Close
Dans Analyses

« Elargir » la notion d’innovation

innovation

« Réinventer l’alliance sciences sociétés – un impératif démocratique », voilà l’intitulé d’un événement original qui se tiendra à Paris, à l’Espace Pierre Cardin puis au Sénat les 7, 8 et 9 janvier 2015. Cet événement – un colloque-forum – doit s’entendre comme la « première étape d’un processus qui sera long ». Co-construit par des acteurs du monde de la recherche et de la « société civile », il a l’ambition de mettre à jour et de légitimer l’intensification et la multiplication des formes d’interactions entre les sciences, les recherches, les innovations et les sociétés qui se sont développées depuis 40 ans environ, qui touchent ou presque tous les secteurs d’activité et les catégories d’acteurs… et qui demeurent pourtant largement invisibles aux institutions, aux politiques publiques, mais aussi souvent, aux acteurs eux-mêmes ! Curieux paradoxe qu’il s’agit préalablement de comprendre pour être en mesure de proposer les gestes publics et privés appropriés à leur prise en considération…. dans un futur « Livre blanc recherche-sciences-sociétés » qui, en outre, tiendrait compte ab initio des dimensions européenne et internationale de la question ainsi posée.

Dans ce qui suit, on focalisera l’attention exclusivement sur l’innovation –  au cœur de l’intérêt d’Up’ Magazine – à propos de laquelle il est posé comme hypothèse, au principe même de cet événement, que la signification de cette notion apparaît aujourd’hui limitée, et qu’il s’agit de « l’élargir ».

Voilà donc un autre paradoxe : l’innovation serait aujourd’hui l’objet d’une signification limitée… alors que l’espace public des dialogues et des démarches n’a jamais tant regorgé d’aussi nombreuses rencontres sur l’innovation ! De fait, on le sent depuis un bon moment, mais à s’en tenir à ces deux derniers mois en France, la thématique de l’innovation est devenue… incontournable. A chaque fois à peine habillée d’un qualificatif distinctif. Ainsi, à l’évidence, les rencontres sur l’innovation ouverte et ses nombreux visages, sur l’innovation responsable, sur l’innovation frugale, … fonctionnent comme des petites musiques désormais connues du grand public. Mais on a pu recevoir d’autres cartons d’invitation. Pour la « Semaine de l’innovation... publique », en novembre, à l’initiative du Gouvernement. Pour des « événements » consacrés à l’innovation… financière : Actionaria, rendez-vous annuel régulier et Alternativa, « bourse européenne des PME de croissance ». Pour l’innovation… technologique au cœur du colloque Transvision, organisé par le courant français du transhumanisme. Quant à l’innovation… sociale, elle n’a pas été en reste, dans des cénacles fort différents : aux journées de l’économie organisées par le journal Le Monde à Lyon et, simultanément, au cabinet international de consultants Accenture allié pour la circonstance au Groupe SOS, lesquels recevaient « la référence mondiale de l’innovation sociale, de passage à Paris » (sic)[1], rien de moins ! Or, ce n’est là, bien sûr, qu’un petit échantillon de ces manifestations…

Par ailleurs, pour « ranger » ou inscrire l’innovation et assurer son succès dans ces « milieux » fort divers, il est devenu souvent clairvoyant de constituer des « écosystèmes d’innovation » ad hoc… par une « (re)territorialisation » de celle-ci !

Le premier effet d’une telle profusion, c’est forcément la confusion, en tout cas la difficulté grandissante de compréhension entre les locuteurs et leurs publics, mais entre publics, aussi ! On s’aperçoit, en effet, que le milieu d’où l’on parle détermine en partie l’acception que l’on a de la notion d’innovation : souvent, mais ce n’est qu’un exemple, les acteurs du numérique pensent et agissent comme si l’innovation dans et par le numérique épuisait en totalité le champ de l’innovation ; ailleurs, certains auteurs offrent des modèles de représentation clés en main : ainsi de l’innovation sociale et de l’innovation technologique qu’ils prédéfinissent par leur opposition réciproque !

Première tentative de prise de recul. Un épigone de Baudrillard pourrait s’interroger dans un sourire ironique : « A présent, si tout le monde l’évoque, et même l’invoque, n’est-ce pas que la notion d’innovation, elle-même, occupant ainsi tout l’espace sémantique, est en crise… et vouée à disparaître ? ». D’autres, plus logiciens, penseront qu’il n’y a là rien de bien spécial : « L’innovation étant bien ce qui, au cœur de la crise, fait passer du vieux au neuf ne saurait renvoyer qu’à une seule démarche : entreprendre de dessiner le neuf que l’on imagine et que l’on espère ! ».

