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Dans Analyses

Notre renaissance en cinq mots

Entropie, sérendipité, procrastination, empathie et résilience sont des mots nouveaux pour la plupart d’entre nous, mais de plus en plus familiers pour ceux qui contribuent à la réflexion sur les changements auxquels nous devons faire face.
Voici pourquoi par ordre d’entrée en scène.

L’entropie

Ce mot a un sens différent suivant le contexte scientifique dans lequel il est employé.

Dans le contexte du changement actuel, il fait allusion au fait que l’Occident, qui a tenté de conquérir le monde économiquement, militairement et culturellement, entre dans une phase de reflux où la force qu’elle a mis dans cette conquête de disperse à travers le monde au point de le vider de sa singularité, voire même de son énergie vitale.

Sa force a été physique, mais surtout culturelle : sa maîtrise croissante des arts et des sciences lui a permis de créer de nouvelles formes de richesses et de se doter d’un mode de « vivre ensemble » de plus en plus efficace.

Concrètement, durant les trois derniers siècles, l’Europe puis l’Amérique du nord amenait chez elle de la matière première et la transformait puis revendait ses produits manufacturés. En produisant à grande échelle dans ses usines, elle a appris à être efficace, à maîtriser la matière et à rendre ses produits performants. Elle a accumulé de la richesse financière, mais surtout du savoir.

A présent, elle touche aux limites de son système et sa supériorité décline. Sa maîtrise des arts et des sciences se diffuse à travers le monde et sa capacité à accumuler de la richesse s’amenuise au profit des autres continents.

Sa logique financière, qui a été son accélérateur, devient le vecteur de la dispersion de sa capacité d’influence. En cause, la croyance selon laquelle « la main d’œuvre moins chère ailleurs » est une source de richesse à exploiter. Ceci est sans conteste vrai, seulement dans un premier temps.

En effet, c’est en faisant les choses que se créent les savoir-faire et que s’enrichissent les outils et les méthodes. Lorsque ces éléments sont délocalisés, le savoir-faire s’étiole puis disparaît. Il en va ; de même pour les outils et les méthodes. Ce qui sert à fabriquer de la richesse s’efface.

La reconstitution de ce patrimoine perdu devient très cher car, entre-temps, les autres citoyens de cette planète ont fait des progrès, ont eu des idées nouvelles et se sont donnés de nouveaux challenges. Il devient difficile de courir derrière.
En réalité, les occidentaux ont eu l’intention de délocaliser les tâches « à faible valeur ajoutée », c’est-à-dire celles qui concernent l’intelligence de la main et la patience des corps. Ils ont voulu garder auprès d’eux les tâches qui concernent l’intelligence de la tête et la créativité.
Or, cette façon de faire n’est pas réaliste. C’est au contact de la matière que naissent les idées. En particulier celles de produire plus efficacement tout en élevant la qualité. Une entreprise est un tout cohérent qui nécessite une bonne synergie entre tous ses talents. La subordination des uns sur les autres n’est pas une bonne base pour susciter du progrès et de la créativité. Elle a été nécessaire lorsqu’il fallait diriger des armées de main d’œuvre peu qualifiées. A présent, les tâches nécessitent de plus en plus de qualification et de capacité de décision. La subordination n’est plus possible.

La question est donc de savoir à quoi ont servi les gains financiers obtenus en réduisant ainsi les coûts de main d’œuvre des produits occidentaux … la réponse n’est pas claire. Dommage.

La sérendipité

Ce mot, traduit brutalement de l’anglais, tend à désigner le fait de créer du hasard pour découvrir ce que nous n’aurions sans doute pas trouvé avec une démarche rationnelle.

Le simple fait de reconnaître une telle approche représente un changement de mentalité face à la toute-puissance de la démarche scientifique du siècle précédent. Ceci ne veut pas dire que la démarche scientifique soit démodée. Elle va simplement cohabiter officiellement avec d’autres démarches réputées correctes.

Ceci correspond au fait que les progrès, dans un nombre croissant de domaine, ne peuvent plus venir de l’approfondissement de la connaissance de sa matière et de son marché. Il faut savoir sortir de son propre cadre, écouter les ingénus et les hyper-experts qui ne sont pas dans le périmètre habituel.

Ceci restructure en profondeur le processus d’innovation qui se fait pour une petite part à l’intérieur de l’entreprise et pour l’essentiel, à l’extérieur à travers des partenariats et plus couramment par des achats de startups.

Le tissu des startups devient donc un lieu charnière entre le monde de la recherche et le tissu entrepreneurial. Il doit être supporté par la collectivité et plus particulièrement par le tissu entrepreneurial, ce qui n’est pas le cas. Actuellement, il est essentiellement à la charge de la collectivité, du moins en France. Ce paradigme ne saurait durer car nos startups sont faméliques et les ménages peu récompensés lorsqu'elles prennent des risques en apportant le soutient qui pallie à cette anomalie. La collectivité ne peut supporter l’innovation à fond perdu alors qu’elle est destinée à profiter aux tissus d’entreprises transnationaux. Elle doit donc faire en sorte d’enraciner la richesse culturelle, les outils et les méthodes.

