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Dans Analyses

Ma doublure numérique, le monde et moi

Imaginez une seconde que vous puissiez créer en quelques secondes, un objet étrange et familier, qui vous ressemble comme deux gouttes d’eau, que vous puissiez admirer et déplacer. Un objet qui accepte sans broncher de se plier à toutes vos facéties, vos envies, vos impulsions. Cet objet existe. C’est votre alter-ego, votre double numérique.

En combinant les technologies 3D, les hologrammes, les systèmes de reconnaissance de formes, les manipulations d'objets virtuels via le web, la doublure numérique va au-delà du simple et désormais familier « avatar ». Au sens commun du terme, l'avatar est une transformation, une mutation. Le mot vient d'ailleurs directement de la culture brahmanique hindoue, et désigne les différentes incarnations de Vishnou.
Dans le monde numérique, l'avatar est une représentation graphique. La doublure numérique est quant à elle si proche du réel, que l'on peut désormais parler d'alter-égo numérique. L'arrivée des doublures numériques ouvre de nouvelles perspectives - vie augmentée, hypervie diront certains - et des modes d'interactions entre le réel et le virtuel encore insoupçonnés.

Le modèle idéel du réel

Le grand psychologue Paul Watzlawick, père de l'École de Palo Alto, nous le dit tout net : le réel est un effet de la communication.
Si on le suit, le virtuel possède la particularité d'être une potentialité de réalité, une intentionnalité, qui se réalise par la vertu de son mouvement propre. Virtuel ne vient-il pas du latin virtus qui signifie force, énergie, impulsion initiale ? Le virtuel est donc du réel en actes. Il n'y a pas antagonisme entre les deux notions, ce sont deux états d'une réalité commune, l'une plus palpable et l'autre plus projetée, symbolisée.

Ces objets virtuels que sont les doublures numériques se comportent alors comme le modèle idéel de l'objet réel, c'est-à-dire comme une représentation qui est plus du domaine de la propriété que de l'idéal. Le modèle idéel de mon propre visage, de mon propre corps.
Le virtuel apparaît ici comme une nouvelle dimension du réel, non pas destiné à le remplacer, mais à l'envelopper d'une extension, d'une couche de possibles qui ne sont plus seulement imaginaires. Les travaux de recherche menés dans le cadre de la Chaire Modélisation des imaginaires de l'Institut Telecom ParisTech dirigée par Pierre Musso avec différents partenaires industriels comme Dassault Systèmes vont résolument dans ce sens.

Mobilité et ubiquité

Avec les réalités virtuelles, l'image et le lieu, l'image et la présence, qui étaient opposables terme à terme, se mettent à s'hybrider de façon inédite. Le monde du cinéma l'a bien compris depuis longtemps et va encore plus loin aujourd'hui avec l'Agence de doublures numériques qui s'est donnée pour mission de gérer le double numérique des acteurs.

Mais, plus prosaïquement, avec ma doublure numérique je vais pouvoir faire du shopping de chez moi, confortablement installé devant mon écran ; mais je peux aussi transporter ma doublure numérique chez mon coiffeur pour tester ma prochaine coupe de cheveux. Et la soumettre, si je le veux, à la critique de mes nombreux amis des réseaux sociaux.

La doublure numérique facilite l'expérience de l'achat à distance mais aussi incite au trafic vers le point de vente. En effet, rien ne sera plus aisé que de transporter physiquement son double en magasin, pour lui faire essayer la garde-robe de cet été. Moi, réel, observateur critique des mutations de mon double, représenté en relief ou en hologramme dans le salon d'essayage.

Shopping métamorphosé

Les doublures numériques accessibles au grand public développées actuellement par quelques laboratoires et jeunes sociétés de pointe, pour les technologies 3D ou pour les représentations holographiques, annoncent des perspectives radicalement innovantes dans de nombreux domaines, et en premier lieu ceux concernant les activités commerciales.

Les entreprises de distribution de biens de consommation y verront là un nouveau terrain de jeu et des perspectives révolutionnaires dans leurs modèles de commercialisation. En effet, rien de plus facile et de plus ludique que d'essayer, changer, tester, comparer sur sa propre image toute sorte de produits ; or le vieil adage du commerce est toujours valable : l'essayer c'est l'adopter.

Chacun aura bientôt sa doublure numérique pour se promener, pour échanger, pour découvrir, pour faire du shopping, pour se dispenser des corvées d'essayage, pour mieux choisir sa coiffure, ses lunettes, ses accessoires de beauté, ses vêtements, son maquillage. Un double numérique avec qui il sera possible de tout tenter, tester, expérimenter, en toute tranquillité, en toute intimité, en toute sécurité. De partout, sur écran mobile ou fixe. Avec qui il sera possible de partager, de comparer, de rêver. Une voie nouvelle s'ouvre dans le e-commerce mais aussi dans les stratégies de merchandising.

D'une manière générale, les entreprises ont bien compris que la réalité virtuelle prépare la réalité de demain. En augmentant la réalité humaine, les doublures numériques seront ainsi peut-être aussi, à leur façon, l'avenir de l'homme.

Gérard Ayache