Deuxième prise de recul. Moins anecdotique. A partir d’un retour sur l’histoire institutionnelle de cette notion d’innovation. Il y a 50 ans environ, c’est une petite tribu formée surtout d’économistes dits « experts nationaux », souvent ignorée des autres tribus d’économistes, qui a construit l’épistémologie pratique des domaines de la recherche et de l’innovation au niveau international. D’abord à travers l’écriture patiente d’un Manuel, le Manuel de Frascati, publié par l’OCDE : « référence méthodologique internationale pour les études statistiques des activités de recherche et de développement (R-D), il standardise la façon dont les gouvernements recueillent l’information sur les investissements en recherche-développement … (il) traite exclusivement de la mesure des ressources humaines et financières consacrées à la recherche et au développement expérimental (R-D) souvent qualifiées « d’intrants » de la R-D »[2]… et définit « les contours de la R-D, qu’il s’agisse de recherche fondamentale, de recherche appliquée ou de développement expérimental ».
Ce Manuel, outil commun des pays membres de l’OCDE bien adapté au projet sous-jacent des « Trente Glorieuses », n’a cessé d’être actualisé et accompagné de « recommandations et de principes directeurs applicables à la collecte et à l’analyse des données R-D attestées ». Entre temps, un second Manuel a vu le jour en 1992 à Oslo, qui prenait acte de la difficulté grandissante à prendre en compte… l’innovation ! Une innovation est « la mise en œuvre d’un produit (bien ou service) ou d’un procédé (de production) nouveau ou sensiblement amélioré, d’une nouvelle méthode de commercialisation ou d’une nouvelle méthode organisationnelle dans les pratiques d’une entreprise, l’organisation du travail ou les relations extérieures ». Depuis 2005, nous en sommes à la troisième édition du Manuel d’Oslo. Celle-ci concerne toujours « les activités d’innovation dans l’industrie » et tient compte, y est-il dit, des « progrès réalisés dans la compréhension du processus de l’innovation, de l’expérience acquise lors de la précédente série de recherche sur l’innovation ». Elle « tient également compte de l’ouverture du champ d’investigation vers d’autres secteurs de l’industrie et des dernières révisions de classifications des normes internationales » [3]

Manuel de Frascati, Manuel d’Oslo…. Mes souvenirs personnels sont ce qu’ils sont, mais, de mon parcours de technocrate, puis en observant de loin en loin ces types de travaux relatifs à l’innovation, j’ai retenu deux choses :
-  n’existe que ce qui est enregistré, et seul ce qui est enregistré légitime ce qui continuera d’exister
-  la mesure conditionne l’enregistrement et, lorsqu’on vise une acception partagée au plan international, on mesure bien ce qui est modulable par des caractéristiques techniques et échangeables par l’équivalent général qu’est la monnaie.

Bref, si je dis vrai, la notion d’innovation telle qu’elle se présente à nous aujourd’hui, c’est-à-dire enregistrée dans des Codex, des appareils statistiques, des dispositifs critiques, que sais-je encore ?,… est bien avant tout le produit d’un « construit social » où « la technologie orientée marché » et « le marché orienté technologie » campent de concert au cœur d’un système d’enregistrement des actes émanant en priorité d’organisations que nous appelons « entreprises » ; système, en outre, conforté depuis 30 ans par de fortes dynamiques de financiarisation des économies des pays de l’OCDE et d’ouverture commerciale mutuelle via des Traités d’échanges bi ou multilatéraux.

Un tel construit social international a engendré une « réduction épistémique et stratégique » de l’innovation à une seule logique de développement, celle d’un immense « technomarché » en voie de globalisation ou peu s’en faut. Enfin, ce construit aura fini par inspirer nos représentations au point de conférer à l’acte d’innover « un mode d’être » de plus en plus restreint : d’abord, celui-ci n’est enregistré, donc reconnu, que doté d’une finalité économique ; puis, il doit répondre d’une finalité économique et performante ; au point que l’on finit aujourd’hui par le fonder, consciemment ou non, sur une finalité économique, performante et concurrentielle (sur des terrains de jeu de plus en plus larges et des durées de temps de plus en plus courtes).

Quelques dizaines d’années d’une telle orientation inscrite et consacrée dans les dispositifs intellectuels, techniques et pratiques des « grands pays développés » provoque insensiblement l’effet  - il m’arrive souvent de le dire ainsi -, d’une « perte de capacité de représentation de la diversité des possibles de l’innovation chez ses acteurs potentiels mêmes ».

Il serait donc temps « d’élargir » la notion d’innovation comme on « élargit » un détenu, qu’on le libère ! Autrement dit, il serait temps d’enrayer le puissant mouvement de réduction épistémologique et stratégique dont la notion d’innovation a été l’objet d’enregistrement depuis 50 ans environ et de légitimer ses formes les plus diverses dans la perspective de rendre à un monde que l’on souhaite pluriel tout autant ses couleurs que ses chances de pérennité.

Réfléchir et agir en ce sens justifie et explicite, au moins en partie, l’objectif que s’est fixé l’événement dont nous parlions au début de notre propos : « Réinventer l’alliance entre les sciences et les sociétés ». Et si les initiateurs de ce colloque-forum pensent, en outre, qu’il s’agit là d’un impératif démocratique, c’est en effet parce qu’il leur apparaît que nos sociétés ne sauraient être durables sans leur claire auto-compréhension :
qu’elles sont, elles-mêmes, le lieu d’innombrables interactions entre leurs acteurs, interactions envisagées comme sources de connaissances, de recherches, d’innovations, d’investissements et de financements
- qu’elles doivent débattre des valeurs qui portent ces interactions et, en conséquence, de la légitimité à donner à ces interactions une visibilité d’enregistrement (qu’elles n’ont jamais eue jusqu’à présent) quand elles dessinent des futurs souhaitables au service d’un monde pluriel re-légitimé.

