UP' Magazine L'innovation pour défi

Age de la régression

Nous sommes entrés dans l’âge de la régression

Le livre qui sort aujourd’hui est d’abord un phénomène d’édition. Quinze des meilleurs penseurs actuels venus d’Allemagne, des États-Unis, d’Inde, de France, de Slovénie… se penchent sur une question qui taraude le monde : que devenons-nous, où allons-nous ? Comment comprendre les changements du monde qui se dessinent en ce moment même sous nos yeux ? Question implacable auquel le livre ne donne pas toutes les réponses mais établit un diagnostic glaçant de ce qui nous attend. L’âge de la régression sort simultanément dans quatorze pays ce 13 avril. Il faut le lire. Surtout à dix jours d’élections cardinales en France.
 
L’idée éditoriale revient à un jeune éditeur allemand, Heinrich Geiselberger, qui a su mobiliser quinze intellectuels du monde entier et non des moindres : Arjun Appadurai, Zygmunt Bauman, Nancy Fraser, Bruno Latour, Eva Illouz, Ivan Krastev, Paul Mason, Pankaj Mishra, Robert Misik, Oliver Nachtwey, Donatella della Porta, César Rendueles, Wolfgang Streeck, David van Reybrouck, Slavoj Žižek. Leurs contributions, traduites en treize langues (anglais, allemand, espagnol, italien, chinois, bulgare, turc, français …) tentent de répondre à des questions qui nous taraudent : « Comment en sommes-nous arrivés à pareille situation ? Quelle situation sera la nôtre dans cinq, dix ou vingt ans ? Comment mettre un terme à cette régression globale, et comment enclencher un mouvement inverse ? »
 
C’est après les attentats du 13 novembre 2015 que l’idée du livre a germé dans la tête d’Heinrich Geiselberger, éditeur dans la célèbre maison Surkamp à Berlin. Traiter des différents symptômes, désignés sous le terme de « grande régression », tel est l’objectif de ce livre. Et les symptômes sont nombreux : « désir nostalgique d’une dé-globalisation anarchique et unilatérale ; consolidation des mouvements identitaires, par exemple en France, en Italie et en Autriche ; propagation du racisme et de l’islamophobie ; forte augmentation des « crimes de haine » ; et bien évidemment, montée en puissance de démagogues autoritaires ». On pense à Recep Erdogan, Narendra Modi, Donald Trump, et bien d’autres.
 
Ces symptômes produisent un sentiment, celui que des « effets crémaillères » se mettent désormais à l’œuvre dans nos sociétés et qu’un processus de « dé-civilisation » s’est mis en branle sous nos yeux. Ces phénomènes avaient été prédits par plusieurs intellectuels il y a déjà quelques années. Ralf Dahrendorf, disparu en 2009, avait affirmé que « le xxie siècle pourrait bien être le siècle de l'autoritarisme », ou le philosophe américain Richard Rorty qui annonçait dès 2001 la montée en puissance « des démagogues ordinaires », l’émergence d’un monde orwellien, le « retour du sadisme », l’explosion « du ressentiment et des manifestations de dénigrement visant les femmes comme les membres de minorités ». Ou encore Karl Polanyi, qui prophétisait dès 1944 La Grande Transformation
Ironie de l’histoire, ces prophéties ne furent jamais entendues. Les dangers de la globalisation – terrorisme international, changement climatique, crises financières et monétaires, grands mouvement migratoires – avaient été annoncés mais pas entendus. Nos sociétés n’ont été préparées ni sur le plan institutionnel ni sur le plan culturel à ces questions brûlantes.

Fatigue de la démocratie

Dès le premier chapitre du livre, l’indien Arjun Appadurai, qui enseigne à l’Université de New-York, nous met dans le bain de la grande régression et nous intéresse à ce syndrome bizarre mais répandu partout, qu’il appelle « une fatigue de la démocratie ». Elle se traduit par la montée des populismes. Les leaders qui s’imposent dans le cadre de ce mouvement ont pour trait commun d’être xénophobes et autoritaires, et de défendre une vision patriarcale de la famille. « Nombre d’électeurs partagent certes leurs convictions mais se montrent surtout plein de craintes face à l’avenir, animés de colère et de ressentiment envers des sociétés qui, à leurs yeux, les maltraitent ou les négligent ». Devant ce tableau, les dirigeants populistes agitent l’étendard de la souveraineté nationale. Celle-ci voit son fondement historique, la souveraineté économique, être battue en brèche par le mainstream de la globalisation. Les populistes, en entendant alors ressusciter leur souveraineté nationale, se tournent vers leurs cultures majoritaires respectives, vers un ethno-nationalisme, et prennent la posture consistant à brandir l’idée de souveraineté culturelle. On voit le phénomène partout : en Russie, en Turquie, en Inde et depuis le 8 novembre 2016, aux États-Unis. Arjun Appadurai affirme que le message implicite de Donald Trump est raciste et racial. « Il s’adresse à ces Américains blancs qui nourrissent un sentiment de marginalisation, persuadés que la politique et l’économie américaines leur ont échappés au profit des Noirs, des Latinos et des migrants de tous types ». L’auteur poursuit : « Le succès rhétorique le plus important de Trump ? Être parvenu à glisser « la blanchitude » dans le cheval de Troie de « la grandeur américaine » : en effet, prétendre « redonner à l’Amérique sa grandeur » a été sa manière d’assurer aux Blancs qu’ils retrouveraient la leur ». Le message portant sur la sauvegarde de l’économie américaine contiendrait, en fait, un message subliminal consacré à la sauvegarde de la race blanche.
 
Les électeurs qui choisissent Trump, le Brexit ou Erdogan prennent la parole en faisant défection de la démocratie elle-même, plutôt que de rénover la politique et d’en débattre démocratiquement. Appadurai constate ainsi « une fatigue de la démocratie », confirmée par l’américaine Nancy Fraser qui explique que ces électeurs visent à rejeter la globalisation, le néolibéralisme et les élites politiques qui avaient promu cette globalisation et ce néolibéralisme. Elle écrit « Bien décidés à faire un pied de nez à l’establishment politique, ils ont répudié les grandes orientations qui ont à leurs yeux détérioré leurs conditions de vie ». Elle poursuit : « La surprise n’est pas qu’ils aient agi ainsi mais qu’ils aient attendu autant pour le faire ».
 
Pour le politologue bulgare Ivan Krastev, c’est le codage binaire de la politique qui a protégé, longtemps, les démocraties libérales. Il démontre, en effet, que leur attrait principal réside dans le fait que ceux qui perdent les élections n’ont pas à perdre beaucoup : « une défaite électorale implique pour ceux qui l’essuient de resserrer les rangs et d’organiser leur nouvelle activité d’opposition ; ils n’ont pas à partir en exil ou entrer en clandestinité, et n’ont pas plus à craindre d’être dépossédés de leurs biens. » Le revers de tout cela, qui est en général peu souligné, c’est, dit-il « que la démocratie libérale n’accorde jamais à ceux qui remportent les élections une victoire pleine, entière et définitive ». L’attrait exercé par les formations populistes réside dans le fait qu’elles promettent une victoire dénuée de toute ambiguïté. Pour Krastev, « ces formations séduisent tous ceux qui considèrent que la séparation des pouvoirs, à laquelle tiennent tant les libéraux, loin d’être un moyen de rendre les dirigeants comptables de leurs actes et de leurs décisions, est un alibi permettant aux élites d’éluder leurs promesses électorales ». Se reconnaîtra qui voudra dans cette analyse. En revanche, les populistes, quand ils atteignent le pouvoir, n’ont de cesse de démanteler les systèmes de pouvoirs et contre-pouvoirs, de placer sous leur contrôle les institutions normalement indépendantes comme la justice, les banques centrales, les médias, le tissu associatif de la société civile.

