Un monde s’écroule, le nouveau est prêt

Voilà plusieurs dizaines d’années que différents intellectuels se succèdent pour annoncer la fin d’un paradigme et l’émergence d’un nouveau. Dans tous les domaines les repères du passé se fracassent sur les crises de sens. Individuellement et collectivement, chacun sent que les valeurs et les fondements de l’ancien paradigme s’effritent et qu’autre chose émerge. Cependant depuis plus de 25 ans, cela est apparu davantage comme des concepts, pour certains une utopie inatteignable. Et voici que partout, dans tous les domaines émergent les créations concrètes des Créatifs Culturels, celles et ceux qui portent les valeurs et les actes du paradigme en émergence, la "RenaiSens" [1] est là en ce printemps 2017.

Les germes visibles de la Renaissance

Peu à peu différentes disciplines ont vu se construire leur alternative, l’écologie, portée médiatiquement par Nicolas Hulot et Jean-Marie Pelt notamment, l’agrobiologie démontrée par Pierre Rabhi et désormais soutenue par le large réseau des Colibris, et aussi la prise de conscience de la reliance avec le vivant qui se traduit par le biomimétisme.
La pensée du paradigme à venir, exprimée fortement par Edgar Morin, voit enfin les fruits concrets et les traductions opérationnelles germer dans tous les domaines. Celui qui tardait à se modifier est celui de la politique. En effet, le champ est suffisamment complexe pour avoir fait peur à la majorité des citoyens. Ce à quoi il faut ajouter que le territoire était également jalousement gardé, les prérogatives confisquées et le savoir assez inaccessible. L’oligarchie, pour paraphraser Hervé Kempf, est tellement puissante et autarcique qu’elle a longtemps résisté aux innovations citoyennes.
 
Il a alors fallu la conjonction de plusieurs facteurs celle de l’audace de plusieurs Créatifs Culturels dont ceux issus de la Génération Y et celle de jeunes professionnels de la politique pour qu’adviennent des alternatives réelles, concrètes et suffisamment construites pour démontrer qu’un autre monde est possible. Plusieurs années de tâtonnements ont été nécessaires [2] mais aujourd’hui, en 2017, au moment déterminant des élections à la fois présidentielles et législatives, des propositions concrètes sont prêtes, réelles, viables et ont fait leur preuve.
Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien.
Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion.
Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce qui vous plaît.
Hannah Arendt

Pourquoi de telles régressions ?

Avec l’élection de Donald Trump, nous marquons un tournant déterminant dans notre démocratie, une régression sans pareille. Les Etats-Unis avaient élu des acteurs de cinéma, ce qui faisait sourire la classe politique internationale, toutefois, la plupart ont su tenir leur rôle, même si nous devons à Ronald Reagan la grande dérégulation qui a conduit en 2007-2008 à la crise des subprimes.
Mais avec Donald Trump, nous assistons aux dérives de la téléréalité et des réseaux sociaux utilisés sur la scène politique. Et ceci pour représenter la position politique la plus importante et stratégique pour le monde entier. Ce qui hier semblait impossible est aujourd’hui une réalité, connotée de tous les conservatismes et régressions associées dans ses prises de décisions environnementales ou sociétales.
 
En France, nos élections suivent à quelques mois celles des Etats-Unis et nous assistons à quelque chose d’incroyable, chaque candidat aux élections présidentielles fait l’objet de vindicte et de dénigrement. Les affaires douteuses ressortent pour chacun, les discréditant les uns après les autres. Rien de bien nouveau, cela se pratique depuis « toujours », mais c’est la virulence et l’aspect systématique qui conduit à se questionner sur ce qui se passe au-delà des phénomènes visibles.
Que ce soit le fruit de manipulations politiciennes, certes, que les médias s’instrumentalisent eux-mêmes pour noircir le tableau, c’est indiscutable, mais cet effet lame de fond qui semble emporter tous les candidats « classiques » dans son sillage est surtout la manifestation de quelque chose de bien plus conséquent. Nous vivons dans le champ politique le raz-de-marée du changement de paradigme. La RenaiSens est là, mais les positions sont tellement avantageuses que la classe politicienne dans son ensemble résiste à la mutation.

Une posture en déconfiture

Par ailleurs, la posture de gouvernant ne sait plus être tenue. Les Présidents de la République, conseillés par des experts en communication, ont conduit à banaliser la fonction. A vouloir se rendre accessibles, c’est la fonction elle-même qui s’écroule. L’utilisation des réseaux sociaux à outrance a déformé l’accès à cette posture spéciale. La différence d’utilisation des médias par Barack Obama et par Donald Trump démontre bien qu’avec les mêmes moyens de diffusion et de communication le résultat peut être totalement inversé.
Rappelons-nous aussi les poupées vaudou pour les élections 2007 pour Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy ou les images parues lors de l’élection de François Hollande sur les réseaux sociaux. Si les citoyens ne savent plus respecter « l’autorité » [3], c’est surtout qu’elle ne donne plus de signes pour qu’elle soit respectable.
 
