UP' Magazine L'innovation pour défi

surpopulation

Trop d'humains sur Terre ?

En 2017, la population mondiale a franchi le seuil de 7 milliards et demi. Elle ne comptait qu’un milliard d’habitants en 1800 et a donc été multipliée par sept et demi depuis (voir la figure ci-contre). Elle devrait continuer à croître et pourrait atteindre près de 10 milliards en 2050. Pourquoi la croissance devrait-elle se poursuivre ? La stabilisation est-elle envisageable à terme ? La décroissance tout de suite ne serait-elle pas préférable ?

Si la population mondiale continue d’augmenter, c’est en raison de l’excédent des naissances sur les décès – les premières sont près de trois fois plus nombreuses que les seconds. Cet excédent apparaît il y a deux siècles en Europe et en Amérique du Nord lorsque la mortalité commence à baisser dans ces régions, marquant les débuts de ce que les scientifiques appellent la transition démographique. Il s’étend ensuite au reste de la planète, lorsque les avancées de l’hygiène et de la médecine et les progrès socio-économiques atteignent les autres continents.

Une population africaine en pleine croissance

 

Gilles Pison (à partir de données des Nations unies)

La croissance démographique a atteint un taux maximum de plus de 2 % par an il y a cinquante ans et a diminué de moitié depuis, pour atteindre 1,1 % en 2017 (voir la figure ci-contre).

Elle devrait continuer de baisser dans les prochaines décennies en raison de la diminution de la fécondité : 2,5 enfants en moyenne par femme aujourd’hui dans le monde, contre le double (cinq enfants) en 1950. Parmi les régions du monde dans lesquelles la fécondité est encore élevée (supérieure à trois enfants), on trouve en 2017 presque toute l’Afrique intertropicale et les régions allant de l’Afghanistan jusqu’au nord de l’Inde en passant par le Pakistan (voir la carte ci-dessous). C’est là que se situera l’essentiel de la croissance démographique mondiale à venir.

L’un des grands changements à venir est le formidable accroissement de la population de l’Afrique qui, Afrique du Nord comprise, pourrait quadrupler d’ici un siècle, passant d’un milliard d’habitants en 2010 à probablement 2,5 milliards en 2050 et plus de 4 en 2100, ceci malgré l’épidémie de sida. Alors qu’un homme sur six vit aujourd’hui en Afrique, ce sera probablement plus d’un sur trois dans un siècle. L’accroissement devrait être particulièrement important en Afrique au sud du Sahara où la population pourrait passer d’un peu plus de 800 millions d’habitants en 2010 à 4 milliards en 2100.

 

Carte de la fécondité dans le monde en 2017. Ined, Author provided

À quoi s’attendre dans les décennies à venir

Ces chiffres sont des projections et l’avenir n’est évidemment pas écrit.

Il reste que les projections démographiques sont relativement sûres lorsqu’il s’agit d’annoncer l’effectif de la population à court terme ; c’est-à-dire pour un démographe, les dix, vingt ou trente prochaines années. La majorité des hommes et des femmes qui vivront en 2050 sont déjà nés, on connaît leur nombre et on peut estimer sans trop d’erreurs la part des humains d’aujourd’hui qui ne seront plus en vie. Concernant les nouveau-nés qui viendront s’ajouter, leur nombre peut également être estimé, car les femmes qui mettront au monde des enfants dans les 20 prochaines années sont déjà nées, on connaît leur effectif et on peut faire également une hypothèse sur leur nombre d’enfants, là aussi sans trop d’erreurs.

Il est illusoire de penser pouvoir agir sur le nombre des hommes à court terme. La diminution de la population n’est pas une option. Car comment l’obtenir ? Par une hausse de la mortalité ? Personne ne le souhaite. Par une émigration massive vers la planète Mars ? Irréaliste. Par une baisse drastique de la fécondité et son maintien à un niveau très inférieur au seuil de remplacement (2,1 enfants) pendant longtemps. C’est déjà ce qui se passe dans une grande partie du monde, les hommes ayant fait le choix d’avoir peu d’enfants tout en leur assurant une vie longue et de qualité.

Mais il n’en résulte pas immédiatement une diminution de population en raison de l’inertie démographique : même si la fécondité mondiale n’était que de 1,6 enfant par femme comme en Europe ou en Chine, la population continuerait d’augmenter pendant encore quelques décennies. Cette dernière comprend en effet encore beaucoup d’adultes en âge d’avoir des enfants, nés lorsque la fécondité était encore forte, ce qui entraîne un nombre élevé de naissances. Les personnes âgées ou très âgées sont en revanche peu nombreuses et le nombre de décès est faible.

La question de la baisse de la fécondité

Les démographes ont été surpris il y a quarante ans quand les enquêtes ont révélé que la fécondité avait commencé à baisser très rapidement dans beaucoup de pays d’Asie et d’Amérique latine dans les années 1960 et 1970. Ils ont dû notamment revoir sensiblement à la baisse leur projection démographique pour ces continents.

Une autre surprise, plus récente, est venue de l’Afrique intertropicale. On s’attendait à ce que sa fécondité baisse plus tardivement qu’en Asie et en Amérique latine, en relation avec son retard en matière de développement socio-économique. Mais on imaginait un simple décalage dans le temps, avec un rythme de baisse similaire aux autres régions du Sud une fois celle-ci engagée. C’est bien ce qui s’est passé en Afrique du Nord et en Afrique australe, mais pas en Afrique intertropicale où la baisse de la fécondité, bien qu’entamée aujourd’hui, s’y effectue plus lentement. D’où un relèvement des projections pour l’Afrique qui pourrait rassembler plus d’un habitant de la planète sur trois en 2100.

Gilles Pison (à partir de données des Nations unies)

La fécondité diminue bien en Afrique intertropicale, mais dans les milieux instruits et en villes plus que dans les campagnes où vit encore la majorité de la population. Si la baisse de la fécondité y est pour l’instant plus lente que celle observée il y a quelques décennies en Asie et en Amérique latine (voir la figure ci-contre), cela ne vient pas d’un refus de la contraception.

La plupart des familles rurales ne se sont certes pas encore converties au modèle à deux enfants, mais elles souhaitent avoir moins d’enfants et notamment plus espacés. Elles sont prêtes pour cela à utiliser la contraception mais ne bénéficient pas de services adaptés pour y arriver. Les programmes nationaux de limitation des naissances existent mais sont peu efficaces, manquent de moyens, et surtout souffrent d’un manque de motivation de leurs responsables et des personnels chargés de les mettre en œuvre sur le terrain. Beaucoup ne sont pas persuadés de l’intérêt de limiter les naissances y compris au plus haut niveau de l’État, même si ce n’est pas le discours officiel tenu aux organisations internationales.

C’est là une des différences avec l’Asie et l’Amérique latine des années 1960 et 1970 et l’un des obstacles à lever si l’on veut que la fécondité baisse plus rapidement en Afrique subsaharienne.

À long terme : l’explosion, l’implosion ou l’équilibre ?

Au-delà des cinquante prochaines années, l’avenir est en revanche plein d’interrogations, sans modèle sur lequel s’appuyer.

Celui de la transition démographique, qui a fait ses preuves pour les évolutions des deux derniers siècles, ne nous est plus guère utile pour le futur. L’une des grandes incertitudes porte sur la fécondité. Si la famille de très petite taille devient un modèle dominant de façon durable, avec une fécondité moyenne inférieure à deux enfants par femme, la population mondiale, après avoir atteint le niveau maximum de dix milliards d’habitants, diminuerait inexorablement jusqu’à l’extinction à terme.

Mais un autre scénario est possible dans lequel la fécondité remonterait dans les pays où elle est très basse pour se stabiliser à l’échelle mondiale au-dessus de deux enfants. La conséquence en serait une croissance ininterrompue, et à nouveau la disparition de l’espèce à terme, mais cette fois par surnombre. Si l’on ne se résout pas aux scénarios catastrophes de fin de l’humanité, par implosion ou explosion, il faut imaginer un scénario de retour à terme à l’équilibre.

Ce sont les modes de vie qui comptent

Les hommes doivent certes dès maintenant réfléchir à l’équilibre à trouver à long terme, mais l’urgence est le court terme, c’est-à-dire les prochaines décennies.

L’humanité n’échappera pas à un surcroît de 2 à 3 milliards d’habitants d’ici 2050, en raison de l’inertie démographique que nul ne peut empêcher. Il est possible d’agir en revanche sur les modes de vie, et ceci sans attendre, afin de les rendre plus respectueux de l’environnement et plus économes en ressources. La vraie question, celle dont dépend la survie de l’espèce humaine à terme, est finalement moins celle du nombre que celle des modes de vie.

Gilles Pison, Professeur au Muséum national d'histoire naturelle et chercheur associé à l'INED, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation
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Cotraitance de l'innovation : définition et enjeux

Cotraitance de l'innovation : de quoi s'agit-il ? La cotraitance de l'innovation consiste, pour un donneur d'ordre (constructeur automobile ou avionneur par exemple), à faire participer ses fournisseurs à la conduite des projets d'innovation en les considérant comme de véritables partenaires à la fois dans les étapes aval (réalisation du projet) et dans les étapes amont (étapes appelées par certains « avant-projet », par d'autres « exploration »).

partenaire

Elle diffère de l'externalisation de la conception technique qui vise à faire concevoir (et pas obligatoirement fabriquer) par une entreprise extérieure, sur la base d'un cahier des charges, un prototype, un composant ou un sous-système d'un produit nouveau. Selon le type de cahier des charges, le fournisseur peut être qualifié de sous-traitant, de co-traitant, voire de façonnier (sous-traitance de la R&D dans un pays à main d'œuvre moins coûteuse).

Le concepteur n'est donc pas forcément associé à l'ensemble du déroulement du projet d'innovation. Dans la cotraitance de l'innovation, il participe à l'étape amont, pendant laquelle le projet d'innovation est défini. Surtout, la cotraitance de l'innovation ne concerne pas uniquement la recherche et développement. Les fournisseurs sont également impliqués dans l'élaboration du marketing mix et du modèle économique du produit. Ils contribuent donc bien plus au succès (ou là l'échec !) du projet d'innovation et ne sont pas seulement partie prenante aux risques technologiques du projet d'innovation.