L’ère du ressentiment

Les intellectuels de L’Age de la régression construisent une grille de lecture et chacun à tour de rôle appelle à comprendre la situation actuelle. Comme le Français Bruno Latour, ils refusent d’accuser le peuple. De lui reprocher « de se complaire dans sa vision étroite, dans ses peurs, dans sa méfiance native pour les élites, dans son mauvais goût en matière de culture, et surtout dans sa passion pour l’identité, le folklore, l’archaïsme, les frontières et l’identité, sans oublier une coupable indifférence aux faits ». Non, pour Latour, le peuple a été trahi par des élites qui savaient que le monde allait à la catastrophe et que leurs rêves de croissance sans limites étaient impossibles, faute notamment de planète suffisante. Pour le philosophe français, en ce sens, Trump est « une innovation en politique comme on n’en voit pas souvent, et qu’il convient de prendre au sérieux ». Cette innovation consiste à conjoindre dans un même mouvement une fuite en avant vers le profit maximal, quitte à abandonner le reste du monde à son sort ; une fuite en arrière par le retour aux catégories nationales et ethniques (« Make America Great Again » derrière un mur !) ; et enfin, troisièmement le déni explicite de la réalité climatique.
 
L’essayiste indien Pankaj Mishra, remarqué aux États-Unis pour son livre Age of Anger (l’ère de la colère), signe un chapitre décapant. Pour lui, l’émergence et l’accession au pouvoir partout dans le monde et de façon quasi simultanée de grands démagogues témoignent d’une situation codéterminante : les barrières éthiques donnent partout des signes de faiblesse. Selon lui, nos catégories de pensée, qui sont les fruits de trente années de libéralisme, semblent incapables d’intégrer et d’assimiler ce qui s’apparente à « des explosions de forces incontrôlées ». Les masses paraissent soudain bien plus malléables et imprévisibles qu’on ne le pensait, laissant dans des abimes de perplexité les élites politiques, économiques et médiatiques. Pour Mishra, « qu’ils soient de gauche, centristes ou de droite, ceux qui s’opposent au nouvel « irrationalisme » politique se montrent encore prisonniers d’un postulat […] selon lequel les individus seraient des acteurs rationnels mus par leur propre intérêt bien compris ». Cette conception remonte à la philosophie des Lumières pour laquelle, l’individu doté d’un libre arbitre, comme l’homo economicus, sont façonnés par un seul objectif : la poursuite du bonheur et l’évitement de la souffrance. Cette vision simpliste a toujours négligé un facteur primordial : la peur. Peur de voir sa dignité, son honneur et son statut bafoués. Or les bouleversements dont nous sommes les témoins et notre perplexité devant eux nous imposent d’ancrer nos réflexions dans la sphère des pulsions et des émotions. « Nous sommes aujourd’hui les témoins d’une frénésie universelle de peur et d’aversion ».
De fait, la modernité est aujourd’hui partout vécue comme une « expérience du chaos ». Ce qui, pour l’auteur, ne peut qu’intensifier cette « passion triste qu’est le ressentiment ». Un ressentiment devant la vie menée par les autres, causé par un fort sentiment d’humiliation et d’impression d’impuissance. Cette maladie incubant d’autant plus vite que les idéaux égalitaires viennent se heurter aux idéaux néolibéraux de création de richesse privée et que des conglomérats entiers d’individus transnationaux tournent le dos à l’État-nation.

Un interrègne

À quoi faut-il donc s’attendre ? À cette question, l’économiste allemand directeur de l’Institut Max Planck, Wolfgang Streeck, répond en convoquant le concept d’interrègne forgé par Gramsci. Cet interrègne est une période où un ordre ancien s’avère déjà détruit et où un nouveau ne peut encore être instauré. L’ordre ancien est bien sûr le monde du capitalisme globalisé, quant à l’ordre nouveau ou plus exactement à venir, « il s’avère parfaitement incertain ». Entretemps, pendant cette période d’interrègne, « peuvent à tout moment se produire des événements inattendus, dangereux, sortant spectaculairement des cadres habituels ». Voilà qui nous promet de beaux jours ... Brossant ce tableau sinistre, l’intellectuel allemand nous invite à nous attendre à des conflits intérieurs partout, et à une révolte des classes moyennes, « une insurrection des gens honnêtes » pour reprendre les mots qu’employait en janvier 2017 le candidat à la présidence de la Commission européenne, Martin Schultz…
 
« Il y a un grand désordre sous le ciel, la situation est donc excellente. » C’est par cette citation de Mao que se termine le dernier chapitre du livre, signé par le philosophe slovène Slavoj Žižek. Un brin d’espoir dans un livre-constat noir, sans réponses réellement convaincantes. Le salut viendrait de la grande régression elle-même ; en survenant, elle appellerait au sursaut démocratique. Comme la crainte de Staline inspira jadis les Occidentaux à l’autocritique et à la création de l’État-providence. Un Donald Trump, un Erdogan, une Le Pen inciteront-ils les libéraux, acculés, à un sursaut semblable ? Alors que Trump promet de biffer d’un trait de plume les grands accords de libre-échange, une autre politique pourrait-elle émerger et produire des accords d’un genre inédit : des accords visant à contrôler les banques, à instaurer des critères écologiques, à protéger les droits sociaux, à garantir la santé ?  Rien n’est moins sûr, mais les situations nouvelles que vit le monde actuel nous ont appris à nous attendre à l’inattendu. Alors tous les espoirs, même les plus simples sont bons à prendre. C’est ce que fait le sociologue espagnol César Rendueles qui ne rêve pas d’autre chose que de « tenter de mener une vie plus ou moins conventionnelle : former une famille, faire des études correspondant à notre vocation… » des choses simples, une vie normale, mais qui pourrait demander un extraordinaire effort de radicalité dans ce monde troublé.
 
 
Arjun Appadurai, Zygmunt Bauman, Nancy Fraser, Bruno Latour, Eva Illouz, Ivan Krastev, Paul Mason, Pankaj Mishra, Robert Misik, Oliver Nachtwey, Donatella della Porta, César Rendueles, Wolfgang Streeck, David van Reybrouck, Slavoj Žižek
Premier Parallèle, 328 pp., 22 €
 
Image d’en-tête : Libération
 
 
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Finance verte

Le capital naturel pourrait-il entrer en comptabilité ?

Comment mesurer le capital naturel, l’intégrer à sa juste valeur dans les comptes de la nation et des entreprises, et traduire, au sein de la réglementation financière, l’impact des risques environnementaux ? L’enjeu de cette interrogation est de taille : favoriser la montée en puissance des investissements dans les actifs naturels. Avec une question en toile de fond : comment inciter les investisseurs responsables à s’engager dans le financement d’actifs alternatifs ?
 
N’en déplaise à M. Trump et ses décrets climatosceptiques et écocides, l’accélération de l’érosion de la biodiversité et les incertitudes sur les impacts du changement climatique menacent la capacité des sociétés humaines à produire de la richesse. L’enjeu des politiques environnementales est tout simplement la pérennité d’une vie humaine décente sur Terre.
Pourtant, la nature demeure insuffisamment prise en considération dans les choix économiques. Des pans entiers de cette richesse ne sont pas comptés et risquent ainsi d’être gaspillés de manière irréversible. C’est le constat que fait le Commissariat général au développement durable dans une publication de la série Thema « Capital naturel, les valeurs manquantes de la prospérité ».
 
Les auteurs affirment que « Croissance et environnement ne sont pas antinomiques. L’idée qu’il faudrait « croître d’abord et nettoyer plus tard » les dégâts environnementaux inévitablement causés par la croissance n’est pas une option viable. La stratégie la moins coûteuse est celle qui place la préservation de la nature au cœur du processus de création de richesse ».

La nature doit résolument entrer dans le moteur de la croissance

C’est là un des enjeux fixés par les objectifs de développement durable des Nations Unies. Respecter cet objectif implique à la fois un changement profond des modes de pensée qui guident les politiques économiques ainsi qu’une refonte du « contrat social » qui doit ancrer le bien-être social sur un principe de justice, et englober la préservation des fondements écologiques de l’activité humaine. Le défi n’est pas mince ; c’est un défi à la fois technologique et de civilisation. Il oblige à inventer de nouvelles façons de se déplacer, de se loger, de se nourrir, de produire de l’énergie, de concevoir l’aménagement des territoires et de redistribuer les richesses. Autant de challenges potentiellement créateurs d’emplois, de richesses et de profits.