Il y a, n’en doutons pas, plusieurs façons d’aborder le problème que nous posons ici (et dont nous limitons l’objet, on le rappelle à la question même de l’innovation). Voici néanmoins, pour l’exemple – pour l’exemple, j’insiste ! –, quelques interrogations qui prétendent esquisser un questionnement possible.

Faire le choix d’« élargir » la notion d’innovation revient à la fois à présupposer la recherche d’un monde pluriel et à contribuer à engendrer la ré-emergence de ce monde pluriel… par son « enregistrement ». Un monde apparaîtrait, en effet, appelant des trajectoires d’innovations, d’investissements et de financements inscrits dans des desseins multiples et divers. Ce faisant, que devrait-on donc « donner à voir » de ces trajectoires pour inscrire nos sociétés dans un tel schéma, et, in fine, quel type de regard devrait inspirer leur indexation ?

Devrait-on orienter le regard vers la recherche d’un « vivre-ensemble » et, dans ce cas, devrait-on donner à voir les interactions, aujourd’hui souvent invisibles et donc non enregistrées, qui concernent les relations qu’entretiennent tous les acteurs d’une société engagés dans des innovations, investissements et financements, interactions identifiables par les caractéristiques des liens et interfaces que ces relations expriment ?[4] (je signale que la tonalité générale de ce colloque-forum privilégiera, selon toute vraisemblance, un tel regard).

Devrait-on orienter le regard vers la recherche de « causes communes » que dessinent (ou ne dessinent pas), au sein et entre les sociétés, leurs innovations, investissements et financements ? Dans ce cas, les causes communes pourraient être repérées par rapport à chacune des quelques grandes finalités présumées de toute innovation, tout investissement, tout financement que nous identifions ainsi : finalité scientifique et de connaissance ; finalité économique et financière ; finalité sociale et sociétale ; finalité écologique et biologique ; finalité politique et militaire ; finalité culturelle et éducative. 

Devrait-on orienter le regard vers la caractérisation de la portée spatiale et/ou de la portée temporelle, réelle(s) ou supposée(s), des innovations, investissements et financements ? Autrement dit, faut-il imaginer d’indexer les innovations, investissements et financements à l’aune de grilles qui en qualifieraient la portée spatiale (portée locale ; nationale ; internationale y compris, pour nous, européenne) et/ou la portée temporelle (portée de court terme ; de moyen terme ; de long terme),…. ? Une telle profondeur subsidiaire, dans l’espace et/ou dans le temps, aurait-elle ainsi la vertu de rendre compte de nos gestes en nous délivrant, relativement au moins, d’un court-termisme ou d’un ego-occidentalisme préoccupants ?

Devrait-on orienter le regard vers la nature des « collectifs » concernés par les innovations, les investissements et les financements associés ? Dans ce cas, l’innovation serait alors distinguée, enregistrée et indexée selon qu’elle répond ex ante ou ex post à un intérêt individuel, à un intérêt commun, à un intérêt public, ou encore à un intérêt général et ce, à chacun des niveaux d’organisation des collectifs.

Devrait-on rapprocher entre eux certains de tous ces regards, et, le cas échéant, lesquels ? Pourquoi et comment ?

Devrait-on, enfin, envisager d’autres regards pour « élargir » la notion d’innovation que ceux que nous avons choisi d’exposer ici pour leur vertu à re-symboliser, à re-conventionner l’innovation et, de la sorte, à s’éloigner des excès, aujourd’hui demi-séculaires, des « regards Frascati ou Oslo », fort restrictifs ?

Plusieurs moments de ce colloque-forum aborderont quelques-unes de ces questions ambitieuses et, on l’espère, en approfondiront, en enrichiront les problématiques les plus pertinentes et les plus importantes. A l’Espace Cardin les 7 et 8 janvier 2015. Entrée libre sur inscription [5].

Jean-Paul Karsenty 


[1]   Le Britannique Geoff Mulgan, CEO de NESTA (National Endowment for Science, Technology and the Arts) et consultant.
[2]   Extraits de Wikipedia, « Manuel de Frascati », novembre 2014
[3]   Extraits de Wikipedia, « Manuel d’Oslo », novembre 2014
[4]   Les liens et interfaces qui peuvent caractériser les interactions entre tous les acteurs dans leur relation d’innovation, d’investissement et de financement sont nombreux et d’une très grande diversité. Pour fixer les idées, en voici quelques-uns: coopération, coopétition, controverse, charte, dynamique de reconversion, exercice de prospective, expertise, incitation, indicateur de situation, label, médiation, narration, norme technique, notation, mesure d’empreinte, méthode de participation à des choix,  programmation commune de choix, propriété, représentation, standardisation, tutorat,…. 
[5]   http://alliance-sciences-societe.fr/iriss/

Programme du colloque