Les chercheurs du CRG utilisent le terme co-innovation. C'est sans doute par opposition au mode traditionnel de coopération verticale entre constructeurs et fournisseurs d'une chaîne de valeur, d'une filière : le codéveloppement. Maniak (2009), dans sa thèse, présente la co-innovation comme un mode d'organisation substitutif du codéveloppement et en propose une modélisation très détaillée. Le problème est que, dans un contexte d'innovation ouverte, ce terme peut très bien désigner d'autres formes d'innovation coopérative que les coopérations verticales : coopération entre deux compétiteurs, par exemple. Le terme « cotraitance de l'innovation » nous paraît donc préférable.

Les problèmes créés par la cotraitance de l'innovation

Le mode relationnel entre constructeurs et fournisseurs pendant le déroulement des projets d'innovation est un sujet stratégique car il est un élément de structuration du tissu économique et social français, voire européen : les secteurs d'activité de l'automobile et de l'aéronautique, deux secteurs majeurs pour le développement de notre pays, sont tous deux concernés par cette problématique ; de nombreuses petites et moyennes entreprises françaises potentiellement créatrices d'emploi sont impliquées. Nous résumons ici les propos du journaliste Alain Roux concernant les problèmes créés par la mise en œuvre de pratiques de cotraitance de l'innovation.

- Les sous-traitants de rang 1 deviennent responsables de la conception d'un système de l'avion, le donneur d'ordre intégrant, en aval du projet d'innovation, les différents systèmes. Les sous-traitants de rang 2 deviennent des concepteurs de composants pour les sous-traitants de rang 1. Or ceux-ci tendent à adopter une logique de rationalisation des coûts, ce qui limite la créativité du sous-traitant de rang 2 et donc la novation technique, au grand dam du donneur d'ordre qui, lui, souhaiterait de l'anticipation de la part de ses fournisseurs.

- Le service achat du donneur d'ordre n'étant pas suffisamment intégré aux processus d'innovation, il fait souvent figure de cost-killer auprès des sous-traitants.

- Se posent des problèmes de protection des compétences des sous-traitants : non respect de la confidentialité, contrats de confidentialité mal bouclés.

- Les PME françaises ont des capacités à innover moindres par manque d'anticipation et du fait d'investissements en machines pour la production plutôt que dans des ressources humaines (donc des expertises).

De la nécessité de faire évoluer les pratiques de management de l'innovation

Alain Roux suggère que les fournisseurs d'éléments d'un avion ou d'un véhicule automobile doivent faire évoluer non seulement leur mode d'organisation mais leur métier s'ils veulent rester dans la course. Il confirme ce que nous avions déjà pressenti en travaillant avec des responsables de R&D et d'innovation d'entreprises du secteur aéronautique.

Les fournisseurs de systèmes et de sous-systèmes doivent être capables de rédiger des cahiers des charges fonctionnels, de proposer à leurs clients (avionneurs), en amont des appels d'offre, des technologies innovantes sous la forme de démonstrateurs et de prototypes, de se coordonner entre eux. Ils financent eux-mêmes le développement technologique et le développement de systèmes. En bref, ils assument le rôle de maître d'ouvrage et, donc, une grande partie des risques liés à l'innovation !

On imagine que les entreprises qui ne sont pas à même de jouer ce rôle seront évincées du rang 1. Les sous-traitants de rang 2 ne réalisent plus seulement des composants pour le compte des systémiers de rang 1. Ils en assurent de plus en plus la conception et endossent un rôle de maîtrise d'œuvre, voire de maîtrise d'ouvrage déléguée pour le composan. Face à ces nouveaux enjeux, Alain Roux conclut sur la nécessité de « trouver un compromis entre la mise en concurrence des fournisseurs et un nécessaire partenariat et cite des dispositifs visant à aider les petites et moyennes entreprises dans cette mutation profonde : création d'une plate-forme d'innovation européenne sur le management de la relation collaborative clients/fournisseurs à l'initiative de Jean Breton, directeur associé de Thésame (voir l'article de Jean Breton et François Romon sur l'Espace Club du Site MI) ; charte des bonnes pratiques entre donneurs d'ordre et PME, signée le 11 février 2010 à Bercy ; pôles de compétitivité, projets de l'ANR, futurs instituts de recherche technologique, etc.

La transformation du métier des cotraitants de l'innovation passe donc nécessairement par l'amélioration des pratiques de management de l'innovation. C'est dans cet esprit que nous avons co-construit, dans le cadre d'un partenariat de recherche, avec des responsables de R&D et d'innovation du systémier d'air Liebherr Aerospace Toulouse, un modèle de management multi-projets.

Sandrine Fernez-Walch Maître de Conférences habilitée à diriger des recherches en sciences de gestion Responsable du Master 1 Gestion de l'Entreprise Sociale et de Santé. (Site MI http://innovationmanagement.fr/

 

Références bibliographiques

- Maniak R. (2009), Les processus de co-innovation : caractérisation, évaluation et management. Le cas de l'industrie automobile. Thèse en gestion, Ecole Polytechnique, Paris.

- Midler C., Maniak R., Beaume R., 2007, Du co-développement à la co-innovation. Analyse empirique des coopérations verticales en conception innovante. 15 th GERPISA International Colloquium, Ministère de la Recherche, Paris.

- Roux A. (2010). R&D- Vers la cotraitance. De la délicate gestion de l'innovation externalisée. Le nouvel Economiste.fr, publié le 16 février  2011, disponible sur http://www.lenouveleconomiste.fr/vers-la-cotraitance-8554/

 

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obsolescence

L’obsolescence ou "Une manifestation de la finalité"

Fruit d'un abécédaire philosophique, pour penser « la crise » par le O et brièvement la faire dialoguer avec les crises socio-économiques du monde capitaliste (cycle, structuration et conjoncture), l'auteur s'aventure sur la piste d'un mot mécanique : obsolescence, celui-ci renvoyant au milieu technique de l'homme et le qualifiant. Après avoir débroussaillé autour de notre crise – elle serait l'épistémè du monde moderne –, il propose une réflexion sur l'obsolescence comme rapport négatif critique à la positivité de la productivité contemporaine et à venir. Dès lors, l'obsolescence pourrait servir pour définir et expliquer une civilisation nécessairement jeune parce qu'incertaine quant à sa pérennisation (civilisation technicienne guerrière).

Photo ©Compagnie Opinion public - Chorégraphie "Obsolescene"

obsolescencehommeD'autres ont déjà parlé d'« obsolescence de l'homme », d'un devenir-monde fantomal, d'accélération et de vitesse ; mais, dans l'accumulation de l'obsolescence en acte gît la fatuité intrinsèque, quoique non irrationnelle, de notre désir hyperbolique de productivité. Pour borner à la fois cette agitation bourgeoise et cette nécessité anthropologique, l'auteur discute du « paradigme de l'androïde » ou d'une « éthique de la machine rêvée sans achèvement ». Il se propose enfin de souligner que « l'autre nom du monde est forêt », que l'éreintement guette la totalité des projets et adventurae de la Nature et de la Culture, et que le destin même du travail scientifique de découverte et d'explication – de révélation – est, sans cesse, de devenir obsolète.

J'exposerai mon propos en quatre points asymétriques, incluant une sorte d'introduction et une sorte de conclusion, et je souhaite me placer à la périphérie du mot « obsolescence » plutôt que d'en prétendre découvrir sur-le-champ l'essence. D'un point de vue formel, comme d'habitude, on voudra souffrir une certaine sophistication et certaines ellipses que je ne sais réfréner.

La crise comme épistémè du monde moderne

Cette discussion avait d'abord pour cadre une réflexion plus générale sur l'idée et la réalité de « la crise » (Penser la crise, abécédaire, 2007) ; je dus préciser alors ce que j'y entendais.

J'avoue que la première chose qui me soit venue à l'esprit est le livre de l'historien Alain Demurger, Temps de crises, temps d'espoirs (1990) et son chapitre premier sur la peste noire « Crise et fausse sortie de crise (1347-1383) » ; j'ai également pensé à l'ouvrage collectif La crise (1985), titre repris en 2012 pour un numéro hors-série de la même revue Alternative Économiques.

Dans ces lignes, toutefois, avec force réduction, j'entendrai seulement trois choses concernant le thème de « la crise ».

krisisQuant à la première, je lui associe évidemment l'acception philosophique de la Krisis d'Edmond Husserl (1954) et ce à quoi elle renvoie : à la description husserlienne de la crise de « l'humanité européenne » et des sciences. Disons à une crise d'estime publique de la science et à cette « sorte de sentiment d'hostilité » des jeunes générations pour la science, selon le mot d'Husserl. (Les 474 pages sur la mentalité autocritique de l'Occident de La crise de la conscience européenne 1680-1715 de Paul Hazard, quoique malheureusement moins connues, date des mêmes années 30.) Hostilité diffuse des jeunes contre la science jusqu'à ce jour : je pense notamment aux mouvements romantiques de toute l'Europe du XIXe ou le triomphe des « valeurs imaginatives et sensibles » (Hazard, 1935), à tout Heidegger, à La science et la technique comme « idéologie » de Jürgen Habermas (1968) et, surtout, aux taux d'entrée de plus en plus faibles des universités scientifiques européennes.

criseannes30Quant à la seconde signification de « la crise », je lui associe sa traditionnelle dimension socio-économique ; lorsqu'on parle de la crise des années 30 et des deux grandes crises pétrolières. Mais l'histoire du capitalisme est un enchaînement de phases de croissance et de crises. (La période qui s'étend de 1952 à 1972 est alors exceptionnelle par la régularité et la vigueur de sa croissance. La « Belle Epoque » du capitalisme n'est donc pas celle de Toulouse-Lautrec, mais de l'automobile et la télé triomphantes, ainsi que de la « culture » produite et consommée de façon massive. Quand on les mesure en volume, c'est-à-dire une fois déduite la hausse des prix, production, productivité et capital investi par tête ont triplé en France au cours de ces vingt années.)

lieuuniqueQuant à la troisième acception du thème, de façon très circonstanciée, c'est-à-dire nantaise, le fait même que deux institutions hétérogènes, l'UFR de Philosophie de Nantes et l'espace culturel Lieu Unique, proposent un débat public pour Penser la crise et demandent à divers gens d'entendement d'en dresser l'inventaire, ce fait même a quelque chose de caractéristique de notre temps – phase haute d'une crise qui n'est concrète que du point de vue limitée de chaque observateur. En effet, « la crise » n'est pas la même selon que l'on se place dans les degrés élevés ou plus bas de l'échelle sociale ; pas la même pour les classes moyennes à la dérive (Chauvel, 2006) et leur déclassement systémique depuis 1955 (Chauvel, 2011), et pas la même pour les 1% d'américains qui détiennent le tiers des entreprises mondiales .