De nouvelles conventions de mesure de la richesse

Mais ce modèle nouveau de croissance nécessite de se doter de nouvelles conventions de mesure de la richesse. À l’échelle d’un pays, un canal naturel de mesure est celui de la comptabilité nationale. Aujourd’hui structurée autour du PIB, cette dernière pourrait être remplacée par une comptabilité généralisée du bien-être social. La nature entrerait ainsi dans les comptes de la nation comme une composante de ce bien-être social, via le concept de « coûts écologiques non payés ». Ce sont, par exemple, les coûts liés à la restauration de la qualité de l’air. Ces coûts donnent lieu à des transferts en capital de la Nature à l’Économie, représentant une variation de la dette écologique, qui n’est pas prise en considération dans la comptabilité nationale actuelle.
 
De la même façon, à l’échelle des entreprises, il est également imaginable de faire entrer la nature dans les tableaux de bord qui guident les décisions des conseils d’administration. L’enjeu est d’introduire le capital naturel dans la comptabilité des entreprises. Cela passe par la construction de nouvelles règles comptables, en termes d’amortissement ou d’augmentation du capital qui permettent par exemple, de mieux intégrer les questions de biodiversité dans la stratégie des organisations.
 
À l’échelle régionale et mondiale enfin, une façon innovante pour faire entrer la nature dans les systèmes de valorisation économique consisterait pour les auteurs à élargir les programmes d’achat d’actifs des banques centrales à des actifs environnementaux, notamment des actifs carbone qui refléteraient la valeur de la stabilisation du climat. Le bilan des banques centrales sanctionnant ce qui compte dans la richesse des nations, des actifs naturels pourraient être détenus au même titre que l’or ou les devises étrangères.

Une monétarisation de la nature ?

Face à ces idées, certaines voix soulignent le danger que représenterait une monétarisation de la nature.  Elles pointent les risques de privatisation de la nature et inévitablement de spéculation. Elles sont pourtant d’accord avec l’idée de mettre en œuvre des mesures juridiques et économiques pour contrer les menaces grandissantes qui pèsent sur la nature.
Au cœur de la controverse se trouvent tous les malentendus qui entourent le concept de « capital naturel ». Les auteurs du rapport rappellent qu’il est interprété alternativement comme un nouveau facteur de la fonction de production, un nouvel élément du bien-être social ou encore un nouveau prix via des instruments de valorisation des externalités. Ils soulignent qu’« il ne s’agit pas d’un capital appropriable et échangeable sur un marché ». En aucun cas, la monétarisation ne peut prétendre révéler une valeur intrinsèque de la nature. « C’est un moyen pour redonner à la nature une ‘’dignité’’ » écrivent-ils.
 
Pour progresser, une partie de la solution consiste à dépasser les réticences vis-à-vis des démarches de « monétarisation » de la nature. Nul ne conteste que le PIB soit un indicateur imparfait, et la nature, un ingrédient décisif de la croissance. La nécessité de l’action plaide pour une stabilisation rapide, même imparfaite, de conventions, à la fois comptables et biophysiques, de mesure du capital naturel. Les politiques publiques ont besoin d’intégrer les valeurs manquantes de ce capital. Les acteurs privés doivent pouvoir compter sur des valeurs crédibles du capital naturel pour déclencher les investissements de la transition écologique.
L’enjeu est, en ligne de mire, d’inciter les investisseurs responsables à s’engager dans le financement d’actifs alternatifs et de développer l’économie « verte ».

Stabiliser des conventions de mesure

Le rapport évoque différents instruments publics de valorisation tels que des outils incitatifs de type taxes et marchés de quotas.  Il peut s’agir aussi de mécanismes de prix écologiques spécifiques pour la protection de la nature et de la biodiversité tels que les paiements pour services environnementaux. Des instruments volontaires aussi, qui consistent à donner de l’information aux consommateurs via des labels, l’étiquetage des produits peuvent également être mobilisés.
Mais ces instruments subissent, par nature des réticences qui limitent leur efficacité. Les auteurs du dossier en sont conscients et évoquent d’autres instruments qui restent encore à inventer pour accélérer la redirection des investissements vers la nature.
Ces investissements sont en effet exposés à des risques importants. Il est en outre quasiment impossible de redéployer le capital dans lequel les investissements ont eu lieu. Le principal obstacle à leur financement réside dans le décalage entre leur rendement social et leur rendement privé. Dans la mesure où ces investissements produisent en partie des biens publics non marchands, ils n’apparaissent pas directement profitables pour un investisseur privé, bien qu’ils le soient pour la collectivité.
Pourtant des pistes intéressantes existent au travers par exemple, du verdissement de la réglementation financière.
 
En l’état, en imposant aux investisseurs les mêmes contraintes prudentielles pour un investissement de la transition écologique que pour un investissement conventionnel de long terme comparable, la régulation financière n’intègre pas un facteur de risque pourtant important pour le système financier. Elle tend ainsi à pénaliser l’investissement vert. Or, « investir dans la soutenabilité doit être considéré comme un facteur de résilience et non comme un facteur de risque ».
 
Pour mobiliser l’épargne vers la transition écologique, les pouvoirs publics devraient se donner pour objectif de créer des mécanismes de financement innovants faisant converger les anticipations des investisseurs vers une vision commune de ce qui est désirable et rentable sur le long terme. La créativité financière pourrait être utilement mise à profit, pour donner naissance, notamment, à de nouveaux actifs financiers gagés sur les « valeurs tutélaires » des externalités environnementales.
À ce titre, la décision prise par le gouvernement français d’émettre les premières obligations vertes souveraines envoie un signal fort à la communauté financière et est de nature à enclencher la montée en puissance de la finance verte.
 
 
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Intelligence Artificielle

Intelligence Artificielle : la France est-elle à la hauteur ?

Alors qu’Elon Musk annonce, à grand renfort de buzz médiatique, le lancement de sa société NeuraLink, destinée à développer un implant qui permettrait à notre cerveau de communiquer avec une Intelligence Artificielle, le gouvernement français réfléchit. Il a commandé un rapport à 500 experts, chercheurs et représentants du monde de l’entreprise sur le sujet. « France IA » vient d’être publié et il nous laisse sur notre faim.
 
À la demande de Thierry Mandon, Secrétaire d'État chargé de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, et de l'ancienne Secrétaire d'État au numérique Axelle Lemaire (remplacée depuis par Christophe Sirugue), plus de 500 experts, chercheurs, chefs d'entreprise, parlementaires, ont travaillé sur les problématiques liées à l’Intelligence Artificielle (IA). Une question était posée : comment développer en France la recherche et l’innovation dans le domaine de l’IA ?
Pour y répondre, le rapport a défini un champ de recherche très ambitieux allant de l’établissement d’une cartographie française de l’IA à l’inventaire des projets de recherche, en passant par les modalités d’applications industrielles ou la mise en œuvre d’un débat public sur le sujet. Autant de questions nécessaires pour dessiner la future stratégie nationale sur l’IA. Une stratégie articulée sur 59 recommandations.
 
C’est peut-être la dernière initiative de l’actuel gouvernement. Ne vient-elle pas un peu tard ? Le président de la République François Hollande fait de l’IA un enjeu national dans lequel notre pays possède de nombreux atouts. Mais il admet que le risque serait de « se contenter du statut de consommateur captif d’innovations conçues et valorisées ailleurs ». Il est juste temps de faire de notre pays ce que le président rêve qu’il soit : « un producteur incontournable qui contribuera à dessiner le futur visage de l’intelligence artificielle, et donc celui du monde qui vient. »
 
Le problème avec l’IA c’est que les progrès techniques s’accompagnent immanquablement d’interrogations éthiques, sociales et sociétales. C’est un bien, mais tous les pays du monde ne sont pas, à cet égard, sur la même longueur d’onde. Les enthousiasmes pour les prouesses technologiques claironnent, mais les doutes et les craintes, quand ce n’est pas les peurs plus ou moins rationnelles, surgissent toujours. Alors, le rapport de France IA cherche à clarifier le débat actuel sur l’intelligence artificielle en mettant en avant les enjeux et le potentiel d’avenir que la maitrise de ces technologies représente. Il veut aussi mobiliser la communauté de l’IA en France et à l’international et définir un plan d’action et de mobilisation des financements, notamment via le Programme d’Investissements d’Avenir. En filigrane, le rapport veut affirmer le leadership de la France en Europe et dans le monde.
 
