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Dans Analyses

Charlie Hebdo : « le choc des civilisations » ?

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Assassiner pour des idées et qui plus est, au nom de Dieu est inqualifiable ; c’est l’annihilation du sens même de l’altérité prônée précisément par toutes les spiritualités et les religions. Mais lorsque les extrémismes politiques ou religieux s’expriment, il n’est plus question de spiritualité, mais de déchaînements de passions archaïques, de l’ombre individuelle et collective qui vient nous dire avec brutalité, cynisme et violence où en est notre société.

Illustration : ©MalaImagen, illustrateur chilien

Si nous nous associons à la peine que ces morts font vivre aux proches des disparus et à toute la rédaction de Charlie Hebdo, au-delà de l’insupportable atteinte au droit et à la liberté d’expression, sans doute faut-il voir à cet acte ignoble des fondements sociétaux paradigmatiques.

Car qu’est-ce que cet événement vient à nouveau révéler ? La violence individuelle et collective, l’irréductible rejet de l’altérité, l’impossible rencontre de l’autre. Certes, le phénomène n’est pas nouveau et les radicalismes ont parcouru l’Histoire et les religions, toutefois notre société est aussi co-responsable de ces radicalismes et face à l’insoutenable du quotidien nous ne voulons pas changer. Alors les événements s’intensifient, par leur virulence et leur fréquence, pour nous forcer à prendre position et à agir.

De quoi parle-t-on ?

D’un système économique qui a pris le pas sur la politique, sur la gouvernance de la Cité qui pourrait décider éthiquement d’un projet de société. A la place, la direction du monde et de l’humanité a été bradée, vendue au marché, qui, lui, suit sa logique de profits immédiats pour quelques-uns et qui broient tout sur son passage : emplois, personnes, ressources naturelles et prend des décisions en nano secondes pour optimiser les profits et créer toujours plus d’entropie.

Dévaster notre Terre, assécher ou inonder des régions entières du monde conduisant aux migrations climatiques, robotiser les industries et les services laissant toujours plus de personnes sans emploi, détruire l’emploi pour créer des valeurs virtuelles et accroitre les dettes qui asservissent davantage les personnes et les Etats, cela n’est-il pas une violence extrême ?
Face à ce rouleau compresseur où tout est pensé (Big Data) pour augmenter la consommation et alimenter une croissance perpétuelle décorrélée de tout lien à la réalité, augmentant les clivages entre les plus riches et les plus pauvres et créant sans cesse davantage de pauvreté, cela n’est-il pas une violence extrême ?

Vendre délibérément notre pays (patrimoine, châteaux, aéroport de Toulouse..) à des puissances économiques (Chine, Qatar, Arabie Saoudite..) qui ont d’autres valeurs et d’autres intérêts que nos valeurs républicaines et démocratiques, ceci sans que les citoyens puissent se prononcer, cela n’est-il pas une violence extrême ?
Laisser s’exacerber les clivages entre les communautés, continuer chaque jour à alimenter à 20h00 le défilé des horreurs du monde pour placer les téléspectateurs dans la peur qui ensuite trouvent des réponses de consommation dans les publicités alimentant la majorité des lobbies qui font tourner l’économie et le marché, cela n’est-il pas une violence extrême ?
Vendre le rêve de l’avoir pour pallier l’incapacité à co-construire de l’être et du sens, cela n’est-il pas une violence extrême ?

Quelle liberté ?

Ce choc des libertés vient aussi nous rendre attentifs à la perte continue de nos libertés que le numérique et les Big Data orchestrent en utilisant les données que nous partageons volontairement et qui, via des algorithmes toujours plus puissants et efficaces, orientent nos choix de lecture, d’intérêt, de curiosité et bien entendu de consommation. Cette surveillance accrue est le contraire de la liberté.
Assassiner les journalistes et dessinateurs d’un journal satirique est odieux et fait aussi se poser la question de notre liberté, et ceci dans ses différentes acceptions et manifestations. Liberté qui décroit chaque année par les effets convergents des intérêts du marché combinés avec les fonctionnalités numériques.

Si les soutiens de l’innovation technologique déplorent cette diabolisation de la technologie et s’insurgent contre le spectre de 1984, la réalité pose question malgré tout. Le contrôle des données sur Internet est bel et bien une réalité, l’utilisation mercantile de nos informations, une expérience quotidienne, et la censure des expressions fait l’objet aujourd’hui d’une démonstration sanglante.

Liberté qui nous conduit à repenser sa définition et ses contours.

Mutation, changement ou statu quo ?