Le thème de « la crise », voire son « mythème » (grosse unité constitutive d'un mythe), est donc une caractéristique de notre temps post plan Marshall, post Trente Glorieuses, post URSS. En conséquence, pour les trentenaires et les plus jeunes de ce temps-ci, la crise de la société moderne est un épistémè , c'est-à-dire à la fois une habitude de langage et de représentation, voire un lieu et lot communs. Mais aussi, et surtout, la crise de la société moderne est la circonstance quotidienne de leur histoire toute personnelle. D'aucuns peuvent énoncer alors que « la crise est l'horizon indépassable de notre temps. ».

Mais, à ce moment très précis de l'histoire, l'horizon n'est plus un horizon, mais une fortification.

crisenerfÀ ce propos, qui, aujourd'hui, dans son quotidien moyen, n'a jamais fréquenté une incarnation-faite-homme de la crise sociale, c'est-à-dire la psychologie fragilisée d'une connaissance, d'un ami, d'un proche même ?

Je ne pouvais passer sous silence ces états de faiblesse qu'on appelle, de doux euphémismes, « crise de nerf », « bouffée délirante » et « psychose cannabique ». Et j'aurais pu décrire un nombre élevé de camarades dont la psychologie déstabilisée a, « sous la pression » – spécificité de la ville moderne, spécificité de la culture générale moderne, angoisse métaphysique et sociale, dangers atomique, toxique, bactériologique –, a basculé dans l'assuétude, les anxiolytiques, la folie plus ou moins passagère, la raideur ou le dogmatisme. Toute forme d'opium et de folklore (religion brisée, « braconnage religieux ») pour fuir, oublier, résister même. Le dernier Durkheim parlait d'« assiette mentale » (1912), Norbert Elias de « psychogenèse » (1975, 2010). Aujourd'hui, je renvoie à l'étude de François Sicot, Maladie mentale et pauvreté .

anomieLa crise est donc le lieu d'où nous parlons désormais. Tous les Christophe Dejours et Louis Chauvel nous l'ont promis. Elle se manifeste, en boucle réversive, aussi bien dans sa dimension matérielle (infrastructure), à la base de nos nourritures collectives et de nos systèmes de dépenses, que dans sa dimension idéelle de la morale et de la politique (superstructure), crise aux conditions d'apparition d'abord structurelles puis conjoncturelles, ce que Durkheim appelait « anomie », pour signifier le désenchantement et la « dissociation d'une totalité ». (Les phases d'anomie sont des phases de « dérèglements » sociaux croissants dans une société qui se transforme. L'anomie est un concept Janus à deux faces : l'une positive, l'autre négative. Elle pose que l'individualisme favorise l'autonomie des personnes, mais les fragilise, puisqu'elles sont moins solidaires, plus détachées les unes des autres, plus indépendantes. Grossièrement, l'anomie croît dans les sociétés à mesure que le fatalisme décroît. L'anomie est donc anxiogène. Et, en général, pour toute société donnée, l'ébranlement des fondements de celle-ci est anxiogène. Plus d'anomie veut donc dire, toujours, plus d'aléatoire social et, donc, plus d'inquiétude psychologique fasse à cette aléatoire. Grossièrement encore, l'anomie c'est le passage lent et historique, involontaire et collectif, d'une société « plus altruiste » à une société « plus égoïste » ; le passage, sourd et total, d'une société solidaire où tous se ressemblent et coopèrent sans mot dire à une autre forme de... « solidarité » où tous sont emportés dans un maelström de compétition et de distinction, où tous se critiquent sans cesse pour parfaire tant cette solidarité nouvelle que cette concurrence distinctive.)

L'obsolescence ou la critique de la positivité productive

accumulationDans les limites de ces seules acceptions, parler de l'obsolescence serait donc esquisser un propos sur la... matérialité de la crise de la rationalité européenne. J'ai bien écrit « esquisser », ajoutant un conditionnel. Ici, j'essayerai simplement de glisser quelques mots sur « l'esprit d'accumulation », qui est une culture, et sur « le capitalisme » qu'on ne peut concevoir que pluriel (Weber, Baechler), qui est une psychologie à la fois collective et privée ; et j'essayerai de parler, à demi-mot, du vieillissement et de « la fatigue d'être soi », rapports des choses et des êtres qui nous concernent tous et toutes.

Obsolescence donc – le mot est joli. Il sent l'obsession et l'essence. Avec ses douze lettres, on peut écrire « obscène ». Son synonyme est « désuétude » de la machine. Dans les thesaurus et les dictionnaires, mais peut-être pas dans le rythme journalier des échanges langagiers, le mot a conservé la définition de son usage latin. Cet usage manifestait déjà le fait, pour un objet, d'être « passé de mode, tombé en désuétude » et d'avoir perdu de la valeur. (La valeur que, comme La Rochefoucauld, je comprends comme honneur et mise en péril au combat.) Aujourd'hui, en langage soutenu nous dit-on, c'est, pour un objet, le « fait d'être périmé », et, en un langage spécialisé, d'« être dépassé par le seul fait de l'évolution technique ».

obsolescence1Ce qui revient et fait sens, c'est le fait brut de la mode et de la valeur technologiques, et l'inutilité inéluctable, termes qui ne décrivent pas la même chose, mais qui valent condamnation et renvoient immédiatement à la dépréciation sociale d'une machine ou d'un équipement (Heidegger). Périmé, l'appareil, le moteur ou le dispositif (Agamben, 2007), a été dépossédé de son actualité. En une formule barbare, l'obsolescence est le processus social et matériel qui rend « de plus en plus moins utile ». Dit autrement, l'obsolescence est à la machine moderne ce que la mode est à l'habillement de confection industrielle... L'obsolescence est fondamentalement l'expression renouvelée d'une critique du présent, sinon des traditions, un frottement contre les archaïsmes, une hâte festive d'en finir, de rendre ringard, de déclasser. Que veut dire ce déclassement ? Qu'est-ce donc que ce rapport total aux machines modernes et, peut-être, aux êtres ?

Pour avancer une réponse ramassée, je dirais que l'obsolescence décrit un rapport négatif critique à la dynamique de l'accumulation, que l'obsolescence décrit un rapport négatif critique à la positivité de la productivité.

obsolescenceprogrammeDans l'obsolescence programmée, comme disent les économistes, du machinal et du technologique, il y a comme le point final déjà conçu de ce qui se donne, non, mieux, se vend comme « nouveauté ». (Je fais intervenir le verbe « vendre » et la nécessité du renouveau incessant pour essayer, par résonance, de définir la modernité.) L'obsolescence est alors la ride profonde de toute nouveauté idéale et manufacturée. (A ce propos, dans notre économie politique, l'obsolescence est le jumeau opposé de l'innovation.) Elle décrit donc un rapport à la fois matériel et magique, comme disent les ethnologues, le rapport occidental à la fois matériel et magique de la productivité du travail face à l'inutilité. (L'obsolescence décrit donc « l'inutilité de tout », c'est-à-dire qu'elle frappe de son caractère évident à la fois la réalité et le fantasme de ce qui est productif et de ce qui ne l'est plus.)

obsolescence4L'obsolescence des machines, leur renouvellement continu et illimité, manifeste donc une caractéristique de notre mode de production ou dynamisme du capitalisme ou « éthique de la puissance » qui veut la puissance, c'est-à-dire la surpuissance (Heidegger) ; éthique qui carillonne, jour après jour, après l'actualité de la nouveauté, l'achèvement des choses et leur « faiblesse », faiblesse le plus souvent subjective-sociale que matérielle-réelle. (D'ailleurs, on le sait, la puissance ne souffre la faiblesse qu'à sa périphérie : dans les abîmes, les dépotoirs et les poubelles, dans les bidons villes et les bordels, les HLM et les banlieues. La puissance ne souffre les avatars de la faiblesse que pour savourer ses propriétés propres, par comparaison, distinction et élévation face à elle.) Lorsque l'objet a reçu le poinçon socialement infamant de l'inutilité, c'est alors qu'il a fait le tour de ses possibilités situées dans son espace-temps ; il peut s'éteindre, fatigué de ne plus être désiré ; nous n'en avons plus besoin, c'est-à-dire que nous ne le désirons plus sous la forme ou l'actualité qu'il possède-là.

Si, donc, du latin à la langue moderne, je m'en tenais à la définition étroite de l'obsolescence, je ne devrais traiter que de l'obsolescence de la machine-outil et de tous ces instruments en concurrence les uns avec les autres pour atteindre une plus grande productivité, un plus grand rapport à la surpuissance, avant de devenir inutile, dépassé.

Toutefois, grâce à un ami parisien, je pris connaissance de l'ouvrage L'obsolescence de l'homme (1956, rééd. 2002) de Günther Anders. En 1956, avant Guy Debord et Jacques Ellul, et en même temps que Martin Heidegger, Hannah Arendt et les derniers grands de l'Ecole de Francfort, Anders parlait de l'état naissant de notre assujettissement à la technologie.

obsolescenceandersQue dit principalement Anders ?

« C'est depuis des années un secret de Polichinelle qu'au début de la guerre de Corée, le général McArthur a proposé des mesures dont l'application aurait pu déclencher une troisième guerre mondiale. Tout le monde sait aussi qu'on lui a retiré le pouvoir de décider s'il fallait ou non prendre un tel risque. Ceux qui lui ont retiré cette responsabilité ne l'ont pas fait pour prendre eux-mêmes les décisions à sa place ou pour les confier à d'autres hommes politiquement, économiquement ou moralement qualifiés. Ils l'ont fait pour remettre le pouvoir de décider à un instrument (puisque le « dernier mot » doit être objectif et qu'on ne considère aujourd'hui comme « objectifs » que les jugements prononcés par des objets). Bref, on a confié la responsabilité suprême à un « electric brain », un cerveau électrique. On n'a pas retiré le pouvoir de décision à l'individu MacArthur, mais à MacArthur en tant qu'homme, et si on a préféré le cerveau-instrument au cerveau de MacArthur, ce n'est pas parce qu'on avait des raisons particulières de se méfier de l'intelligence de MacArthur mais parce qu'il n'avait, précisément, qu'un cerveau humain.