Ces vœux (pieux ?) se fondent sur un certain nombre de réalités. Oui, la France dispose d’un réseau très dense de plus de 250 équipes de recherche qui s’activent sur l’IA pure, sans compter les milliers de chercheurs en sciences humaines et sociales qui travaillent sur le sujet. C’est aussi une vérité que de dire que la France est présente dans quasiment tous les secteurs impactés par l’IA, que ce soit la robotique, l’interaction homme-machines ou le droit de l’IA. 270 startups françaises s’affairent activement sur ces questions. Mais, s’il est argumenté, documenté et bien charpenté, ce rapport pêche parfois par manque de lucidité.
 
En effet, cette initiative française ne vient-elle pas déjà trop tard ?  En matière d’IA, la part prépondérante de la recherche revient à la sphère privée, dominée aujourd’hui par les américains et certainement demain par les entreprises chinoises. Des groupes comme Facebook, Microsoft, IBM, Google pour ne citer que les plus connus, mais aussi les chinois Baidu ou Xiaomi injectent des milliards de dollars dans les projets d’IA. L’argent n’est pas tout ; ils débauchent les meilleurs chercheurs partout dans le monde. L’année dernière, c’est Facebook qui ouvrait son centre dédié à l’IA à Paris, accueillant plusieurs dizaines des meilleurs spécialistes hexagonaux. A la tête de l’équipe IA de Facebook, un français : Yann LeCun.

LIRE DANS UP' : La guerre des cerveaux

Dans le cadre de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologies (OPECST), les sénateurs français ont publié eux-aussi un rapport, le lendemain de la présentation de celui du gouvernement. Dès l’introduction de leur enquête, ils dénoncent : « les laboratoires français sont pillés de leurs chercheurs par les multinationales nord-américaines et chinoises. » Et ces recherches financées à coups de milliards de dollars font des progrès fulgurants. On a beaucoup parlé de cet ordinateur qui a battu platement le champion du monde de Go. Mais chaque jour, de nouvelles avancées sont annoncées dans tous les domaines : en robotique, dans les véhicules, dans le domaine de la santé, etc. Tous les domaines de la société sont impactés par les algorithmes d’IA.

LIRE DANS UP' : Les 10 technologies de rupture pour 2017 selon le MIT

Certes, on peut mettre des bémols à ces annonces tonitruantes. C’est ce que s’attache souvent à faire Jean-Gabriel Ganascia, expert dans ce secteur. Il tente de rassurer en expliquant dans son dernier livre Le mythe de la Singularité, que l’IA n’est pas prête de détrôner l’humain et que le moment de la Singularité, celui où l’intelligence de la machine surpassera celle des humains, n’est pas pour demain matin. Il n’en demeure pas moins que les avancées se font, sans la France.
 
Or le vrai danger — immédiat, celui-ci — de l’IA ne vient pas de ce qu’elle pourrait remplacer les humains, mais de la superpuissance dont se dotent les grandes multinationales du secteur. Ces entreprises ont acquis une taille et un pouvoir qui rivalisent avec ceux des États. De surcroît, leur ambition, est de se substituer aux grands États. Dans un entretien à l’hebdomadaire l’Express, Jean-Gabriel Ganascia explique : « Par exemple en proposant des services (payants) qui touchent aux grandes fonctions régaliennes, comme la sécurité avec la reconnaissance faciale ». Il poursuit : « Les États sont incapables [de produire eux-mêmes ces services], limités par le manque de base de données et les lois qui protègent en principe les citoyens. Eux [Facebook, Google], ils n'ont pas ce problème, puisque les photos, ce sont nous qui les leur donnons ! »
 
Cette question de la souveraineté des États mise à mal par l’IA mérite des réponses à la hauteur. D’autant que les impacts sur la société commencent à se faire sentir partout avec notamment les pertes d’emplois dues à la robotisation.

LIRE DANS UP' : 80 à 90% des emplois vont être éliminés dans les 10 à 15 ans à venir

Les réponses apportées par les pouvoirs publics, si elles sont nécessaires, sont-elles suffisantes ? Pour alimenter le rapport gouvernemental France IA, France Stratégie s’est aussi fendu d’un rapport sur le sujet. Co-signé par le startuper Rand Hindi du Conseil national du numérique (CNUM) et Lionel Janin de France Stratégie, le rapport pointe les mesures à mettre en œuvre pour « anticiper les impacts économiques et sociaux de l’IA ». Un titre qui en dit long sur ce que les auteurs pensent d’un combat perdu d’avance. Certes, le rapport souligne l’importance des données qui forment le nutriment de l’IA. Il propose de veiller à ce que « la machine reste au service de l’humain ». Il prêche enfin pour « une large concertation sur l’intelligence artificielle et sur les transformations de l’emploi qui en découlent ».
En guise de remède, l’accent est mis sur la formation, toujours la formation, encore la formation : « Parce que les tâches vont continuer à se transformer, nous avons plus que jamais besoin d’une formation individuelle tout au long de la vie. Faute d’anticipation, nous pourrions nous trouver confrontés aux suppressions d’emploi ; faute de mobilisation, nous courons le risque d’un décrochage économique et stratégique. »
Un diagnostic et des solutions qui révèlent à quel point l’émergence de l’IA et ses progrès fulgurants laissent nos gouvernants médusés si ce n’est désarmés, ne leur laissant comme issue que d’essayer de contenir tant bien que mal une poussée irrésistible et surtout inéluctable.
 
Que faire face à ce combat qui semble être perdu d’avance ? Elon Musk, le milliardaire aux idées prolifiques, patron de Tesla, de Space X, celui qui veut envoyer des colonies de terriens sur Mars, vient de proposer une idée qui a fait grand bruit : nous équiper d’implants électroniques dans le cerveau pour augmenter notre intelligence.

LIRE DANS UP : Elon Musk : « Vous me prenez pour un dingue ? »

L’annonce du lancement de sa société NeuraLink a rempli de satisfaction tous les tenants du transhumanisme. Elle est étonnante, venue d’un homme qui s’est toujours déclaré méfiant vis-à-vis de l’IA, pressentant même, à l’instar de Stephen Hawkins ou de Bill Gates, qu’elle était le plus grand danger qui menaçait l’humanité. Alors pourquoi cet apparent revirement ? Peut-être parce que Musk sait que le combat pour contenir l’avancée de l’IA est déjà perdu. Et que le seul moyen que nous ayons pour sauver l’humanité du futur péril d’une IA forte, est d’être plus intelligents que les machines. Pourquoi pas à l’aide de puces électroniques et d’algorithmes destinés à booster nos neurones ?
 
 
 
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Bulles technologiques

Pourquoi les innovations font-elles des bulles ?

Les innovations technologiques sont toujours pleines de promesses : elles vont changer le monde, elles sont souvent « disruptives », elles vont vaincre la faim et la pauvreté et nous mener très vieux, en pleine santé, elles vont, grâce à des nanomachines et autres robots, alléger notre peine au travail… Leurs prouesses et les avenirs radieux promis nous émerveillent et parfois nous inquiètent. Mais en réalité, les pouvoirs de la technologie sont bien plus limités que ses promoteurs ne le prétendent, et leurs promesses cherchent surtout à aspirer dans leurs bulles ceux qui y croient.
Telle est la thèse de deux universitaires, Catherine et Raphaël Larrère (1), dans leur livre Bulles technologiques publié aux Éditions Wildproject.
 