Avec les réseaux sociaux et à l’ère numérique, tout le monde est accessible et c’est une bonne chose ; l’horizontalisation des échanges plutôt que l’aspect pyramidal est une évolution souhaitable et qui pose les fondations de la coopération et ouvre sur un monde de plus d’équivalence. Pour autant, vivre entre pairs n’exclut pas le respect et la distance pour que chacun exerce correctement son mandat. Ne plus savoir tenir sa posture tient au fait que l’exercice de la politique, c’est-à-dire être au service de la Cité et des citoyens, est devenu aujourd’hui le moyen de faire une belle carrière et de bien gagner sa vie. Ce glissement n’a échappé à personne et avec le temps, la majorité des citoyens en a pris conscience.
 
La première réaction a été l’éloignement des citoyens de la politique, un désamour qui s’est traduit aussi bien par des baisses d’adhésion dans les partis politiques ou dans les syndicats qu’aux désaffections des bureaux de vote. Mais à la suite de 2001 et des élections de 2002 ou Jean-Marie Le Pen a failli être élu Président de la République, ces électrochocs ont réveillé les consciences et commencé à mobiliser quelques citoyens à vouloir construire des alternatives.
C’est la somme de nos consciences individuelles qui fait évoluer notre monde vers le chaos ou l’harmonie.
Sylvain Thillaye du Boullay

La montée progressive du niveau de conscience

Pendant environ quinze ans le chemin fut assez laborieux pour faire évoluer les consciences et sensibiliser chacun à l’importance de se prendre en charge et de redevenir acteur de la sphère politique.
Avec Internet et les réseaux sociaux, dont l’appropriation correspond aussi à ces quinze dernières années, notamment en France - (généralisation des usages, augmentation des débits pour faciliter les informations et développement des technologies pour fabriquer toutes sortes d’applications) - c’est aussi la généralisation immédiate des alternatives et donc l’accélération des transformations.
Aux abords de 2017, un nombre significatif de citoyens se sont mis en chemin, notamment via les civic-tech pour faire évoluer la démocratie. Plusieurs tentatives ont eu lieu dès les élections européennes notamment avec Démocratie Réelle [4] pour que les citoyens prennent directement en main la politique. Avaient émergé le Pacte Civique, le Collectif Roosevelt, Bleu Blanc Zèbre et d’autres mouvements encore, mais qui tombaient tous sous plusieurs travers, la difficulté à « embarquer » les plus jeunes et la tentation de se transformer en parti et donc de retomber dans les travers du système, voter « droite » ou « gauche » au deuxième tour et de ce fait, rendre muette toute expression des alternatives citoyennes.

Le changement de paradigme entre en action

Aujourd’hui en 2017, des initiatives poussent hors système, tout en ayant suffisamment de connaissance de ce dernier pour précisément apporter une réelle alternative viable, concrète et durable. Il y a eu l’élection de Saillans [5] pour les municipales où toute la population a décidé de se porter candidate et de créer alors une rupture dans la vision traditionnelle des élections au collège assez pyramidal. Une nouvelle vision de la démocratique directe s’engageait et avec elle une nouvelle forme de gouvernance, participative et collégiale.
Citons également le mouvement #MaVoix qui a pour particularité plusieurs choses : rester un mouvement indépendant et ne pas être un parti, fonctionner sans leader institutionnel, des impulseurs qui restent discrets, des prises de parole qui se font à plusieurs et sans jamais de chargé de communication attitré, tout repose sur le volontariat, chacun contribue comme une ruche d’abeilles en forme Intelligence collective et sans hiérarchie. Ce mouvement qui vise à hacker l’Assemblée Nationale apporte un nouveau souffle à la démocratie et vise à restituer l’instance où se votent les lois aux citoyens, en privilégiant la démocratie directe.
 
Notons également le remarquable élan de convergence « Stades Citoyens » qui a pour ambition de faire se réunir 80 000 personnes au Stade de France afin de recréer une véritable agora citoyenne nourrie de la diversité de chacun et tentant de repenser ensemble la politique. L’objectif de Stade Citoyens est de : « réunir et relier 80 000 personnes pour expérimenter une agora du 21ème siècle ; Mettre une très grande infrastructure publique au service de l’émergence d’une société du bien vivre ; Expérimenter des outils de l’intelligence collective, des innovations démocratiques, des outils numériques de la Civic-tech [6] ; S’inspirer positivement auprès d’artistes et d’acteurs du changement issus de réseaux de la société civile ; Rendre visibles des solutions citoyennes facilement appropriables. »[7]
 
La sphère politique est donc bien occupée désormais par les plus jeunes et une majorité croissante de citoyens qui trouvent dans ces espaces la possibilité d’explorer les possibles, d’exprimer leurs idées, de co-créer et d’apporter un renouveau réel à un système qui s’écroule.