Dire qu'on lui a « retiré » sa responsabilité en tant qu'homme, c'est bien sûr employer une expression trompeuse. Car la puissance qui l'a privé de son pouvoir de décision n'était pas une instance surhumaine, ce n'était ni « Moïra » (le Destin), ni « Tyché » (la Fortune), ni « Dieu », ni l'« Histoire », mais c'était l'homme lui-même qui, dépouillant sa main gauche avec sa main droite, déposait son butin – sa conscience morale et sa liberté de décision – sur l'autel de la machine et montrait par cet acte qu'il se soumettait à celle-ci, à ce robot calculateur qu'il avait lui-même fabriqué et qu'il était prêt à considérer comme une conscience morale de substitution et une machine à oracles, bref une machine littéralement providentielle. En subordonnant le général à cet instrument, l'humanité s'est en quelque sorte portée atteinte à elle-même (car) celui qui transfère la responsabilité d'un homme à un instrument lui transfère aussi, par là même, la responsabilité de tous. En cette occasion, l'humanité s'est pour la première fois humiliée elle-même de façon significative et a ouvertement déclaré : « On ne peut pas compter sur nous puisque nous comptons plus mal que nos machines. Qu'on ne tienne donc pas "compte" de nous. » Elle n'a, pour la première fois, ressenti aucune honte d'avoir ouvertement honte. »

obsolescence5Pour ma part, si je crois savoir quoi penser du thème ou mythème « la Science », de cette fiction nécessaire pour penser la totalité des acquis, des propriétés et des dynamismes des connaissances humaines, je ne sais quoi penser de « la technologie » dont la définition anthropologique – « étude des activités entreprises par les hommes pour acquérir et transformer des éléments organiques et inorganiques du monde naturel. » – est si proche de celle de l'« arraisonnement » de Heidegger (« essence de la technique moderne »)... Si, comme l'écrit Jean Grou (2000), je crois savoir que l'économie politique « entretient d'étroites relations avec les sciences dures, parce que celles-ci se situent en amont de la technologie, sa discipline partenaire », je ne sais clairement et distinctement si Anders et tous ceux qui conspuent « la technique » ont raison de tant la maudire. (« Avoir raison » c'est-à-dire que la somme de leurs arguments est supérieur à la somme des faits et des possibilités de la technologie ou de l'arraisonnement.)

Certes, la société bourgeoise technique semble plus encore résider dans un procès de précipitation – mais n'est-ce pas la conséquence de la « conscience historicisée » dont parle Marcel Gauchet (1985) ? – plutôt qu'elle ne réalise une véritable accélération de l'Histoire (au sens de la « fiction hégélo-marxiste »).

marxaccelerationmondeÀ cet égard, je ne renvoie qu'aux seuls Marx et Derrida, critique non-marxiste de la pensée cohérente de Marx à ce sujet : l'accélération du monde, « et (de) tout ce qu'il y a dedans, Chico ! ». Car il y a visiblement, mais ma vue peut être mauvaise, précipitation et non accélération, notamment par la technique, de notre mode de penser et de notre mode de vie. (Autrement dit, plutôt avec Jared Diamond (2006) qu'avec Ulrich Beck (1990) et Hans Jonas (2001), je ne peux établir aucun bilan définitif sur la technique, ni faire aucun jugement, mais seulement « compter les points » et observer les usages sociopolitiques de la technique.)

Lorsque je parle de ce speed, accélération du spleen baudelairien, je ne pense pas qu'aux périodes de fièvre acheteuse des soldes et des files d'attente nocturnes pour acheter le dernier Harry Potter ; je pense à notre standard de vie post plan Marshall et aux modifications de perception de la réalité qu'il entraine, lui et son « technèlogos ». (Certes, il y a 2000 ans, Sénèque parlait déjà des « occupati ». Mais, à notre échelle d'observation et sur un large spectre, nous savons que la totalité des termes utilisés par L'école de Francfort, Heidegger et Anders, au moins, comme « artificialisation accélérée du monde et de ses représentations », « technoscience devenue autonome », « marchandises fantômes », « Spectacle », nous savons que tous ces termes renvoient toujours à la technique et à sa description philosophique, c'est-à-dire, plus ou moins directement, à une critique réglementaire « des propriétaires » de la science. Nous savons que l'artificialisation, le spectacle et la technoscience sont les termes désespérément critiques utilisés par la « contre idéologie » de l'« idéologie de la technicité », voire du Progrès européen. (Je veux rappeler que l'idéologie, selon les mots de Raymond Boudon, est « une doctrine reposant sur une argumentation scientifique et dotée d'une crédibilité excessive ou non fondée » (1985, p. 52).)

dechetselectroniquesJe pense à notre standard de vie post plan Marshall, disais-je, c'est-à-dire à l'imposition somme toute récente de la mécanique à tous les étages de la Culture et, surtout, au transport réel ou virtuel du monde objectif vers nos subjectivités, ainsi qu'au transport en commun de nos subjectivités vers un monde fantasmé/fantomal ; fantasmé/fantomal aux moyens d'une démographie d'imageries et d'électroniques illustrant, mais ne faisant que cela, la pseudo-proximité du Monde.

Le paradigme de l'androïde

ethiquemachineA travers le masque (africain) de l'obsolescence, nous discernons aussi l'aveu occidental d'un besoin de repos, sinon d'une issue reposante. Dans Aurore, Nietzsche parlait déjà de « l'humeur de la fête moderne », lorsque la puissance qui veut, un temps, retomber dans l'impuissance.

Je le répète : dans l'accumulation de l'obsolescence en acte gît la fatuité intrinsèque, mais non irrationnelle, de notre désir hyperbolique de productivité. Car nous savons qu'ici-bas il existe comme une « libido de l'emprise », une « pulsion culturelle de domination », pulsion actualisée et réactivée tous les jours par la technique occidentale et « l'esprit du capitalisme » – « esprit » que je ne saurais définir d'une façon anthropologique (Marx, Amin), mais régional (Weber, Baechler, Gauchet).

Par contraste, l'obsolescence renverrait donc à sa source principale : à l'éthique bourgeoise de l'efficacité (maximale), celle-ci demandant toujours plus rationnellement plus d'accumulation, de production, d'investissement productif, de circulation et de consommation. Il y a toutefois une spécificité géographique et historique de cette « éthique de la machine » (Genèse + Descartes + monde des usines + performance = éthique de la machine) : ce que l'éthique de la machine est est son aboutissement.

Finalement, la machine moderne parfaite ce serait l'homme tranquille de l'univers lockéen. metropolisMieux, l'homme parfait, l'homme idéal bourgeois, paradoxalement sans obsolescence ni achèvement, ce serait la machine pensante, le robot ou le paradigme de l'androïde ; ce que la science-fiction discute et critique depuis au moins la pièce R.U.R (Capek, 1921), le film Metropolis (Lang, 1930) et la littérature d'Isaac Asimov (1941). Après celui-ci, avec les mouvements (romantiques) pessimistes de la fin des années 60 et cyberpunk des années 70, voici le temps des descriptions apocalyptiques renvoyant toujours à des représentations et à des manières qu'à la société réelle de se penser (Durkheim, Gurvitch), le temps du Terminator (Cameron, 1984) et de l'enfant bionique d'Intelligence Artificielle (Spielberg, 2002), le temps de la Matrice des frères Wachowski (1999, 2003), et des représentations de l'obsolescence de l'homme, de sa finitude, de sa magnifique inutilité naturelle ; c'est-à-dire, paradoxalement, de son incommensurabilité. (Si, dans l'ordre de la pensée bourgeoise, il semble que le robot soit le nec plus ultra de la faculté de penser, sa vérité tranquille, heureusement, le diable de l'aléatoire est dans l'escalier et, heureusement, le « matérialisme aléatoire » (Althusser, 1982) habite à tous les étages : c'est la catastrophe, la krisis, l'accident... L'idéalisme bourgeois ne peut contenir la matière (la réalité) sur laquelle il vient se fracasser.)

Le nom du monde est forêt

foretSi l'Univers renfermait un quelconque « projet » ce serait aussi celui de son « obsolescence ». En effet, qu'on soit scientifique, philosophe, praticien des sciences sociales, dame cultivée ou gentilhomme, déterministe ou indéterministe, continuiste ou discontinuiste, à partir du mouvement de la conscience, qui se découvre elle-même, tous ces « gens d'entendement », comme dit Montaigne, arpentent le même chemin de l'inexorabilité, tous éprouvent les forces de l'inéluctabilité de la transformation des chairs, celle du Monde et la nôtre propre. Êtres sans Dieu, nous comprenons tous que l'éreintement guette la totalité des « projets » et adventurae de la Nature et de la Culture.

ursulaleguinAlors, si, du haut de mon savoir partiel (« s'avoir », « ça voir »...), je me risquais à parler du « point de vue de la Nature », j'avancerais que la Nature est buissonnement incessant qui « sonde » ses limites, que la Nature est recommencement peut être hyperbolique mais non infini, puisque l'infini est une aberration matérielle et logique . (Ursula Le Guin nous explique que Le nom du monde est forêt, 1972.) J'ajouterais que, bien qu'elle ne « veuille » rien, la Nature provoque comme sa propre perte, c'est-à-dire qu'elle produit et consomme des empires et des empires de possibles jusqu'à la disparition des protons ; une disparition qui surviendra des milliards d'années après celle de l'esprit (Islam, 1984).

maxweberMaintenant, si j'osais parler du « point de vue de la Culture », je me ferais aussitôt le rapporteur d'un remarquable passage de Max Weber. En 1917, celui-ci écrit : « la vie de l'individu civilisé, emporté par le « progrès », dans l'infini, ne devrait pas avoir de terme du point de vue de sa signification immanente propre. Car il y a toujours encore un progrès ultérieur à venir pour celui qui participe à ce progrès. Aucune personne, quand elle meurt, n'a atteint le sommet, lequel se trouve à l'infini. »

Quelques pages auparavant, il remarque : « l'individu ne peut s'assurer de réaliser quelque chose de véritablement et pleinement achevé dans le domaine scientifique que dans le cas de la plus rigoureuse spécialisation. (...) notre propre travail doit inévitablement rester inachevé. C'est uniquement grâce à une spécialisation rigoureuse que le travailleur scientifique peut effectivement atteindre la pleine certitude, une fois dans sa vie, et peut-être plus jamais, d'avoir accompli quelque chose qui durera ».

scientifiquehommeLe destin même du travail scientifique est, sans cesse, de devenir caduc. Et l'on sait depuis longtemps que la philosophie se prescrit de devenir scientifique... L'accomplissement scientifique, quels que soient les travaux, demande donc à être dépassé et à vieillir, à devenir obsolète. (Par conséquent, il y a comme la nécessité d'une « biomasse » de travaux moins utiles et moins précieux, plus ordinaires, pour que les conditions de possibilité d'une « grande théorie » voient le jour.) Tel est son fait et telle est sa loi. Il y a dans cette « révélation wébérienne », une humilité qu'on peut avoir du mal à supporter tous les jours. « Le progrès scientifique est un fragment, et le fragment le plus important, (du) procès (historique) d'intellectualisation » écrit encore Weber.