L'absence d'évaluation critique de la technique est un présage de dissolution sociale.
ARNE NÆSS
 
Les technologies et plus particulièrement les nouvelles technologies ne sont pas l’apanage exclusif des ingénieurs. Les scientifiques, à travers notamment les technosciences, sont entrés dans le courant hightech. Et ils ont volontiers adopté le langage des ingénieurs. Pour un ingénieur, ce qu’il produit est « sous contrôle ». Peu de place au hasard parce qu’un ingénieur produit des objets dont le comportement est prévisible, en toute circonstance et dans n’importe quel contexte. Les scientifiques, et notamment ceux qui s’intéressent au vivant, sont soumis aux caprices de propriétés émergentes non contrôlables a priori. Et pourtant, si les scientifiques adoptent le langage des ingénieurs, c’est pour faire croire que ce qu’ils font est « sous contrôle ».  Les technologies, celles des ingénieurs comme celles des scientifiques nous promettent chaque matin que nous sommes à l’aube d’une révolution majeure. « De l’informatique aux biotechnologies, des biotechnologies aux nanotechnologies, des trois à leur convergence et de celle-ci à la biologie de synthèse (ainsi qu’aux perspectives CRISPR-Cas9), les aubes se succèdent et tout se passe comme si l’on était entré dans une ère de révolutions technologiques permanentes ».

Faire-croire

Les auteurs rappellent que le propre de la technologie est de trouver son efficacité aussi et surtout dans l’imaginaire. La dimension fictionnelle qui accompagne le discours des technologies stimule l’adhésion et l’inspiration. Le faire s’accompagne du faire-croire. Les ressorts du faire-croire sont toujours les mêmes dans la plupart des domaines de recherche. Or, du cas des OGM à celui de la thérapie génique par exemple, on ne peut manquer d’observer un décalage considérable entre un discours qui promet un avenir radieux et des avancées techniques soit modestes, soit encore à venir. Que ce soit le discours sur les nanotechnologies ou sur la biologie de synthèse et CRISPR, les auteurs relèvent toujours la même emphase pour des résultats qui ne le méritent guère ou pas encore. On nous parle de réalisations qui permettront de lutter contre la faim ou la pauvreté dans le monde, d’assurer une croissance accélérée tout en respectant l’environnement, ou bien l’on promet de soigner des maladies aujourd’hui incurables, ou encore de nous transformer pour aller visiter d’autres planètes. Toutes ces promesses vont dans le même sens : nous empêcher de douter de la puissance des techniques qui seront issues de ces recherches.
Revers de la médaille, cette toute-puissance de la technologie laisse entrevoir des parts d’ombre quand ce n’est pas des scénarios catastrophes. Tout aussi emphatique l’un que l’autre, les deux discours entretiennent la querelle entre technophiles et technophobes et contribuent à faire émerger autant de bulles roses que de bulles noires.
 
Les bulles de promesses n’ont qu’un objectif : attirer investissements et ressources. La bulle technologique se transforme alors en bulle financière, enflée par les effets d’annonce de certaines innovations ou quelques résultats qui viennent conforter les espoirs. Certes, le propre d’une bulle spéculative est d’éclater quand les investisseurs commencent à douter et que les résultats se font attendre. Mais cela importe peu car de nouvelles bulles apparaissent sans fin.

Naturalisation

L’autre ressort du faire-croire qui actionne les bulles technologiques est constitué par ce que Catherine et Raphaël Larrère appellent « la naturalisation du développement technique ».
Un des discours de justification que tiennent les promoteurs des nanotechnologies, des biotechnologies et de leur convergence tend à présenter le développement de ces technologies comme un processus quasiment naturel. Ainsi, « Quoi qu’il en soit des promesses du programme de recherches destiné à développer de nouvelles technologies et des cauchemars qu’il inspire, celui-ci se réalisera de toute façon… »
Les technologies seraient ainsi soumises à une forme de loi de l’évolution darwinienne naïve, pour laquelle tout ce qui est techniquement possible se réalisera. Comme les espèces, les objets techniques se transforment en s’adaptant à leur environnement et se sont les mieux adaptés qui s’imposent. Comme dans la nature, cette évolution s’accompagne d’une co-évolution avec l’environnement, en l’occurrence la société. Des technologies, comme l’informatique par exemple, deviennent ainsi structurantes. C’est l’ambition affichée des nanotechnologies et des biotechnologies. Se forme alors une « dépendance sociétale » qui conduit à ce que l’abandon de ces technologies soit impossible ou tellement coûteux que la décision d’abandon ne peut avoir que des conséquences très lourdes pour la société.
Avec cette naturalisation de la dynamique des sciences et des techniques, on adopte ainsi une conception du développement en termes de processus sans sujet, sans maîtrise possible. « Repris à leur compte par bien des scientifiques, ce discours, dont l’objectif est de déclarer toute contestation aussi passéiste qu’inutile, a pour conséquence de libérer de toute responsabilité les réseaux technoscientifiques impliqués dans la conception et la diffusion de telles innovations. »
Il n’y aurait ainsi aucune alternative : nous ne pouvons que nous adapter à un processus naturel.

Ethique

Cette conception pose un problème d’éthique aux scientifiques : pour continuer à fonctionner (et avoir des crédits, des postes, des financements, etc.) et faire avancer les connaissances, ils sont enclins à faire des promesses qu’ils seront certainement incapables de tenir et qui ne correspondent pas à leur pratique scientifique réelle.  Pour les auteurs, la pratique du double langage se fait de plus fréquente. À l’usage des décideurs comme les pouvoirs publics, les entreprises ou les financeurs, certains scientifiques n’hésitent pas à employer un discours prométhéen, faisant miroiter des perspectives grandioses sur les innovations qui se trament dans leurs labos. En se tournant vers le public, ils se font plus modestes et répondent aux inquiétudes en arborant le progrès inéluctable de la science qui ne peut qu’avancer son bonhomme de chemin. Certes, tous les scientifiques ne sont pas du même acabit, même s’ils sont obligés, tous, de mener un parcours du combattant sans fin pour rechercher des financements et faire survivre leurs recherches. Mais certains s’élèvent contre l’inflation de promesses hyperboliques énoncées par les programmes scientifiques. Ce fut le cas à l’INRA à propos des OGM ou lors du lancement du projet Humain Brain par la Commission européenne à propos duquel de nombreux neuroscientifiques dénoncèrent la surenchère médiatique.

Circulez, il n’y a rien à voir

Catherine et Raphaël Larrère affirment dans leur livre que considérer la construction de bulles technologiques comme un mouvement quasi-naturel équivaut à suggérer aux citoyens de ne pas se poser de question. Aucune question sur la finalité des innovations (à quoi vont-elles servir ?) et rien à évaluer selon d’autres critères que technologiques ou surtout économiques. Certains scientifiques répugnent ainsi au débat public, poussés par ce que les auteurs décrivent comme un « autoritarisme du vrai ». Il n’est donc guère étonnant que dans l’opinion publique une forme de soupçon tende à se généraliser. En évitant les critiques du corps social, les technoscientifiques sont soupçonnés de ne pas parler au nom du savoir mais au nom des intérêts de ceux qui les financent comme les entreprises qui apportent leur manne financière ou les startups dans lesquels ils ont souvent des accointances plus ou moins formelles. De plus, pour nombre de scientifiques, la course aux brevets, gage de performances économiques assurées, tout comme la bataille de la brevetabilité de leurs découvertes —notamment en matière de recherches sur le vivant—, sont devenues aussi importantes que celle de la publication dans les revues académiques de prestige. Un tel soupçon est nouveau et correspond aux transformations contemporaines de la recherche scientifique.  

Evaluation

Dans ce contexte de formation de bulles technoscientifiques, la question de l’évaluation des innovations devient un sombre marécage. Face aux nécessaires mesures d’évaluation des risques et de mise en œuvre de principes de prévention ou de précaution, les artisans des bulles technologiques, et plus particulièrement les industriels liés à la recherche scientifique s’emploient à développer une stratégie du doute.
Les lobbies injectent ainsi des incertitudes et construisent des controverses entre chercheurs pour fournir des arguments aux pouvoirs publics ou règlementaires pour ne pas agir ou repousser leur décision. Chacun a encore en tête l’exemple récent de la bataille du glyphosate dans l’Union européenne, ou celle des néonicotinoïdes, ou encore, de façon plus large, la remise en cause du changement climatique par certains groupes industriels et maintenant, depuis l’avènement de Trump, par des États eux-mêmes.