Que nous le voulions ou non, le monde est en réelle mutation car ce modèle entropique délaissant chaque jour des nouvelles personnes voit proliférer les réactions violentes comme symptôme de ses craquèlements intérieurs.
Les dettes s’accroissent et les banques et les Etats ont désormais pris les mesures pour se prémunir des effets de la prochaine crise économico-bancaire qui ne saurait tarder, en ayant voté une loi permettant aux banques de venir puiser dans nos comptes pour se renflouer. Si la décision a été prise, les comportements délictueux des banques n’ayant pas changé, les actifs nocifs s’échangeant plus encore qu’avant la crise, la prochaine ne doit pas être loin et sera par conséquent encore plus virulente.

Alors, le système, au lieu de se modifier, continue toujours sur la même lancée : plus de dettes, plus de croissance, plus de « progrès » sans qu’il y ait de mesures correctives décidées face aux conséquences sur l’environnement, le climat ou la biodiversité, sans décision éthique pour choisir nos orientations de société, d’humanité et d’interaction avec la nature.
Comme l’avait démontré Paul Watzlawick, de l’Ecole de Palo Alto, il existe deux formes de changement, celui de niveau 1 qui consiste à faire plus de la même chose et donc obtenir in fine des effets augmentés ou envisager un changement de niveau 2, c’est-à-dire modifier réellement et radicalement un système qui n’est plus adapté.
Et c’est ce dont il s’agit aujourd’hui.

Se réinventer ou mourir ?

Notre système économique ne permet plus d’apporter des réponses pérennes au plus grand nombre, il faut inventer autre chose et pour cela ne plus continuer avec les mêmes décisions, les mêmes valeurs et les mêmes représentations de la réalité qui conduisent aux violences que nous vivons aujourd’hui.
Ainsi, nous laissons délibérément les écoles, les médias, les jeux vidéo, les jouets pour enfants,... véhiculer des valeurs de violence. Tuer l’autre est devenu un jeu et c’est normal et banal ; c’est ludique et ça se vend bien, préparant les esprits des plus jeunes à la normalité de la guerre, de l’armement, des conflits et entretenant la peur d’autrui, la menace de tout ce qui est étranger.
Cette éducation entretient volontairement nos archaïsmes individuels et collectifs, valorise la violence et promeut un système de compétition, de concurrence, alimenté sur des lectures partiales des enseignements de Darwin, valorisant la partie du discours « la loi du plus fort » (loi de la jungle) qui convenait aux intérêts des économistes de l’époque pour asseoir le système libéral que nous connaissons.
Pourtant, aujourd’hui nombreux sont les biologistes, de Jean-Marie Pelt à Gauthier Chapelle (biomiméticien), qui démontrent que notre Terre et tout ce qui est vivant a trouvé les lois de la durabilibité (3,8 milliards d’années de démonstration) qui reposent sur la coopération intra et inter-espèces. Ainsi, ce qui nous constitue, des bactéries à ce qui nous entoure, écosystèmes végétaux et animaux, privilégie la coopération. La compétition étant utilisée de manière occasionnelle et marginale car cela coûte trop d’énergie et n’est pas viable dans la durée.
Et voilà que nous autres, êtres humains, pour se sortir des vicissitudes que la nature nous a fait vivre pendant des milliers d’années, nous avons voulu être au-dessus de ses lois en cherchant à la dominer, à la soumettre. Cependant, nous sommes une espèce animale parmi d’autres et si nous oublions notre inscription dans cet écosystème global nous prenons le risque de transformer la Terre en Ile de Pâques.

Complexité et radicalité

L’urgence et l’imminence d’une mort annoncée - celle de notre civilisation - voire de notre société, accompagnée pour beaucoup de l’incapacité à voir des issues, crée une énorme angoisse qui, sans être parlée et gérée, se traduit pour la majorité par le déni et l’indifférence et pour une minorité par des radicalisations qui explosent en violences multiformes.

L’entropie du système broie tout sur son passage et ne laisse pas de place, n’offre pas d’avenir alors face à la violence de l’exclusion, certains se laissant dériver vers la radicalité. Lorsque des pulsions non apprivoisées couplées au désespoir du manque de futur rencontrent la manipulation orchestrée par des acteurs influents, économiques et politiques peu scrupuleux, cela conduit à des radicalisions, des conservatismes de tout poil et des comportements violents et extrêmes.
Alors que vivons-nous le Choc des civilisations annoncé par Huntington ou avons-nous le ressort et la conscience d’aller au-delà et de manifester d’autres facettes de notre humanité ?
Allons-nous sombrer dans le piège de la haine, de la violence et de la vendetta, même institutionnalisée, ou allons-nous être capables de rebondir et de choisir volontairement des voies originales et créatives pour sortir de nos déterminismes archaïques ?