Ce procès d'intellectualisation (rationalisation) manifeste alors, à chacun de ses moments et à chacune de ses phases, l'obsolescence de tous les outillages de la Civilisation, machines-outils, théories-outils et, aussi, hommes fabricants d'outils.

David Morin-Ulmann

 

Pour aller plus loin :

- Livre "Du jetable au durable - En finir avec l'obsolescence programmée" de Laetitia Vasseur et Samuel Sauvage, janvier 2017 - Edition Gallimard, Collection Manifestô - Alternatives

- Livre "Zéro pollution - Un ultime défi pour l'humanité" de Yannick Roudaut

- Colloque de HOP ! du 19 septembre 2017 au Palais du Luxembourg - Paris

 

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Etat plateforme

L’État méta-plateforme

À l’heure où le débat sur l’État-startup fait rage, une prise de recul sur la notion liée d’État plateforme ne peut pas faire de mal. D’où vient cette notion, et dans quelle direction évolue-t-elle ? Si la réponse à cette question est au départ façonnée par des réflexions venues d’outre-Atlantique, on observe une réception de plus en plus active de ces thèmes en Europe, à la fois sur le plan intellectuel et politique.
 
C’est Tim O’Reilly qui a mis le thème de l’État plateforme sur orbite en 2009, au moment où s’ouvre l’ère Obama aux États-Unis. La notion d’État plateforme a donné un nouveau souffle à la notion antérieure de gouvernement électronique (e-government).
 
La campagne présidentielle d’Obama est à l’époque novatrice sur le plan technologique : crowdfunding et analyse sophistiquée des données pour guider le ciblage des campagnes de porte-à-porte : des méthodes qui se généralisent aujourd’hui en Europe.
 
Tim O’Reilly défend l’idée d’un État fonctionnant d’une part moins comme une cathédrale et plus comme un bazar, pour reprendre l’opposition fameuse d’Eric Raymond, et d’autre part tirant son inspiration de l’Apple Store et du succès alors tout récent de l’iPhone. La notion d’ouverture se définit dans ce cadre de pensée comme la possibilité de brancher des applications tierces sur les données de la plateforme via des API.
 
L’idée de l’État plateforme fait aussi son chemin en France à travers les réflexions d’Henri Verdier et de Nicolas Colin, parues sous forme de livre en 2013.
 
L’État possède en France une importance et un flair tout particuliers. Un accent nouveau est mis par Nicolas Colin sur la dimension fiscale des activités des géants de l’Internet, des GAFA souvent évoqués dans nos colonnes.
 
Mais cette dimension ne constitue qu’un aspect au sein d’un vaste sujet dont l’analyse s’approfondit continûment. La notion de plateforme s’affine. Selon Laura Létourneau et Clément Bertholet, tous deux issus du corps des Mines, l’État doit aujourd’hui se soumettre à l’impératif de l’auto-ubérisation pour devenir une métaplateforme, une plateforme de plateformes à l’instar d’AWS. Leur récent livre Ubérisons l’État ! avant que d’autres ne s’en chargent est préfacé par Xavier Niel et paraît bourré d’allusions à la saga Star Wars.
 
Voici la vidéo de l’intervention de Laura Létourneau lors du TEDx Issy les Moulineaux le 23 novembre 2016 à l’École de formation professionnelle des barreaux de la cour d’appel de Paris.
 
{youtube}wZcVgpNJoL0{/youtube}
 
Mounir Mahjoubi semble désormais bien en place pour être le Vivek Kundra d’Emmanuel Macron. Reprendra-t-il à son compte le projet de métaplateformisation de l’État ? Saura-t-il frayer une voie nouvelle évitant le terrain miné des legacy systems de l’administration ? Nicolas Colin a déjà attiré l’attention par le passé sur la difficulté que rencontre l’État quand il s’agit de fonctionner comme Amazon. Comme le dit Albert Meige, le digital est bien le pharmakon des organisations ouvertes, et la recette managériale qui permettrait aux structures administratives de botter du postérieur sur le modèle de Jeff Bezos reste entièrement à inventer.
 
La métaplateformisation se présente ainsi comme une ambition dont la réalisation signerait par sa prouesse une nouvelle fois la grandeur de notre État. Notre nouveau Président semble déterminé à relever ce défi.
 
Jacques Knight, Presans
 
 
Avec l'aimable autorisation de l'auteur - Article paru dans open-your-innovation.com
 
 
 
 
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Transition

On parle tous de « transition », mais que signifie ce concept ?

La notion de transition prend depuis quelques années une place croissante dans la réflexion et l’action pour une société plus durable. Qu’elle soit écologique, énergétique, sociale, solidaire, économique, démocratique, numérique ou encore managériale, la transition se caractérise par une transformation profonde des systèmes. Une pluralité d’acteurs se revendique du concept de transition : la recherche s’attelle à en identifier les ressorts, les institutions souhaitent en dessiner les orientations et la société civile s’engage et l’aiguillonne à travers des expérimentations innovantes.

Le passage d’un régime d’équilibre à un autre

Les principes généraux de la transition
La transition désigne « un processus de transformation au cours duquel un système passe d’un régime d’équilibre à un autre »1.  La transition n’est donc pas un simple ajustement mais une reconfiguration fondamentale du fonctionnement et de l’organisation du système, à l’image de la transition démographique par exemple. Cette transformation structurelle touche simultanément les secteurs technologique, économique, écologique, socioculturel et institutionnel et les évolutions de ces secteurs se renforcent mutuellement2.
La transition se caractérise ainsi par une mutation à la fois progressive et profonde des modèles de société sur le long terme. C’est un processus qu’il est impossible de maîtriser totalement3 puisqu’il s’inscrit dans un système complexe qui échappe à une planification rigide.
 
Les dynamiques de la transition
Geels et Loorbach4 ont théorisé les interactions qui orientent les transitions en fonction de trois niveaux exerçant des pressions les uns sur les autres (cf. schéma).
 
Les niveaux de transition (Geels, 2002)
 
Au premier niveau, les niches sont le lieu d’initiatives radicales et d’expérimentations en marge du système établi. Pour se généraliser, ces innovations doivent être intégrées dans le deuxième niveau, les régimes, c’est-à-dire les règles et normes qui guident les comportements, assurent la stabilité du système mais également son inertie. Enfin, l’évolution de ces deux niveaux est soumise à un troisième niveau, le paysage, c’est-à-dire l’environnement externe et les tendances de fond, par exemple les situations de crise. Ce sont les pressions exercées simultanément par ces trois niveaux qui peuvent entraîner des transitions.
 
Quel rôle pour les pouvoirs publics ?
Si les transitions systémiques ne peuvent être complètement contrôlées, il est possible de les faciliter et de les orienter1. À ce titre, les institutions ont un rôle clé, d’une part en identifiant et en encourageant les initiatives pionnières vertueuses (valorisation, soutien financier ou technique,  etc.),  d’autre  part  en  encourageant  et  en accompagnant le changement d’échelle pour aller vers une mise en mouvement globale de la société (évolution des cadres législatifs et réglementaires, définition de cadres stratégiques de long terme, inflexion des politiques publiques, etc.) et enfin en anticipant et en appréhendant les grandes évolutions futures pour en réguler les effets et en relever au mieux les défis.

L’appropriation de la transition par les institutions nationales et internationales

L’institutionnalisation contrastée du concept de transition écologique
Historiquement, la notion de transition est étroitement liée à celle de développement durable. Le rapport Meadows de 1972 insiste notamment sur la nécessité de la « transition d’un modèle de croissance à un équilibre global » en mettant en avant les risques écologiques induits par la croissance économique et démographique. En 1987, le rapport Brundtland appelle également de ses vœux « la transition vers un développement durable ». Pour autant, si la notion de transition est à chaque fois présente en filigrane, c’est le terme de développement durable qui est sur le devant de la scène internationale lors du Sommet de Rio en 1992, suivi par le terme d’économie verte (et équitable) lors du Sommet de Rio+20 en 2012, et qui revient avec les Objectifs de développement durable adoptés en 2015.
 
En France, la notion de transition écologique et son volet énergétique ont récemment pris de l’ampleur au sein du ministère en charge de l’environnement comme l’illustrent le Conseil national de la transition écologique créé en 2012, la Loi de transition énergétique pour la croissance verte promulguée en 2015 ou encore la Stratégie nationale de transition écologique vers un développement durable (2015-2020). Cette approche a favorisé un recentrage de l’action publique sur des enjeux environnementaux (climat, biodiversité, etc.), tout en réaffirmant la nécessité d’une mise en mouvement   coordonnée de l’ensemble des acteurs de la société. C’est ainsi que la Loi de transition énergétique met notamment l’accent sur le rôle des citoyens et des collectivités territoriales dans la mutation du modèle énergétique (facilitation de l’investissement participatif dans les projets d’énergies renouvelables locales, soutien financier à la rénovation individuelle des logements, dispositif Territoires à énergie positive pour la croissance verte, etc.).
 