C’est là le cours du monde

Les promesses technologiques cherchent à aspirer, dans la bulle qu’elles créent, ceux qui y croient. Cela permet certes d’attirer les crédits mais cela permet aussi d’associer le public aux programmes technologiques. « Il ne s’agit pas seulement de rassurer ou d’endormir un public méfiant, il s’agit surtout de l’associer à l’entreprise en cours. Et de le persuader que c’est là le cours du monde et qu’il est inéluctable. » Bien loin d’ouvrir à tous les possibles, les promoteurs des technologies s’appliquent souvent à masquer les autres options et tenter de créer l’irréversibilité. En développant le discours de la naturalisation du progrès, ils dessinent un chemin dans lequel il est trop tard pour revenir en arrière.
Les auteurs appellent ainsi le public à s’emparer du sujet, à faire éclater les bulles technologiques imaginaires et mener débat. La question qui se pose alors n’est pas seulement de savoir si nous consentons ou non aux innovations technologiques mais comment nous pouvons les orienter et les faire nôtres.
 
 
(1) Catherine Larrère, professeure émérite à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, spécialiste de philosophie morale et politique, est l’une des pionnières en France de la philosophie de l’écologie.
Raphaël Larrère, ingénieur agronome et sociologue, a été directeur de recherche à l’Inra et dirige la collection “Sciences en questions” aux éditions Quæ.
 
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Mark Hunyadi

Comprendre le monde, c’est déjà le transformer

Le monde qui vient sera peuplé de robots, nous interviendrons sur nos gènes, nous fabriquerons artificiellement le vivant, nous vivrons dans des sociétés qui nous demanderont d’obéir à des décisions formulées par des algorithmes que nous ne comprendrons pas.  Chaque jour, de nouvelles techniques, des avancées scientifiques, des faits de société, des modes de vivre, de travailler, de jouer, sont imaginés. Un monde allégé des contraintes matérielles et corporelles qui nous lient, justement, à ce monde, nous est promis. Tout cela, dans le respect éthique de nos droits et libertés, nous dit-on. Pourtant, ce monde qui vient peut être éthiquement détestable et socialement pathologique. Nous ne le percevons pas car nous sommes aveuglés par une sorte de schizophrénie démocratique : la société promeut nos libertés individuelles mais nous enserre dans les carcans de modes de vie que nous n’avons pas voulus. Se libérer de ce paradoxe est un défi politique. C’est ce que nous dit le philosophe Mark Hunyadi que nous avons rencontré pour UP’ Magazine.
 
Mark Hunyadi fait partie de cette nouvelle génération de penseurs qui, armés d’un solide bagage théorique, décryptent nos sociétés dans ce qu’elles ont de plus actuel. Professeur à l’Université catholique de Louvain, Mak Hunyadi est né en 1960 en Suisse, de parents émigrés hongrois. Disciple du grand philosophe allemand Jürgen Habermas dont il a traduit certaines œuvres, il enseigne la philosophie d’abord à l’Université de Laval au Québec puis revient en Europe, à l’université de Louvain en Belgique. Ses recherches s’orientent toujours dans la double direction de la philosophie morale et de la philosophie appliquée. Dans ce domaine, ses premiers travaux ont été consacrés à des sujets comme la toxicomanie ou la violence ; dans les années 2000, ses contributions les plus importantes ont porté sur les biotechnologies (notamment le clonage), mais aussi sur le principe de précaution ; dès 2006, il a été très actif dans le domaine de l’éthique des nanotechnologies, et travaille depuis 2008 sur le posthumanisme. Son dernier livre La tyrannie des modes de vie dénonce un paradoxe : notre société valorise par-dessus tout la liberté individuelle et l'autonomie, mais ce qui nous affecte le plus dans notre vie quotidienne - les modes de vie - échappe à toute délibération éthique et démocratique…
 
 
Peut-on aujourd’hui exercer une critique sur le monde, sur le monde conçu comme un tout englobant, une critique, au sens large de la philosophie ? À cette question pourtant simple, il est impossible de répondre par l’affirmative. Mark Hunyadi est catégorique, l’activité critique du monde entendu au sens large est abandonnée par la philosophie. Il va même plus loin : « La philosophie, en particulier la philosophie morale et politique, a déserté le monde ». 

La démission de l’éthique

Comment en est-on arrivé à cette situation ? Parce que, plutôt que d’envisager le monde dans son ensemble, on en est arrivé à le fragmenter, le parcelliser. L’éthique a fragmenté ses domaines d’objets :  bioéthique, éthique médicale, éthique du handicap, éthique de la fin de vie, éthique de l’environnement, éthique animale, éthique de la recherche, … « Telle est la voie que l’éthique de notre temps a choisie pour se retirer du monde : le parcelliser, le fragmenter, l’atomiser, le pulvériser – littéralement : l’analyser ». Notre éthique est devenue analytique et c’est là, selon Hunyadi, le moyen le plus sûr pour soustraire à tout questionnement de fond le monde lui-même, et de « permettre aux forces systémiques qui le gouvernent de se développer sans entraves ».
L’éthique est ainsi devenue la complice du système. Car, aujourd’hui, critiquer veut dire en vérité tout mesurer à l’aune des Droits de l’homme, vérifier que l’éthique libérale des droits individuels soit respectée, donc que d’une manière générale des torts ne soient pas infligés, que des discriminations soient évitées et la vie privée préservée. Une « petite éthique » servie par la multitude de comités, chartes, règlements, institutions éthiques de toute espèce qui pullulent dans nos sociétés avancées, mais qui en réalité servent à valider ce qu’elles sont désormais impuissantes à critiquer. Mark Hunyadi prend pour exemple le principe de précaution qu’il a longuement étudié : « Dans la gestion du risque, on brandit le principe de précaution, pour éviter les dégâts trop importants ou déraisonnables, mais c’est pour mieux faire passer le dispositif technoscientifique dans son ensemble. Le principe de précaution ne sert pas à critiquer l’emprise technologique sur le monde, mais à rendre cette emprise plus fluide. » 

Nous obéissons à des décisions que nous ne comprenons pas

Pour notre interlocuteur, le domaine de la robotisation est celui qui donne l’image la plus saisissante de cette démission générale de l’éthique : « Depuis que nous conversons avec des voix préenregistrées au téléphone, que nous obéissons au bip de notre ceinture de sécurité nous ordonnant de la boucler, nous nous sommes accoutumés à un environnement peuplé de machines ; depuis que nous gérons notre vie relationnelle, professionnelle, intellectuelle mais aussi quotidienne et administrative par ordinateur, cet environnement logarithmé nous est devenu naturel. » Et ceci n’est rien, ajoute-t-il, à côté du monde peuplé d’androïdes qui  seront bientôt chargés d’accompagner nos vieillards, de garder nos enfants, de combattre l’ennemi, d’assister les grands blessés, de garder les prisons, de conduire nos voitures, de surveiller les musées, de régler la circulation, avant qu’ils ne se démocratisent en compagnons de notre vie quotidienne, veillant sur notre sommeil et notre bonne humeur, réglant nos tâches administratives tout en se souciant de notre hygiène corporelle et de notre équilibre diététique.
Ils pourront recruter le personnel en sélectionnant les CV, ou être membres de conseils d’administration. Un jour viendra peut-être où l’on pourra épouser son robot, suite logique de ce concubinage pour le meilleur et pour le pire... En tout cas, les recherches de pointe au Japon portent sur les robots empathiques, capables de décrypter les sentiments suffisamment pour pouvoir jouer le rôle de substitut humain dans une relation sociale.
 
Mark Hunyadi nous met en garde contre ce règne des algorithmes qui nous conduisent à obéir à des décisions que nous ne comprenons pas. Il insiste pour nous faire prendre conscience que « L’imagination des chercheurs, couplée au capitalisme intelligent, n’a guère de limite dès lors qu’il s’agit d’imaginer un monde technologiquement allégé des contraintes matérielles et corporelles qui nous enchaînent au monde ».