Enfin, la reconnaissance de la sérendipité comme approche alternative à la création d’idées et de savoirs nouveaux remet notre vision de l’élite. La multiplicité des talents et des porteurs d’expérience exige de décloisonner les échanges et les cursus. La perception d’élite ne se fait plus via le diplôme d’origine, mais via les faits et les engagements personnels.

C’est la raison pour laquelle nous devons élargir notre capacité à produire des élites potentielles dans tous les domaines.

Procrastination

Ce terme désigne le fait de reporter au lendemain ce qu’il est possible de faire le jour même. Ceci n’est pas bien, à priori, puisque le temps perdu ne se rattrape jamais.

En fait, le temps n’est pas perdu s’il est investi dans la germination d’idées, d’échanges, d’expériences, d’observations ou encore d’approfondissement de connaissances. Les idées ont leur cheminement. Elles ne prennent pas date avec nos agendas. Elles ont besoin d’être malaxées avec de la matière, de la réalité, des objections ou encore du temps. Elles ont besoin d’être crayonnées, verbalisées et modélisées.

Mais attention : il y a aussi la mauvaise procrastination, celle qui est improductive voire même contre-productive. Nous sommes trop débutants en la matière pour diagnostiquer l’état dépressif et l’état de mobilisation interne, mais déjà des gourous nous donnent des conseils …

Reconnaître une certaine utilité à cette forme de productivité, sans culpabiliser celui qui la pratique, indique que nous reconnaissons que la vie est plus complexe et que la vraie richesse se trouve au-delà du simple fait de produire et de consommer.

L’empathie

Selon Jeremy Rifkin, nous entrons dans l’ère de l’empathie. Malgré un long ouvrage sur le sujet, il n’a pas été totalement compris. L’empathie est un mode relationnel complexe dans lequel des individus font l’effort de se comprendre mutuellement avec l’idée, non pas de se dominer les uns et les autres dans un combat, mais de construire un agrément, si possible novateur.

Cette idée constitue une évolution dans les relations entre les hommes, car elle est la plus sophistiquée que nous n’ayons jamais développée. Il s’en suit que les leaders que nous allons rechercher vont avoir un profil plus riche que ce que nous avons admiré jusqu’à présent. Les nouveaux leaders sont des rassembleurs et des stratèges capables de comprendre et d’anticiper l’environnement social et politique avec l’idée de construire des accords relativement durables mais aussi adaptables.

L’empathie est à l’opposé de la logique du financier façon XXème siècle, dont la vue est courte et qui l’impose autour d’elle. C’est d’ailleurs ce besoin émergeant de voir loin qui impulse notre métamorphose civilisationnelle. Le mouvement écologique y est pour beaucoup car il impose de constater que nous ne pouvons pas dompter la nature, mais composer avec elle. Or l’échelle de la nature correspond à du très long terme pour nous, les humains.

Par extension, nous admettons que nous avons intérêt à écouter la foule car elle contient naturellement les experts les plus pointus qui peuvent apporter des idées pour répondre à des problématiques les plus complexes.

De ce fait, la notion d’élite devient une notion du passé. Une autre notion va voir le jour, mais ses contours ne sont pas encore clairement établis.

La résilience

Ce mot exprime la capacité à s’adapter à un environnement changeant. Actuellement, il prend une acuité particulière car les porteurs du changement doivent avancer malgré la capacité des institutions à assurer la stabilité des systèmes en place.

C’est donc les résilients qui portent le changement, ceux qui savent écouter les lanceurs d’alerte, puis construire des solutions et commencer à les mettre en œuvre.
Sans eux, rien n’est possible. Sans eux, nous nous enfoncerions dans le chaos avec des institutions de plus en plus inadaptées, organisant à notre insu notre descente dans un long assoupissement …

La difficulté est donc de cerner les bonnes et les mauvaises résiliences. Voilà pourquoi nous devons tous être attentifs en cette période de mutation.

Une des clefs de voûte du changement provient de l’intrusion du numérique dans notre vie quotidienne. C’est avec lui que nous pouvons être des contributeurs vigilants, chacun a notre échelle et avec nos centres d’intérêt et nos expertises.

L’absentéisme record de ces dernières élections donne l’impression que les citoyens ne font plus confiance aux élus, comme s’ils appartenaient à un système qu’il faut simplement maintenir le temps qu’un nouveau système s’instaure. Ce n’est donc plus avec eux que les citoyens débattent, mais entre eux, via l’Internet et les innombrables colloques auxquels ils peuvent participer.

Geneviève Bouché, Docteur en Sciences des Organisations