L’accompagnement de la transition écologique :  un enjeu de justice sociale et de démocratie
Pour être pérenne et équitable, la transition écologique doit être socialement juste et ne pas se traduire par un accroissement des inégalités. Par exemple en matière d’emploi, la   réorientation   écologique   de   l’économie implique une mutation profonde des filières d’activité et des compétences professionnelles, à la fois en ouvrant de nouveaux marchés d’avenir mais également en entraînant la disparition de certains secteurs. Face à ce constat, la notion de transition juste, c’est-à-dire une « transition vers une économie verte dont les inévitables coûts pour l’emploi et pour nos sociétés sont partagés par tous »5, monte en puissance sur la scène internationale depuis les années 90, sous la pression d’organisations syndicales et associatives. C’est ainsi que la transition juste figure dans le préambule de l’Accord de Paris de décembre 2015. En France, l’accompagnement des transitions professionnelles, la résorption de la précarité énergétique et plus généralement l’acceptabilité sociale des politiques de transition écologique demeurent un enjeu clé pour l’action publique.
 
Pour impliquer et entraîner l’ensemble des acteurs de la société, la transition écologique doit s’accompagner d’une mise en débat démocratique afin de devenir un objectif véritablement partagé. Dans la lignée de la convention d’Aarhus de 1998, la France poursuit la démocratisation du dialogue environnemental non seulement au sein des instances de concertation avec les parties prenantes représentatives (Conseil national de la transition écologique) mais également en renforçant les dispositifs de participation et de débat public (ordonnance du 3 août 2016, charte de la participation, etc.).   En   outre, l’avènement des technologies numériques ouvre de nouvelles perspectives pour « mettre en démocratie » les trajectoires de transition, comme l’illustrent la consultation publique organisée sur la loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages ou la co- construction de la loi pour une République numérique.

L’expérimentation de la transition par la société civile et les territoires

La transition comme passage à l’action
La société civile (citoyens, associations, entreprises, etc.) et les acteurs territoriaux (collectivités locales, etc.) contribuent pleinement à la transition à travers une grande diversité d’initiatives concrètes en matière d’alimentation (AMAP, jardins partagés, permaculture), de partage et de production   (économie   sociale   et   solidaire,   monnaies locales,   troc,   éolien   participatif,   « fab-lab »),   d’habitat (habitat participatif, auto-réhabilitation des logements énergivores), de reconquête de l’espace public, etc. Cette constellation d’actions citoyennes, le plus souvent à l’échelle locale, place la vie quotidienne au premier plan, en accord avec des valeurs de solidarité, d’inclusion et d’humanisme, de sobriété et de proximité, de justice sociale et environnementale, de partage équitable du pouvoir et de démocratie directe6. L’enjeu de la transition citoyenne est d’améliorer « ici et maintenant » le bien-être de la communauté tout en gagnant en autonomie et en développant le lien social de proximité7. Ces innovations, souvent de l’ordre de l’expérimentation, testent des alternatives adaptées au contexte local et, pour certaines, cherchent à essaimer pour avoir un effet transformateur.
 
L’exemple des villes en transition
Le mouvement international des Villes en transition, initié par Rob Hopkins au Royaume-Uni en 20068, en est l’un des exemples les plus avancés. Les Villes en transition visent à anticiper l’inéluctable pic pétrolier en passant d’une situation de dépendance aux énergies fossiles à une résilience des communautés grâce à des solutions concrètes mises en place à l’échelle locale par les citoyens et acteurs du territoire7. Cette dynamique s’appuie sur la certitude de la crise à venir pour repenser l’ensemble du système9, en rupture avec le modèle consumériste tout en redonnant un pouvoir d’agir à l’habitant sur son milieu dans une perspective de démocratisation environnementale7 (les communautés deviennent force de proposition).

La transition écologique et solidaire, un nouveau projet de société ?

Le développement durable face à ses faiblesses
Le développement durable est présenté comme un horizon nécessaire et commun10 mais, dans le même temps, il est perçu comme impuissant à inverser et même à freiner des évolutions mondiales11. Cette désillusion s’explique notamment par l’ambiguïté sémantique du concept et de sa définition (durable versus soutenable, subjectivité de l’équilibre entre les dimensions environnementales, sociales et économiques, incertitude quant aux besoins des générations futures, tension entre durabilité faible et durabilité forte…) et du caractère mouvant de ses acceptations successives12 (cf. schéma).
 
 
 
Évolution des acceptations du concept de développement durable au fil du temps (Jégou, 2007)
 
Si ce flou conceptuel a favorisé une appropriation très large du terme de développement durable, il a facilité la récupération et le détournement marketing, certains s’en réclamant pour légitimer des politiques existantes ou des intérêts particuliers13. Plus généralement, plusieurs acteurs regrettent l’affaiblissement de l’aspiration initiale de transformation systémique de nos sociétés que portait le projet de développement durable14 et qui se traduirait finalement par une perpétuation du modèle économique classique, un manque d’ambition écologique, une prise en compte insuffisante de la dimension sociale et culturelle, etc.  En fin de compte, le vocable de développement durable ne ferait que déplacer la problématique des approches et intérêts divergents15 -notamment vis-à-vis de la croissance-, du stade des discours généraux et consensuels vers l’étape de la mise en œuvre où les dissensus ressurgissent, ce qui expliquerait en partie les difficultés de traduction des principes de développement durable en réalisations concrètes.
 
Opportunités et défis de la transition
Dans ce contexte de remise en question du concept de développement durable, la notion de transition met l’accent sur un passage à l’acte rapide à travers des initiatives concrètes et des démarches citoyennes locales.   La diversité des expérimentations est conçue comme un gage de résilience et d’adaptation aux contextes locaux. La transition écologique et solidaire permettrait ainsi d’accélérer le changement de système en osant de nouvelles voies et en engageant directement les citoyens7. Les promoteurs du terme de transition le revendiquent comme étant plus opérationnel, plus concret et finalement plus efficace que le « concept mou » du développement durable.
Pour autant, l’engouement pour le terme de transition ne doit pas occulter les enjeux et défis qu’elle soulève.
 
Certains sont similaires à ceux déjà rencontrés par le développement durable notamment l’effectivité de la transformation du modèle économique et sociétal ainsi que le flou conceptuel et la récupération abusive. La mise en œuvre de la transition doit encore faire la preuve de son opérationnalité   et   de   la   capacité   des   innovations sectorielles à changer d’échelle et à « faire système ». Enfin, se pose la question de l’intégration de cette approche dans un cadre international toujours très axé sur le développement durable.
Si la transition écologique et solidaire parvient à éviter ces écueils et résoudre les questions non résolues du développement durable, elle pourrait alors être l’occasion de bâtir collectivement un nouveau contrat de société, véritablement équitable et respectueux de l’environnement.
 
Références :
1. Bourg D. & Papaux A. (dir.), Dictionnaire de la pensée écologique, Article ‘Transition’, 2015.
2. Tremblay L., Gouvernance des transitions vers la durabilité, 2011.
3. Boutaud A., La transition : l'après développement durable ?, Revue de prospective territoriale M3, n°4, 2013.
4. Geels, F.W., ‘Technological transitions as evolutionary reconfiguration processes: A multi-level perspective and a case-study’, Research Policy, n°31, 2002. Loorbach, D.,Transition Management: new mode of governance for sustainable development, 2007.
5. Bureau international du travail, Changement climatique et travail: l’objectif d’une «transition juste», Journal international de recherche syndicale, 2010, Vol. 2.
6. Canabate A., Éléments de réflexion sur les initiatives de transition en temps de crise : limites et portées des créativités communautaires, Colloque de Cerisy Quelles transitions écologiques ?, 2015.
7. Laigle L., De la résilience sociétale à la transition écologique, in Société résiliente, transition écologique et cohésion sociale : études de quelques initiatives de transition en France, Etudes & Documents, 2015.
8. Hopkins R., Energy Descent Pathways :evaluating potential responses to Peak Oil, 2006.
Hopkins R., Manuel de transition de la dépendance au pétrole à la résilience locale, Écosociété, 2010.
9. Semal L., Militer à l’ombre des catastrophes : contribution à une théorie politique environnementale au prisme des mobilisations de la décroissance et de la transition, 2012.
10. Rumpala Y., De l’objectif de développement durable à la gouvernementalisation du changement, Politique européenne, 2011/1 n° 33.
11. Jegou A., Les géographes français face au développement durable, L’information géographique n°71, septembre 2007.
12. Theys J., Le développement durable face à sa crise : un concept menacé, sous-exploité ou dépassé ?, Développement durable et territoires, Vol. 5, n°1, 2014.
13. Godard O., Le développement-durable, une chimère, une mystification ?, Mouvements N°41 septembre-octobre 2005.
14. Zaccai E., 25 ans de développement durable, et après ?, PUF, 2011.
15. Rumpala Y., Développement durable : du récit d'un projet commun à une nouvelle forme de futurisme ?, A contrario, 2010/2.
 
(Source : Commissariat général au développement durable /Théma – Télécharger le rapport)
 
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chaos

Le macronisme serait-il une harmonique du désordre ?

Le nouveau président, son nouveau gouvernement, sa nouvelle assemblée, attirent tous les regards et chacun tente de cerner de quoi est fait ce qu’il faudra bien appeler le macronisme. L’innovation politique semble réelle et en interloque beaucoup. Que penser de cette présidence dite « jupitérienne », de cette manie du « en même temps », de ce charivari implacable qui volatilise le paysage politique, de la question de la représentation nationale révolutionnée par la disparition du code binaire droite/gauche qui semblait éternel ? Quelle philosophie sous-tend la nouvelle politique dans un monde chaotique ? Comment gouverner une société qui était perçue comme ingouvernable, tissée de contradictions et d’intérêts divergents ? Et si Emmanuel Macron était en train d’inventer une nouvelle voie dans le gouvernement des sociétés complexes ?
 
Les sociétés contemporaines sont frappées d’un caractère particulier : leur centre de décision unique, l’État, s’est progressivement trouvé placé en compétition au sein d’un espace multidimensionnel et polycentrique. Moins connu que des théoriciens libéraux comme Hayek ou Popper, Michael Polanyi est celui qui a le plus inspiré les recherches sur le polycentrisme.