Dans le respect éthique des droits individuels, on nous prépare un monde qui peut être éthiquement détestable et socialement pathologique

Certes, on objectera qu’à chaque nouvelle mise sur le marché, on se préoccupe de l’innocuité de la nouvelle invention, on crée des commissions pour garantir le respect informatique de nos vies privées et on veille à ce que la sécurité des usagers finaux soit garantie. Le philosophe y voit la cause du problème : « Alors même que les règlements éthiques se multiplient, on ne peut plus traiter de la question éthique fondamentale, de la question de savoir si c’est bien là le monde que nous voulons ».
C’est vrai, cette question n’est jamais posée :  nous a-t-on un jour demandé si nous souhaitons un monde peuplé de robots, si nous désirons vraiment un mode de vie fait d’interactions avec des cerveaux programmés, si nous envisageons sérieusement une société où l’on abandonne les plus vulnérables – vieillards, enfants, malades – aux machines, parce qu’on n’a pas le temps de s’en occuper. La question préalable n’est jamais posée parce qu’on nous garantit que tout cela respecte parfaitement l’éthique des droits individuels. Nous participons ainsi « à la construction d’un monde qui pourrait être parfaitement indésirable du point de vue de notre vie sociale ; un monde éthique juste, mais socialement pathologique ». Pour le philosophe, c’est là un des plus puissants paradoxes de notre temps, et ce paradoxe a quelque chose de tragique dès lors qu’on nous présente l’avancée de ce monde technologique comme inéluctable.
L’éthique libérale fait plus que de simplement permettre le déploiement mécanique du système : elle y a une part active, en permettant de blanchir éthiquement un monde dont on se garde bien d’interroger la qualité éthique en général »
Ainsi, ne nous leurrons pas. Quand Google se dote d’un comité d’éthique mais investit des milliards de dollars dans ses algorithmes toujours plus puissants pour rivaliser avec l’homme, que les grandes firmes de la Silicon Valley et d’ailleurs s’associent pour créer une université de la singularité chargée entre autres de réfléchir sur le transhumanisme, quand les comités éthiques publics ou privés pullulent, comment penser que ces instances puissent réellement émettre la moindre critique du système qui les a installés ? Mark Hunyadi précise : « Il s’agit de blanchir éthiquement un projet qui est en lui-même soustrait à toute critique possible ». Il insiste sur ce qu’il considère comme le point essentiel mais négligé dans la théorie sociale : « l’éthique individualiste libérale et toutes les institutions qui l’incarnent et la soutiennent (chartes, comités, commissions, normes, règlements, déclarations) – cette éthique donc, centrée sur l’évitement des torts, constitue le facteur immatériel le plus important de la reproduction matérielle de nos sociétés. Loin d’être un outil de critique ou de questionnement du système, l’éthique libérale favorise, fluidifie et garantit sa reproduction. »
 
Ainsi, en nous focalisant exclusivement sur l’éthique des droits individuels, nous laissons s’imposer à nous des modes de vie que nous adoptons aveuglément.  C’est en ce sens que Hunyadi parle de « Tyrannie des modes de vie ». Pour le philosophe, le « mode de vie » est ce qui s’impose à nous, et qui nous affecte si fortement, tout en étant hors de notre portée.

Nous sommes atteints d’une sorte de schizophrénie démocratique

Le mode de vie pour Hunyadi recouvre des attentes de comportement durablement imposées aux acteurs par le système. Ainsi, explique-t-il, on attend par exemple de nous que nous gagnions notre vie en travaillant, que nous soyons efficaces, qu’on sache s’orienter dans notre environnement technologique, qu’on ait d’une manière générale un comportement rationnel en fonction d’une fin, et qu’on se conforme aux rôles qui nous sont imposés, aux modes de consommation, à la manière d’être soigné, d’être aimé ou d’être éduqué… Ce sont là des attentes qui s’imposent objectivement, c'est-à-dire indépendamment des préférences des acteurs.
 
Le philosophe insiste pour distinguer le mode de vie comme attente du système, des simples pratiques que l’on est amené à faire. Ainsi par exemple, faire ses achats sur internet, utiliser la télévision comme baby-sitter, ou aller en vacances à Ibiza n’est pas un mode de vie, pour la raison simple que ce ne sont pas des attentes de comportement exigibles par le système. Ce sont des pratiques rendues possibles par un certain état du développement technique et culturel du système, pratiques que beaucoup adoptent par confort, par conformisme, par manque d’imagination ou par paresse, sans doute aussi par plaisir ; et ces pratiques sont assurément, à bien des égards, caractéristiques d’une époque. Mais ce ne sont pas des attentes de comportement. Encore une fois, les modes de vie ne disent pas ce que les acteurs font, mais ce qu’on attend d’eux qu’ils fassent. 
 
Le mode de vie est la face vécue du système par les acteurs, la zone de contact par laquelle ils assurent leur intégration sociale, puisque s’intégrer à la société, c’est adopter ses modes de vie. Ce qui est déterminé, ce ne sont toutefois pas les acteurs, mais les modes de vie eux-mêmes, qui, eux, dépendent mécaniquement du système – c’est pourquoi ils échappent aux acteurs, quand bien même ceux-ci sont proclamés démocratiques.
 
Pour Mark Hunyadi, « les modes de vie ne forment pas une couche superficielle qu’on pourrait modifier à notre gré, comme on change de vêtement : en constituant notre zone de contact avec la vie sociale, ils donnent forme à notre existence même, dans des processus de subjectivation où les attentes de comportement jouent un rôle essentiel. » Le paradoxe que souligne le philosophe c’est que «la manière dont se reproduisent et s’imposent à nous ces attentes de comportement dément les valeurs cardinales de liberté et d’autonomie sur lesquelles repose notre société. Nos droits démocratiques se retournent, comme un ruban de Moebius, en tyrannie des modes de vie. » Cela signifie que nous sommes atteints d’une sorte de schizophrénie démocratique, qui n’est autre qu’une aliénation par les modes de vie : « tandis que la société promeut les libertés individuelles de manière à ce que chacun puisse satisfaire ses préférences, les individus qui en sont porteurs sont sommés de se plier comme à un destin aux modes de vie non voulus qui en résultent ».

Un défi politique : produire du commun

Le grand défi d’aujourd'hui consiste donc à surmonter ce paradoxe et la schizophrénie démocratique qui en résulte. Il s’agit en d’autres termes de se réapproprier les modes de vie. Comment y parvenir ? Mark Hunyadi nous donne quelques clés. Mais avant cela, il nous faut comprendre que le système se reproduit par fragmentation : fragmentation de la société en individus, multiplication des éthiques particulières, partage du public et du privé qui fragmente en les privatisant les conceptions du bien. Le système lui-même se reproduit par fragmentation : des savoirs, des objets de recherche, des compétences, des disciplines etc. Dans ce contexte, une réponse individuelle qui se lèverait contre les modes de vie que le système nous impose est vaine et illusoire, puisqu’elle ne ferait qu’ajouter de la fragmentation à la fragmentation. Il peut y avoir des attitudes de retrait (refus du téléphone portable et de l’hyperconnexion, refus du consumérisme à outrance etc.). Mais ces pratiques relèvent de l’héroïsme moral et sont politiquement insignifiantes. Dès lors, Mark Hunyadi aboutit à l’idée que « puisque le système se reproduit par fragmentation, seule une institution du commun, ou l’instauration d’institutions du commun pourra le défragmenter ». L’outil stratégique qui enrayerait les automatismes d’un système qui se reproduit par fragmentation serait de « produire du commun ». Pour Hunyadi, cela signifie « instiller de la réflexivité, de la pensée, de la critique, enrayer la reproduction automatique du système ».
Alors que tout est fait aujourd’hui pour abolir la réflexion, renoncer à la compréhension, estomper toute critique, alors que la société « automatique » comme le dirait Bernard Stiegler, baigne dans un océan d’irréflexion, « comprendre le monde, c’est déjà le transformer ».
 
