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Dans Analyses

Désirs de parents, désirs d’enfant

temps marranes

Paule Pérez est philosophe et psychanalyste ; elle apporte ici son point de vue sur l'actualité et le traitement de l’information. Tant il est vrai que les "nouvelles" ne le sont pas pas toujours. Répétitions, refoulements, retournements, formations de l’Inconscient, transmissions inattendues, dénis y abondent, autant que distorsions, surdités, aveuglements ou étourderies. Parfois il suffit de modifier à peine l’angle de vue ou de s’attacher à un mot plutôt qu’à un autre, pour que le champ s’élargisse, s’approfondisse... 
Autant de petites différences, qui nous éclairent autrement.

Une jeune femme a donné naissance à un enfant voici 18 mois, et ce fut un “accouchement sous X”. Dans les mois qui ont suivi le bébé a été confié à un couple en vue d’adoption.
Entre-temps le géniteur ayant appris ce qui s’est passé, s’est senti père, et s’est fait connaître en exprimant son désir d’élever l’enfant. Et ce, peu de temps, semble-t’il après que le processus d’adoption ait été confirmé, dans une course contre la montre.

La décision est tombée ce 25 novembre en Appel : l’enfant reste dans la famille adoptive. Selon certains juristes, pour qui l’affaire est particulièrement importante, la Cour de Justice européenne pourrait moduler ce jugement de sorte que le père biologique, recouvre quelques droits, tel celui de visite et même peut-être quelque chose de l’ordre de l’autorité parentale.
Cette histoire nous laisse tristes et perplexes, quelque peu égarés.

Pour les psychanalystes l’enfant “sait déjà” qu’il s’est noué un imbroglio à son sujet. Sa maman l’a laissé, pour des raisons qui lui appartiennent, son géniteur souhaite vivement en être le père, et sa famille adoptive ne désire que le garder, et le voir grandir.

Voila un cas bien déroutant, où, loin d’être “sans famille”, un bébé en aurait déjà une de trop, et où la société est sommée de faire tomber le couperet de la Loi.

Que dire à l’enfant dans quelque temps, qu’il vienne ou non à questionner ? Cela suffira-t-il de lui montrer le jugement de la loi des adultes ? Quelles questions s’agiteront en lui ?

Les possibilités de la loi qui permet à une femme pour des raisons qu’on n’a pas à connaître de se défausser de sa maternité, ces dispositions qui donc prévoient qu’un enfant puisse au moins un certain temps, se trouver sans parents et confié à la protection publique, sauraient-elles désormais prévoir qu’il puisse légalement en avoir trois au lieu de deux, soit une mère et deux pères ?

Et pourquoi pas ?

On peut déjà se questionner sur la langue. Ne dit-on pas : “j’ai un enfant”? (ou deux, ou trois...). A prêter l’oreille, comment ne pas y entendre la possessivité insue de l’expression ? Nul n’est propriétaire de personne !

Se sentir détenteur d’un enfant, même à dose minime, et pire, au nom de l’amour, a en effet quelque chose de “l’avoir”. Et ici on ne peut s’empêcher de penser au très antique jugement de Salomon où un bébé évite de justesse d’être “divisé” entre ses deux mamans, dans une “coupure” qui aurait pour conséquence la plus probable, qu’il se sente “coupable”, envers l’une ou l’autre ou les deux.
L’immersion contemporaine dans la pluralité sociale et affective ne pourrait–elle rendre possible que nous envisagions que cet enfant si désiré ait deux familles ? Un peu comme les enfants au sein des familles dites recomposées ?
On sait que ce n’est pas idéal, mais sa jeune histoire a commencé d’une manière si spéciale qu’on ne voit pas comment en envisager le déni au nom même de la protection de l’enfance. Et il ne suffira pas de “lui dire la vérité”. En effet, qu’en serait-il alors de son rapport secret intérieur, avec le patronyme perdu en route, au-delà d’une ordonnance légale ?

La Justice pourrait-elle innover et inventer des solutions vivables, judicieuses et mesurées, d’abord pour le petit et ensuite pour les parents qui l’aiment ?

Eh quoi, qu’on le veuille ou non, cet enfant a bel et bien une génitrice absente, et deux pères. Sa vie porte déjà la marque de son entrée dans le monde et dans la société.

Vu sous cet angle, c’est probablement en lui racontant autre chose, au nom d’une conception univoque de la famille déjà bien égratignée, que nous serions dans la folie !



Paule Pérez,  est Philosophe, Psychanalyste, éditrice de la Revue Temps maranes