Polycentrisme et hiérarchie

Polanyi observe que le polycentrisme existe dans plusieurs niveaux de réalité, fût-elle biologique, physique ou intellectuelle. Le système réflexe de posture qui permet au corps humain de rester en équilibre, de s’asseoir ou de marcher, résout des tâches polycentriques. La sagesse humaine que Kant définissait comme « la capacité d’harmoniser tous les buts de la vie » est également polycentrique. Comme l’est toute œuvre artistique dont la finalité est de construire une harmonie polycentrique qui lui est unique. Tirant ainsi son idée des ordres spontanés observés dans la nature, Polanyi transpose, dans le domaine social, une théorie des organisations complexes fort originale. Le polycentrisme désigne alors des sociétés dans lesquelles différentes sphères fonctionnelles coexistent de façon autonome. La politique, le droit, l’économie, l’art, la religion, … sont autant de domaines qui possèdent une logique autonome et qui préservent jalousement leur intégrité. Dans l’idéologie libérale contemporaine, la sphère économique par exemple est disproportionnée et voit d’un très mauvais œil – sauf si cela lui est utile – toute intrusion de la politique dans son domaine. De la même façon que la politique – au moins en Europe – ne supporte aucune intrusion religieuse dans le sien.  Les sphères peuvent entrer en relation les unes avec les autres mais en aucun cas l’une ne peut théoriquement se considérer comme prépondérante sur l’autre. Il n’y a pas de hiérarchie dans le monde des sphères, mais une architecture qui s’apparente plutôt à celle des réseaux. La complexité des sociétés ne vient pas du nombre de sphères entrant en relation ou de la dimension de certaines d’entre elles, mais bien de cette organisation polycentrique.
 
La société, jusqu’à il y a deux ou trois décennies, possédait un centre de décision majeur voire exclusif    – le pouvoir politique de l’État – et des sphères fonctionnelles périphériques. La complexité de nos sociétés contemporaines vient très exactement de la diversification des centres décisionnels correspondant d’une part, à une différenciation fonctionnelle des systèmes sociaux et d’autre part, à la mondialisation des instances de décision. Aucune organisation hiérarchique ne peut alors contrôler cette multiplicité de centres de décision. L’idée qu’une autorité centrale unique puisse accéder à une connaissance synoptique de l’ensemble de la réalité sociale est une illusion. C’est pourtant sur cette illusion que se fondent bon nombre d’idéologies fondées sur le constructivisme social (holisme, socialisme, collectivisme). La pensée politique contemporaine explore d’une autre façon ce même champ d’analyse en développant la notion de réactivité qui vient quasiment en lieu et place de la notion de représentation. Cette dernière ne s’apprécie plus alors en termes d’identité mais sous la forme de la construction d’un lien entre les préférences des citoyens et les décisions des gouvernants. Dans cette logique sur laquelle se fondent les notions d’authenticité ou d’imputabilité (accountability), il y aurait une étroite corrélation – voire idéalement une symbiose – entre la volonté du peuple et les choix politiques des gouvernants.   Ces conceptions de la société appliquent directement le rationalisme cartésien aux problèmes sociaux, sans voir que, malgré la rationalité limitée des acteurs sociaux, la plupart des sphères fonctionnelles se développent sans l’intervention d’un projet délibéré des hommes.
 
Pour Max Weber, éminent penseur de la complexité des sociétés, l’organisation de la société correspond au modèle des machines mécaniques de son siècle. Selon lui, dans un monde marqué par l’industrialisation, dans lequel l’autorité repose essentiellement sur la compétence et la recherche de l’efficacité, la division pyramidale du travail est le moyen idéal pour résoudre la complexité sociale. Les grandes fonctions d’une société sont donc décomposées en tâches partielles qui trouvent chacune leur place dans un échafaudage hiérarchiquement structuré dont l’organisation bureaucratique est le parangon. La bureaucratie représente pour Weber le modèle type de l’autorité à caractère rationnel et légal. Cette forme d’organisation repose sur des règles abstraites, formelles car écrites et impersonnelles. Les détenteurs de l’autorité sont choisis en fonction de compétences rationnellement évaluées. Ils agissent dans le cadre d’une hiérarchie fonctionnelle dans laquelle les contrôles et les voies de recours sont précisément définis. Ce modèle d’organisation fonctionne dans un certain type d’organisation sociale mais il s’applique mal à des systèmes dont les éléments sont à la fois entrelacés et disjoints. Il s’applique encore moins quand l’efficacité de l’action menée sur certains problèmes globaux exige la coopération harmonieuse de systèmes fonctionnels différents.
 
Dans les sociétés complexes modernes, toute stratégie de traitement des grandes questions, si elle est fondée sur une architecture hiérarchique et monocentrique est vouée à l’échec. En effet, l’ordre de logique pyramidale possède une dynamique linéaire. Il ignore tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à des effets latéraux ou à des prolongements exponentiels. Il n’y a pas de dimension orthogonale dans un plan hiérarchique. La logique hiérarchique raisonne en chaînes causales et ignore les boucles et les interconnexions propres aux réseaux. Elle s’attache aux détails et aux actions immédiates mais ignore les perspectives et les visions d’ensemble. La logique hiérarchique est binaire, c’est oui ou non, tout ou rien. Son appréhension de la réalité est univoque ce qui conduit souvent à des positions radicales inefficaces ou contreproductives dans le cadre d’un univers complexe.

« En même temps »

Les sociétés fondées sur un modèle hiérarchique détestent le désordre ; elles considèrent l’ordre comme le contraire du chaos. Or, dans un système complexe, l’ordre parfait c’est-à-dire l’absence totale de mouvement entre les éléments de l’ensemble s’appelle la mort ou au moins le blocage. Une société complexe comporte un nombre excessivement grand de relations dont un bon nombre sont arbitraires et contradictoires. Rechercher l’ordre dans cet ensemble vivant conduit à l’arrêt du système. Sommes-nous pour autant condamnés à l’anarchie ? Certainement pas car il existe un espace relativement grand entre anarchie et ordre absolu dans lequel la juste mesure peut être trouvée. Rechercher l’ordre d’une société complexe c’est se situer en équilibre entre le chaos et l’ordre parfait, car l’un comme l’autre sont ingouvernables. Dans cette situation, le macronisme semble ne prétendre nullement rechercher l’unité mais plutôt, dans une démarche plus créative que dirigiste, l’harmonie des différences. Le cadre de pensée de cette politique n’est pas la logique classique mais la structure du chaos. Se pose alors le problème de la gestion de la contradiction, qui est un des fondements de la démocratie.
 
Dans la logique classique, la contradiction est le signal d’alerte qui indique que l’on fait fausse route ou qu’une erreur s’est produite dans le raisonnement. Cette logique est, depuis quelques décennies, battue en brèche par les physiciens qui découvrent des situations dans lesquelles la contradiction est irréductible. Par exemple, il est impossible de trancher définitivement entre une conception corpusculaire ou une conception ondulatoire d’une particule. Cette contradiction est alors considérée comme une notion complémentaire qui doit être acceptée et entrer dans le raisonnement pour approcher la connaissance. Cette problématique, qui agite les sciences de la nature mais aussi les sciences de l’homme, aboutit à l’idée que la logique aristotélicienne binaire n’est plus suffisante et qu’il faut lui substituer des logiques polyvalentes, qui transgressent la logique classique. Certes, on peut revenir à la logique classique dans le traitement des phénomènes complexes, mais seulement pour valider des séquences et jamais la totalité. Cela signifie que la logique classique est rétrospective, elle permet de corriger des erreurs, à l’échelle de la séquence, mais dès qu’il s’agit du mouvement, de la dynamique d’ensemble, ou de la créativité, elle s’avère insuffisante.
 
Dans nos sociétés contemporaines, la complexité est perçue comme un brouillard de confusion, comme une incertitude, une incompréhension irréductible à la logique. Pourtant, la complexité est un défi majeur que la plupart des gouvernants qui se sont succédés aux responsabilités s’engagent invariablement à relever. Or ils ne pourront jamais tenir cette promesse car la réalité n’est pas celle-là. En effet, la complexité comporte deux nœuds fondamentaux : un nœud empirique et un nœud logique. Le noyau empirique de la complexité, c’est les désordres, les aléas, les complications, les situations enchevêtrées, les diversités proliférantes de situations. Le noyau logique est formé des contradictions qui doivent être affrontées et des parts d’indécidabilités internes à la logique. Si l’on s’arrête à ce stade de la réflexion, on pense immédiatement que la complexité est régressive puisqu’elle introduit une part importante d’incertitude dans une connaissance qui a toujours cherché la certitude absolue. Or, un tel absolu n’existe pas. C’est une fable inventée pour rassurer les hommes. La complexité n’est pas régressive mais, au contraire, extraordinairement progressive car elle oblige à mettre en œuvre une pensée politique nouvelle, une pensée créative qui admette que tout n’est pas quantifiable, mesurable, gérable. Une pensée qui reconnaisse la réalité anthroposociale comme naturellement multidimensionnelle, à la fois biologique, individuelle et sociale. Une pensée politique qui comprenne que les disciplines qui cherchent à penser et gouverner les hommes, – la psychologie, la sociologie, l’économie, le droit, la démographie, etc. –, ne sont pas des catégories séparées mais qu’elles représentent plusieurs faces d’une même réalité. Cette pensée multidimensionnelle chère à Edgar Morin comporte la nécessité impérieuse d’introduire la dialogique – qui est une des clés de l’innovation politique.
 
La dialogique qui sous-tend le fameux « en même temps » de Macron, signifie que deux logiques ou deux natures, ou deux principes, peuvent parfaitement être liés en une unité, sans que la dualité ne se perde dans cette unité. En d’autres mots, les différences et les contradictions peuvent coexister et former une unité sans jamais perdre leurs spécificités. La dialogique comporte l’idée que les antagonismes sont stimulateurs et régulateurs. Adopter une démarche dialogique en politique, c’est instituer la sauvegarde de la diversité, organiser et réguler le jeu des antagonismes d’intérêts, d’idées, de conceptions, d’opinions, de façon à ce que ces contradictions puissent devenir créatives et productives.  Contrairement à la dialectique qui est un outil conceptuel permettant de résoudre les contradictions pour percer la vérité, la dialogique, au contraire, affronte la complexité et ne cherche pas à résoudre la multidimensionnalité de la dispute avec le réel.

