai que quand on dispose d’un trésor de plusieurs centaines de milliards de dollars, on peut se permettre des rêves que le vulgum pecus traiterait de mégalomaniaques. C’est le cas des géants de la Silicon Valley, Google et Facebook en tête, qui annoncent se lancer dans des chantiers pharaoniques pour regrouper leurs employés dans leurs propres villes du futur. Les utopistes du XIXe siècle avaient rêvé du rassemblement de communautés humaines dans des phalanstères et autres Fordlandia. Les GAFA, à grand renfort de milliards de dollars, vont beaucoup plus loin.

La photo saisit deux monstres, les neurones en effervescence, penchés sur le même projet. Deux générations, toutes deux tendues vers le même futur. A gauche, Mark Zuckerberg, le père à peine trentenaire de Facebook, génie de l’immatériel ; à droite, Franck Gehry, l’immense et vénérable architecte, magicien de la forme et de la matière. La maquette, c’est Zee Town avec un Z qui veut dire Zuckerberg. La ville de demain que les deux hommes concoctent pour les employés de la firme au milliard d’utilisateurs. Un projet immobilier qui dépasse les normes, même celles de la Silicon Valley. Plus qu’un projet immobilier, une utopie urbanistique et architecturale, un cadre de vie idéal pensé pour les armées des conquistadors des espaces numériques.

Le patron de Facebook Mark Zuckerberg et l'architecte Frank Gehry, devant la maquette d'un projet de campus, à Menlo Park (Californie)- Crédit photo : FACEBOOK / AFP

 

La future ville Facebook, c’est un espace urbanistique de près de 90 hectares, au bord de l’eau, avec ses routes, ses supermarchés, ses hôtels, ses villas luxueuses, ses commerces, ses immeubles capables d’abriter les 10 000 employés de la marque à des prix beaucoup plus bas que ceux du marché actuel. Vous likez ? Selon la presse anglo-saxonne, Zuckerberg devra dépenser 200 milliards de dollars pour ce projet qui va beaucoup plus loin qu’un simple coup immobilier ou, selon des propos rapportés dans The Independent, que la construction d’un nouveau campus d’entreprise. En faisant appel à l’architecte Franck Gehry (85 ans) qui vient de signer à Paris la superbe Fondation Louis Vuitton, les promoteurs du projet ont mis la barre très haut. La mission de Gehry sera de laisser la ville se fondre dans la nature. Celle-ci sera présente partout, immersive, même sur les toits des immeubles qui seront arborés. Le stade des bâtiments à faible empreinte environnementale est ici dépassé, intégré, devenu une évidence. Ces constructions sont prioritairement conçues pour respecter l’environnement et améliorer la vie de leurs habitants.

La ville du salarié heureux

Le fondateur de Facebook veut le bien-être de ses employés ; il renoue en cela avec une tradition née au XIXe siècle dans la mouvance de la philosophie utopiste de Charles Fourier et de ses phalanstères. Cette inspiration fut très en vogue chez les grands patrons industriels qui imaginaient organiser idéalement le logement de leurs employés. Les exemples sont nombreux partout dans le monde : Le Creusot ville fondée par la famille Schneider, Fordlândia, la cité ouvrière modèle américian bâtie par l’industriel Henry Ford, Port Sunlight en Angleterre, la ville modèle de William Lever, le magnat de la lessive.

Alors Zee Town ne serait que le délire d’un patron mégalo ? Pas seulement, c’est aussi une forme de management nouvelle. Depuis 2014, Facebook est en tête du classement des entreprises les plus favorables au bon déroulement de sa vie professionnelle. Tout doit être prévu par faciliter la vie des employés et la rendre agréable. La presse anglo-saxonne parle de « perks » pour évoquer tous ces petits à-côtés qui rendent la vie meilleure et l’attractivité de l’entreprise imbattable. Et quand un salarié est heureux, il travaille mieux, il crée mieux, il se donne à fond pour sa boîte. Dans la course à l’embauche de salariés qualifiés à laquelle se livrent les géants de la Silicon Valley, Facebook entend prendre une longueur d’avance et faire la nique à ses petits camarades de jeu. Nul doute que quand Facebook débourse 200 milliards de dollars, il sait que le retour sur investissement sera profitable.

La cité modulable de Google

Dans cette course aux projets urbanistiques les plus fous, Google n’est pas en reste. Imaginé par les architectes Bjarke Ingels et Thomas Heatherwickle, le nouvel espace de vie et de travail des employés de Google fait la part belle à l’innovation. Structure modulable, velum cristallins comme des peaux pour jouer de la lumière, connivence des espaces de vie et de travail avec la nature, le projet Google est une agrégation d’idées architecturales de haute innovation.

Bjarke Ingels

Thomas Heatherwickle

Le patron du projet chez Google, David Radclife, cité par BatiActu explique "Au lieu de construire des bâtiments en béton inamovible, nous allons créer des structures légères et modulables qui pourront s'adapter aux différentes activités du groupe". Pour les architectes, l’idée principale est d’inverser la logique habituelle de construction des bâtiments et des villes. Au lieu de penser l’architecture installée dans la nature, c’est la nature et l’environnement qui entrent dans l’architecture. Les arbres ne sont pas des objets de décoration ou des meubles que l’on installe au gré de la créativité dans un schéma architectural préétabli. La nature et l’environnement doivent prendre la première place, pas seulement en terme de cadre mais aussi de fonction. Les immeubles de la future ville Google sont intégralement végétalisés, ils accueillent dans leur forme et dans leur structure les éléments naturels. La nature n’est plus chassée vers les marges ou hors les murs ; elle est partout présente, placée au cœur du projet. Une architecture dans laquelle l’échelle humaine est privilégiée, permettant les échanges, les pauses, les partages entre les habitants de cette ville. Une architecture qui supprime les frontières entre les lieux de travail et de vie. Tout est intégré pour apporter le plaisir, maître mot du projet, aux futurs habitants.