A qui profite le crime ?

Toujours dans les moments troublés, garder la tête froide et se poser la question de savoir à qui profite de tels actes ? Quelles sont les attitudes immédiatement attendues des citoyens et des gouvernants ? Qu’est-ce que cela risque d’alimenter ? Comment vérifier que nous ne tombons pas à notre tour dans un piège de violence et de radicalité ? Commet nous prémunir de renouveler une fois encore la tragédie du bouc-émissaire ? Autant de questions à mûrir avant d’agir et ceci afin de trouver les actions justes.

Quel lien avec Charlie Hebdo ?

Conscients ou non, cet éloignement constant des lois de la nature, le fait de privilégier la violence comme valeur fondatrice de nos comportements quotidiens alimente un système politique, économique et social dont nous mesurons aujourd’hui dramatiquement les effets.
Il existe un monde à co-créer, ce que font d’ailleurs la majorité des plus jeunes et heureusement des milliers d’autres membres des générations précédentes, en testant dans les FabLab et LivingLab les solutions de demain. L’avenir nous le co-construisons à partir de la base. Car ce sont les citoyens qui font face au quotidien, aux problèmes posés par notre société de consommation et de dettes, résultats de décisions prises par des élites, soit-disant représentatives, mais qui ne connaissent plus le terrain et ont surtout démontré leur oligarchie.
Alors, ce sont les mêmes citoyens qui trouvent des solutions viables afin que chacun ait une place et les moyens de subvenir à ses besoins.

Face à l’exclusion sous toutes ses formes, les uns - une poignée - tuent et font exploser des bombes et s’ils défraient la chronique de par leur virulence, horreur, la sidération que cela apporte, d’autres, bien plus nombreux, co-construisent un monde où chacun peut subsister en dominant les effets des actions toxiques.
Toutefois, une majorité docile et enfouie dans le confort laisse faire en votant pour des candidats extrémistes. C’est à eux que nous pensons dans ces terribles moments afin que la conscience du bien commun les touche et fasse évoluer leurs représentations du monde, leurs engagements et leurs actions.

Face à la violence, sachons rester debouts, dignes, ne sombrons pas à notre tour dans la vindicte et la haine, apportons des réponses de justice aux crimes et des réponses de justesse aux égarements individuels et collectifs. Sachons faire le choix de la vie en osant manifester des valeurs de paix des comportements délibérément non-violents et des actions créatives et coopératives, porteuses d’avenir et de conciliation des différences et respectueux de l’altérité.

Celles et ceux qui ont une capacité d’influence sur autrui se doivent, par éthique, de porter des discours d’apaisement et d’éthique pour penser le monde en privilégiant la vie et en cherchant des options qui permettent à tous les règnes de coexister durablement.

Osons manifester nos valeurs républicaines

Nos gouvernements successifs en mal de poser clairement notre identité nationale, s’emparent à chaque événement tragique de l’étendard de la France pour mobiliser les citoyens autour des valeurs de la République.
Saluons l’initiative mais elle ne suffit pas.

Peut-être que la récurrence des violences perpétuées tantôt sur les civils tantôt comme ici avec les meurtres au sein de Charlie Hebdo sur les journalistes, va-t-elle nous conduire à prendre conscience des valeurs républicaines posées en 1789 ? Elles ont donné lieu, dans le sang, rappelons-le, à rédiger la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen, et plus de deux cents ans après, les manifestons-nous ?
Pourtant, à elles trois elles nourrissent une véritable identité nationale.

Car que nous apporte la Liberté, aujourd’hui si douloureusement ébranlée ?
Avec la Liberté nous pouvons rendre les êtres libres, permettre à chacun d’être un homme ou une femme Debout. Ce qui signifie apprendre ce qu’est la liberté, ses contours, ses limites, le respect d’autrui. Et aussi retrouver sa souveraineté à acquérir l’autonomie dans tous les domaines.
Puis l’Egalité nous conduit à apprendre l’équivalence d’humanité, accepter la diversité, composer avec les différences, savoir gérer les conflits et choisir la paix.
Et enfin, la Fraternité nous invite à sortir des comportements de compétition et choisir la coopération. Elle nous permet de développer synergies, entraides, solidarités et fraternités.

Trois valeurs qui, si elles étaient volontairement incarnées et manifestées, décriraient un projet politique complet d’où émaneraient des ministères et des déclinaisons de programmes modifiant radicalement notre société. Oserons-nous ?

Christine Marsan