Harmoniser le désordre

Le dilemme fondamental du macronisme est qu’il doit coordonner des disparités et harmoniser, en quelque sorte, le désordre, mais sans l’appui d’une autorité suprême – comme pouvait l’être l’État parfaitement souverain –, sans centre décisionnel affirmé et exclusif. En effet, dans les sociétés complexes, la multiplicité des sphères fonctionnelles et leur intrication dans le jeu social empêchent de savoir de façon claire et absolue quelle est la sphère prépondérante pour la légitimité de l’action. L’économique est-il supérieur au politique, ou bien est-ce le droit, le social ou la science ? Il n’existe pas de point de vue hiérarchique qui décide de la suprématie de l’une ou l’autre des sphères fonctionnelles. Dès lors, chacune voit midi à sa porte. Chaque sphère donne la primauté à sa propre fonction et considère les autres systèmes fonctionnels en particulier et la société en général, comme son environnement. Chaque sphère possède ainsi sa propre écologie. Le mode de développement de nos sociétés complexes actuelles a poussé à l’extrême ce mécanisme et l’a progressivement modifié en transformant la modalité dialogique qui devrait le sous-tendre en une modalité hologrammatique. Cela signifie que, tout comme un hologramme où le tout est dans la partie qui elle-même est dans le tout, chaque sphère prétend inclure la société tout entière dans son périmètre de fonctionnalité. Dans cette perspective, il existe toujours un principe d’unité mais qui est diffracté en une multitude d’unités d’origines diverses. Chaque sphère projette son unité de la société en fonction de sa logique particulière. La politique n’échappe pas à cette règle.
 
Quelle valeur accorder alors à une représentation de la société qui n’est que le reflet projeté par une sphère parmi d’autres ? Longtemps la politique, puis l’économie, ont projeté sur la société prise, dans sa totalité, leur logique prépondérante. Aujourd’hui, ce sont les médias qui se mêlent à cette compétition. Demain la science, la santé, ou la religion, ou l’art, pourront tout aussi bien le faire. Quand une partie se prend pour le tout, elle occulte une spécificité de tout système social complexe : l’interdépendance et l’intrication de fonctions diverses.  S’il y a crise de la politique, aujourd’hui, c’est à cause de l’impossibilité de définir parmi les sphères fonctionnelles celle qui assure le rôle dominant. Mais cette question est vaine car, définir une sphère plutôt qu’une autre, est contraire à la caractéristique des sociétés complexes dans lesquelles nous vivons. Aucune ne peut jouer, avec une légitimité incontestable, le rôle de créateur, de clé de voûte et de protecteur de l’unité de la société.
 
Si le macronisme veut innover, il devra coordonner et intégrer ces différentes sphères spécialisées tout en régulant le mouvement centrifuge de leurs possibilités. La tâche est particulièrement difficile parce que chaque sphère fonctionnelle accroît sans cesse son autonomie et produit, par sa structure même, une quantité toujours plus grande de possibilités. Ce phénomène accroît l’impression de complexité – voire de confusion – de l’ensemble sociétal. Les sphères fonctionnelles multiples et nombreuses produisent une surabondance de sous-systèmes fonctionnels et de possibilités, chacune dans leur domaine. L’exemple le plus trivial est celui de la sphère médiatique informationnelle qui atteint quasiment un seuil de saturation de la production d’informations. Il en est tout autant pour la sphère législative qui produit plus de lois et de normes qu’elle ne peut en appliquer. La poussée à l’extrême de la spécialisation et de l’efficacité des sphères fonctionnelles aboutit à une situation où les turbulences, les risques engendrés et les dangers d’autodestruction conduisent à des situations incontrôlables. Cette surproduction de possibilités sans coordination ni contrainte d’un quelconque centre décisionnel extérieur oblige à être réduit à espérer que les systèmes puissent exclure d’eux-mêmes, de l’intérieur, les conduites non viables ou porteuses de risques extrêmes.
 
La tâche du politique est, dans ces conditions, de confronter les systèmes fonctionnels à leurs surcharges de possibilités et à réguler la dynamique centrifuge qui les anime. Ce dernier point est le plus sensible car chaque système fonctionnel considère la réalité selon son propre point de vue en ignorant que d’autres critères peuvent entrer en jeu. Par exemple, l’économie est obnubilée par ses propres critères de rentabilité ou d’opportunité mais a beaucoup de mal à intégrer dans sa logique les critères d’autres sphères comme l’éthique, les obligations sociales, les risques environnementaux, la santé, et bien d’autres.
 
Les sphères fonctionnelles n’ont ainsi aucune loyauté par rapport à la société. Ce sont des systèmes clos qui ont leur propre logique de fonctionnement, de développement et de reproduction. C’est précisément cette incapacité de percevoir la totalité qui fait, paradoxalement, leur efficacité. Le politique innovant ne cherchera donc pas à mener une tâche impossible en tentant de réguler, de l’extérieur, les sphères fonctionnelles, par nature closes sur elles-mêmes.  Pas plus qu’il ne pourra s’arroger la prétention d’être le garant d’une unité générale contre des intérêts particuliers. Le ne peut plus prétendre être le représentant de l’unité de la société tout simplement parce que cette unité n’existe pas et parce que la prédominance hiérarchique a disparu avec l’émergence des systèmes complexes.

Point de réflexivité

Cette question de la recherche d’un point exogène capable d’apporter de l’ordre dans la complexité n’est pas nouvelle ; c’est une véritable quête du Graal qu’ont mené de nombreux penseurs à travers les époques. En son temps, Leibniz avait observé que les monades « n’avaient point de fenêtres » et ne pouvaient communiquer entre elles. La recherche d’une entité capable de donner un ordre, une programmation de l’ensemble des monades, a donc stimulé tous les grands esprits. Est-ce Dieu, « la main invisible » d’Adam Smith, « la ruse de la raison » de Hegel, l’holisme ? Nombreux sont ceux qui ont cherché une illusoire structure de la totalité, un point fixe extérieur. Jacques Derrida, dans sa démarche déconstructiviste se demandait ce qu’il adviendrait si l’on s’ôtait de la tête l’idée qu’il puisse exister ce point fixe, cette « structure centrée ».  Sans clé de voûte, le système s’effondre-t-il ? Le cri de Nietzsche « Dieu est mort » appelle-t-il le chaos éternel, la fin de la beauté du monde, de son sens et de son but ? La théorie de la complexité apporte une réponse innovante à cette angoisse : remplacer ce point fixe extérieur de la monadologie, qui s’avère illusoire, par un point fixe endogène, produit par l’action des hommes à l’intérieur des sphères elles-mêmes, mais qui, par un mécanisme d’auto-extériorisation, se présente comme un point de référence extérieur, capable d’orienter l’action.
 
L’ordre et le désordre apparaissent alors comme la manifestation d’un même mécanisme, le passage de l’un à l’autre correspondant à la substitution d’un point de vue fixe endogène par un autre. Il n’est alors plus nécessaire de faire appel à des « ruses de la raison » pour penser l’ordre ni de craindre le désordre, qui peut parfois s’organiser en formes stables. Cette question n’est pas seulement philosophique ; elle est le nœud de la métamorphose du politique.
 
Montesquieu, dans sa théorie de la séparation des pouvoirs, avait magistralement démonté les rouages de cette problématique de l’auto-extériorisation du social. Jean-Pierre Dupuy nous rappelle en effet que, selon l’auteur de l’Esprit des lois, le pouvoir est nécessairement destiné à être abusé et à s’opposer ainsi à la liberté. Il doit donc être divisé afin de se neutraliser lui-même et se rendre impuissant. Mais, si les trois pouvoirs – exécutif, législatif, judiciaire – s’empêchent mutuellement, qui va décider ? Hobbes et Rousseau répondraient « le Souverain ». Montesquieu, en visionnaire des théories complexes les plus actuelles, propose une autre réponse : « Ces trois puissances devraient former un repos ou une inaction. Mais comme, par le mouvement nécessaire des choses, elles sont contraintes d’aller, elles seront forcées d’aller de concert. »  Ce que nous explique ici Montesquieu, c’est que les décisions doivent être prises, mais qu’elles le seront par le jeu des procédures de négociation, de recherche de compromis, entre des pouvoirs antagonistes. « Il se peut que la décision finale ne corresponde à la volonté d’aucun d’entre eux, ou même soit contraire à chacune de ces volontés. Il y a bien une décision collective, mais aucune entité, pas même la « collectivité », ne peut en être dite le sujet. »  Un ordre collectif peut ainsi naître indépendamment de la volonté des individus et sans pour autant nécessairement résulter de la volonté d’une entité supra-individuelle. Dans ce processus caractéristique d’innovation ouverte, le social s’est ainsi auto-extériorisé.
 
Le politique se situe désormais à un autre niveau, celui du contexte social ; il dessine dans la réalité complexe, des espaces d’autonomie et des axes de coordination. Il met en œuvre une politique réflexive c’est-à-dire une politique qui permette à chaque système fonctionnel de s’auto-extérioriser, de se situer non pas par rapport à une unité ou à un ordre préétabli, mais par rapport à un contexte mobile et changeant, que le politique est alors le seul à devoir identifier et désigner à toutes les parties. C’est dans ce contexte que se situent les individus, ces êtres humains multiples qui composent la société et qui forment « les limites problématiques » des différents systèmes fonctionnels.
 
Par cette politique réflexive, les systèmes fonctionnels sont incités, par le politique, à prendre conscience qu’ils sont des éléments importants de l’environnement des autres systèmes sociaux avec lesquels ils interagissent, de la société en particulier et du monde en général. Dans cette logique, le macronisme devra s’attacher à démontrer que les mécanismes d’autorégulation, habituellement mis en œuvre par les systèmes fonctionnels pour eux-mêmes, peuvent être développés également, avec la même efficacité et dans un jeu à somme non nulle, aux dynamiques externes qui lient l’ensemble de la société et qui font son environnement. Cette nouvelle dimension du politique réduit certes ses possibilités de diriger et de commander autoritairement les structures de la société ; en revanche elle lui confère une fonction créative majeure qui ne pourra que grandir son importance : celle de structurer, dans une exigence réflexive, la forme sous-jacente permettant aux contenus de la société de se déployer.
 
 
Ce texte est largement extrait de Créative politique ! de Gérard Ayache, UP’ Editions
 
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