Observant que dans la nature les choses ne sont pas programmées et organisées a priori, qu’elles ont un développement organique, flexible, accordé à leur environnement, les architectes veulent faire des espaces de travail des objets eux aussi organiques. Les bâtiments et les espaces urbains seront donc flexibles et modulaires pour élargir le champ des possibles de leur développement futur. Ils pourront s’agencer et s’organiser entre eux comme les pièces d’un immense meccano pour évoluer en harmonie avec l’évolution des besoins. Au lieu d’imaginer des bâtiments avec des murs, des portes, un sol, l’idée d’Ingels et Heatherwickle dissout le concept de bâtiment dans une mégastructure organique, simple et translucide. Une membrane ultralégère qui laisse passer l’air et la lumière en fonction des besoins. Une sorte d’immense tente de verre, abri écologique et jonction entre l’extérieur et l’intérieur.

Dave Radcliffe et les architectes Thomas Heatherwick et Bjarke Ingels présentent
le projet du nouveau Campus Google de Mountain View en Californie

 

La soucoupe solaire d’Apple

Non, la future ville d’Apple ne prendra pas la forme d’une pomme mais celle d’un donut. Le lieu actuellement en intense construction et dont la livraison est prévue en 2016, s’étend sur 26 hectares et atteindrait un coût de 5 milliards de dollars (pour comparaison, la tour du nouveau World Trade Center n’a coûté « que » 3.5 milliards de dollars).
Ce lieu en forme de vaisseau spatial accueillera 13 000 employés et fournira non seulement sa propre énergie mais servira également à alimenter en électricité les 52 Apple stores de Californie. Tim Cook, le CEO de la société affirme qu’il sera « le bâtiment le plus vert du monde »

Crédit : APPLE

Ce projet titanesque a été confié au célèbre architecte Norman Foster, celui du viaduc de Millau ou de la restauration du Reichstag à Berlin. Mais l’idée est celle de Steve Jobs, le mythique fondateur d’Apple qui voulait « construire les meilleurs bureaux du monde ». Son but avoué : servir de modèle pour les étudiants en architecture. « Steve a dédié beaucoup d’amour et d’attention [à ce projet] avant de mourir (…), Nous l’avons encore amélioré pendant la phase de design. Nous voulons faire ça bien », explique Tim Cook, le président d’Apple cité par Vanity Fair.

Ses dernières volontés ont été respectées à la lettre et rien n’a été sacrifié à la beauté du projet. Les sols ne sont pas en ciment mais en Terrazo, un mélange de marbre et de pierres agglomérées et polies, les façades du bâtiment sont composées de 6 km de vitres incurvées, uniques au monde. Ces vitres, intelligentes, pourront réguler la température et injecter une ambiance particulière au bâtiment selon la météo. Jobs ne voulait rien laisser au hasard et a lui-même choisi les 300 variétés d’une forêt de plus de 6000 arbres rares qui peupleront les lieux.
Rien non plus ne sera négligé pour l’ultra-sécurité des lieux (Steve Jobs était un peu parano) et le bien être des employés qui auront le choix entre plusieurs piscines, salles de fitness, lieux de détente et de convivialité.

Steve Jobs avait dévoilé pour la première fois les plans de ce projet le 7 juin 2011 devant le conseil municipal de Cupertino
Sa dernière apparition publique, quatre mois avant sa mort, le 5 octobre 2011.

 

Une forme moderne d’asservissement ?

Ces villes titanesques poursuivent cette quête du salarié heureux et en bonne santé, censé être plus productif et créatif. "Bien sûr, on peut toujours soupçonner ces entreprises d'user de moyens de rétention des salariés, la crainte de l'asservissement existe, mais ce n'est pas très réaliste dans ce domaine où les jeunes sont hyper-connectés et peuvent dénoncer sur Twitter le moindre écart de management", analyse Charles-Henri Besseyre des Horts cité par FranceTVInfo. D'autant plus que les employés de ces géants de l’économie digitale sont bien différents des ouvriers français du XIXe siècle. "Les jeunes salariés de la Tech Valley sont beaucoup plus aptes à dire non", ajoute le spécialiste.

Ainsi, après avoir abattu les murs des bureaux au profit des open-spaces, les startups géantes adoptent le même raisonnement au cadre de vie de leurs employés, prolongeant ainsi l’émulation jusque dans les recoins de la sphère privée. Le risque de se couper du monde existe bel et bien. Or la créativité vient surtout de la diversité des environnements, des rencontres, des opportunités ; elle naît de l’inattendu et des rencontres fortuites. Est-ce encore possible dans ces nouveaux mondes idylliques mais qui risquent tellement de se clore sur eux-mêmes ?

Ugo Yaché, journaliste à UP' Magazine

 

 

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