Erosion du système : l’éclosion de la révolution douce et puissante

En effet, nous sommes prêts pour l’effondrement de la 5eme République et l’émergence de la 6eme.
Tout comme d’autres domaines, la politique est devenue hors-sol pour reprendre l’expression chère à Pierre Rabhi. Il devient plus que nécessaire de repenser une nouvelle constituante [8] afin de faire émerger une formule démocratique évitant les collusions de pouvoirs.
 
Après avoir été hors-sol au sens littéral dans nos villes coupées du vivant et la conscience des rythmes biologiques, puis, hors-sol économiquement, la finance décorrélant le dollar de l’or, et aussi hors-sol symboliquement, nous privant des rituels qui contribuaient à maintenir la société ensemble et permettaient à chacun de cheminer dans sa vie en acceptant ses étapes et ses seuils, ou encore hors-sol spirituellement, coupés des accès à la transcendance, notamment à la suite de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Et enfin hors-sol politiquement avec des hommes et des femmes politiques qui ne nourrissent plus la Cité mais leur seule carrière et ambition.
 
Alors tout comme un sol auquel on enlève la forêt, le système s’érode et aujourd’hui il se délite complètement et rappelle la fin de Rome.
C’est l’aspect labile des changements de candidature, les nouveaux partis qui émergent à chaque nouvelle crise d’égos qui nous conduisent aujourd’hui, à quelques semaines des élections présidentielles, à ne plus savoir pour qui voter. Chaque candidat devenant la proie des médias et des pires réactions archaïques à avoir besoin de dénigrer, voire de « tuer » un candidat après l’autre.
Cette attitude mortifère systématique est bien le reflet d’un élan, plus large que la dérive de comportements de certains journalistes justifiant davantage de leur surnom de charognards qu’honorant leur profession, comme le font encore quelques-uns, respectant leur devoir de réserve et l’éthique de l’investigation.
Ces assassinats politiques rappellent les sacrifices sur l’autel d’un Dieu des anciennes mythologies, pour faire advenir le temps à venir.
Il est question des signes visibles de l’érosion d’un système qui désormais s’écroule et qui va bientôt disparaître tant il aura usé toutes les ressources de sa déviance.

Du printemps arabe au renouveau politique à la Française : une révolution douce, non-violente et puissante

Aujourd’hui avec le printemps 2017 nous assistons au renouveau réel de la politique en France et il est temps que les médias donnent de l’espace et de la visibilité à ce qui émerge et qui n’est pas une fantaisie de circonstance mais bien l’expression d’un tsunami sociétal.
En effet, ce que chacun attendait depuis plusieurs années ou décennies selon l’implication dans le changement de paradigme,c’était que l’alternative soit prête pour apporter une réponse concrète à un système qui s’écroule. C’est ce qui a largement manqué au Printemps Arabe où les peuples ont manifesté leur ras-le-bol et face à la vacance d’une réponse construite, solide et réelle, les pires régressions se sont infiltrées dans les failles grand’ouvertes. Les islamismes les plus radicaux ont alors saisi l’opportunité de faire reculer les démocraties et les avancées sociales.

En conclusion

Avec l’élection américaine, nous voyons que face à la complexité du monde, identité spécifique de ce paradigme en émergence, ce sont les pires radicalismes et conservatismes qui reviennent en force apporter des réponses binaires à la réalité plurielle du monde.
Ainsi, la nouveauté de 2017 ne reside-t-elle pas tant dans les idées, quoi que certaines sont particulièrement innovantes, de par la créativité citoyenne libérée, mais plutôt le fait que les idées deviennent de réelles actions co-élaborées en réelle Intelligence collective. Et ces acteurs sont portés par le sloggan « nous sommes celles et ceux que nous attendions ». Et nous voyons là, la reprise en main de la Cité par les citoyens eux-mêmes.
 
La preuve est démontrée qu’une gouvernance basée sur la confiance et la gouvernance partagée conduit à des résultats concrets qui peuvent changer la face du monde. En effet, les civic tech [9] sont le fruit de coopérations internationales, souvent anonymes, utilisant les technologies numériques au service d’une politique redevenant l’expression des citoyens pour les citoyens.
Et le plus remarquable c’est que dans notre pays épris de Révolution, nous avons su passer de la Révolution sanglante de 1789 à celle non-violente, coopérative qui entraîne des milliers de personnes en quelques mois, au service de tous et sans couper aucune tête. 
 
 
[1] Entrer dans un monde de coopération. Pour une néo-RenaiSens, Chronique Sociale, 2013.
[2] L’imaginaire du 11 septembre. Des cendres émerge un nouveau monde, Camion Blanc, 2013.
[3] Rappelons que contrairement à la mauvaise interprétation des comportements de la Génération Y, ses membres ne sont pas « contre » l’autorité systématiquement, mais contre celle qui est « injuste ». Et aujourd’hui la manifestation de celle de l’Etat et des élus n’est plus crédible car elle ne repose plus sur des prédicats éthiques et au service de la Cité. Alors face à cette dérive certains s’opposent et agissent en miroir en discréditant ceux qui ne le représentent plus.