Comment ? Quel modus operandi ? Pour le philosophe de l’université de Louvain, les outils numériques et les réseaux sociaux – produits emblématiques de nos modes de vie ! – ont un rôle de premier plan à jouer dans la recomposition politique du commun. Il avait évoqué à cet égard l’idée d’un Parlement virtuel dans son dernier livre.
Il y a dans cette idée quelque chose de « joyeusement ironique » dit-il, puisque cela permettrait de retourner les évolutions actuelles de nos modes de vie contre la manière dont ces modes de vie évoluent. « En l’occurrence, si Internet est l’exemple même d’une évolution qui a transformé nos modes de vie sans que quiconque en particulier ne l’ait voulu, il pourrait devenir l’outil même qui oppose à cette évolution aveugle, une dynamique de réappropriation démocratique ».
Mais Hunyadi est lucide et nous met en garde. Les outils de communication numérique recèlent une difficulté de principe : ce sont assurément des outils d’information, de participation et de mobilisation d’une puissance considérable, mais ce sont beaucoup plus difficilement des outils de délibération. « Cliquer n’est pas délibérer » nous alerte-t-il en pointant le phénomène des pétitions dont une étude récente montrait que son développement était concomitant avec une baisse de la participation physique, hors ligne. En un clic, le signataire d’une pétition « vide son potentiel de mobilisation : ne fait que bouger le petit doigt… »
 
Le défi que nous lance ce philosophe est théorique et pratique à la fois. Il s’agit d’articuler cette politique du commun aux acquis démocratiques fondamentaux auxquels nous tenons avec raison, sans toutefois faire des droits individuels l’horizon indépassable de notre architecture morale. Il s’agit plutôt désormais de faire accéder la démocratie à un palier supérieur de l’âge démocratique, en permettant la réappropriation démocratique et réflexive, à tous les niveaux pertinents, de nos modes de vie. Il conclut : « Je n’ignore pas les difficultés de principe, ni les difficultés pratiques liées à un tel programme, mais songeons qu’en l’absence d’un tel objectif, dans le monde robotisé et automatisé qu’on nous prédit, ce seront de fait les programmeurs informatiques qui auront la main basse sur nos modes de vie ».
 
Cet article a été publié la première fois sur UP' Magazine le 18/03/2016

 
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Tim Berners Lee

L’inventeur du web alerte sur les dangers qui menacent internet

Il y a 28 ans, presque jour pour jour, le 12 mars 1989, Tim Berners Lee remettait au CERN une proposition décrivant ce qui allait devenir le World Wide Web. Aujourd’hui, la perte de contrôle de nos données personnelles, la propagation des fausses nouvelles et l’absence de réglementation autour de la publicité politique sont, selon le père du web, les trois grandes menaces qui pèsent sur Internet.
 
Pour fêter l’anniversaire de sa découverte, Sir Tim Berners Lee a écrit une lettre ouverte afin de partager avec le plus grand nombre ses inquiétudes. Et Lee est « de plus en plus inquiet » car le web est en train de perdre ce pour quoi il a été conçu : être « une plateforme ouverte qui permettrait à tout le monde, partout dans le monde de partager l’information, d’offrir des possibilités d'accès et de collaboration à travers les frontières géographiques et culturelles ». Selon lui, depuis douze mois, trois grandes menaces se sont développées qui risquent de compromettre l’objet initial du web : « être un outil qui sert toute l’humanité ».

« Nous avons perdu le contrôle de nos données personnelles »

Le modèle d’affaire dominant sur le web aujourd’hui est l’échange de contenu (« gratuit ») contre des données personnelles. La plupart d’entre nous acceptons, en signant de longues et fastidieuses « conditions générales d’utilisation », de transférer nos données personnelles à un site. Le problème est que, maintenant, ces données personnelles ne sont plus entre les mains d’un site identifié, mais résident dans ce que Lee appelle « des silos de propriété », hors de notre vue, hors de notre contrôle. Impossible d’échapper à ce mécanisme. Nos données nous échappent et même si voulions ne partager que certaines d’entre elles et conserver les plus personnelles et intimes, nous ne pouvons le faire. La plupart des Conditions générales sont rédigées sur la logique du « tout ou rien ».
 
Pour le père du web, cette collecte généralisée de nos données par de plus en plus d’entreprises, a une conséquence diabolique. En effet, les gouvernements sont particulièrement friands de cette manne d’informations sur leurs citoyens. Alors, en passant des accords ou en usant de la menace à l’encontre d’entreprises du web, certains États scrutent en temps réel notre vie privée et le moindre de nos mouvements en ligne. On voit déjà des régimes répressifs traquer blogueurs et internautes, quand ils ne les suppriment tout simplement.  Tim Berners Lee pense que cette tendance se généralise et touche même les pays démocratiques qui peuvent succomber à la tentation d’épier nos faits et gestes. Dès lors, c’est la confiance dans Internet comme moyen de liberté d’expression qui est atteinte.

Le fléau des fausses nouvelles

Le créateur du web rappelle que le web a favorisé le développement de ce que l’on appelle communément « les autoroutes de l’information ». Mais il craint, aujourd’hui que ces autoroutes deviennent celles de la désinformation. La question des « fake news » a émergé au cours de la campagne présidentielle américaine et s’amplifie avec les élections actuelles en Europe. Pour Lee, le mécanisme pervers de la désinformation vient des principales sources d’information du public : les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Ceux-ci proposent en permanence des contenus soigneusement sélectionnés parce qu’ils sont susceptibles de nous plaire. Pour y parvenir, les algorithmes scrutent nos données personnelles et nos modes de navigation sur internet afin de nous proposer que dont nous sommes censés être friands. Mais la logique du système est vite dévoyée car elle incite à la surenchère. Les fournisseurs d’information privilégiant les nouvelles sensationnelles, choquantes quand ce ne sont pas des fausses nouvelles, des rumeurs infondées. C’est ainsi que la désinformation se propage « trop facilement » pour Lee sur le web et le détourne de sa mission première.
Cette question que soulève Tim Berners Lee est suffisamment grave pour avoir d’ores et déjà mobilisé certaines plateformes d’internet. C’est le cas de Facebook qui multiplie les initiatives envers les médias en proposant un outil de vérification de l’information ou son Journalism Project. Le réseau social participe aussi à CrossCheck lancé en partenariat avec Google et finance le Decodex du journal Le Monde.

La publicité politique met la démocratie en danger

L'auteur de la lettre ouverte observe que la publicité politique en ligne est devenue en quelques années une industrie sophistiquée qui met la démocratie en danger. En mettant en œuvre des algorithmes qui tricotent les données personnelles des électeurs, les messages politiques sont de plus en plus ciblés. Tim Berners Lee note que pendant les élections américaines, jusqu’à 50 000 variantes différentes de publicités politiques étaient servies chaque jour sur Facebook.  Dans le lot, de nombreux messages étaient des fausses nouvelles, des dénonciations infondées et autres rumeurs. Impossible de surveiller une telle masse d’informations. Dès lors, c’est le débat démocratique qui est corrompu car ce mécanisme permet de délivrer des messages différents voire contradictoires selon les groupes auxquels ils sont destinés.
Certains, et la tendance se développe largement aussi en Europe, certains émetteurs d’informations politiques n’hésitent pas à rediriger leurs lecteurs vers de faux sites d’information pour les influencer ou les décourager de voter.  

Stature morale

Tim Berners Lee n’est pas n’importe qui et quand il parle, son discours est écouté. Il bénéficie d’une stature morale incontestable. Aussi, ses alertes doivent être entendues.
Le créateur du web appelle les internautes à se mobiliser pour enrayer les pratiques perverses qui gangrènent le web. Il appelle à plus de transparence sur le fonctionnement des algorithmes et exhorte les milliards d’individus composant la communauté du web à résister contre les pratiques liberticides de certains gouvernements et organisations. Il prône de nouveaux modèles économiques alternatifs à la publicité comme le micropaiement ou l’abonnement.
Il conclut par un appel à la mobilisation des acteurs d’Internet : « Nous avons tous participé à construire le Web que nous avons aujourd’hui. Nous avons le pouvoir de construire maintenant le Web que nous voulons pour tous. » Un appel visant certainement les acteurs du web, grands ou petits, pour qu’ils prennent conscience de la façon dont leurs innovations sont utilisées par les internautes. Une mise en garde contre leurs effets pervers, que l’on ne voit jamais dans le secret feutré des labs au moment où les nouvelles idées naissent.  Cet appel sera-t-il entendu ? Il faut l’espérer.
 
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