Pourquoi les innovations font-elles des bulles ?

Bulles technologiques
Les innovations technologiques sont toujours pleines de promesses : elles vont changer le monde, elles sont souvent « disruptives », elles vont vaincre la faim et la pauvreté et nous mener très vieux, en pleine santé, elles vont, grâce à des nanomachines et autres robots, alléger notre peine au travail… Leurs prouesses et les avenirs radieux promis nous émerveillent et parfois nous inquiètent. Mais en réalité, les pouvoirs de la technologie sont bien plus limités que ses promoteurs ne le prétendent, et leurs promesses cherchent surtout à aspirer dans leurs bulles ceux qui y croient.
Telle est la thèse de deux universitaires, Catherine et Raphaël Larrère (1), dans leur livre Bulles technologiques publié aux Éditions Wildproject.
 
L'absence d'évaluation critique de la technique est un présage de dissolution sociale.
ARNE NÆSS
 
Les technologies et plus particulièrement les nouvelles technologies ne sont pas l’apanage exclusif des ingénieurs. Les scientifiques, à travers notamment les technosciences, sont entrés dans le courant hightech. Et ils ont volontiers adopté le langage des ingénieurs. Pour un ingénieur, ce qu’il produit est « sous contrôle ». Peu de place au hasard parce qu’un ingénieur produit des objets dont le comportement est prévisible, en toute circonstance et dans n’importe quel contexte. Les scientifiques, et notamment ceux qui s’intéressent au vivant, sont soumis aux caprices de propriétés émergentes non contrôlables a priori. Et pourtant, si les scientifiques adoptent le langage des ingénieurs, c’est pour faire croire que ce qu’ils font est « sous contrôle ».  Les technologies, celles des ingénieurs comme celles des scientifiques nous promettent chaque matin que nous sommes à l’aube d’une révolution majeure. « De l’informatique aux biotechnologies, des biotechnologies aux nanotechnologies, des trois à leur convergence et de celle-ci à la biologie de synthèse (ainsi qu’aux perspectives CRISPR-Cas9), les aubes se succèdent et tout se passe comme si l’on était entré dans une ère de révolutions technologiques permanentes ».

Faire-croire

Les auteurs rappellent que le propre de la technologie est de trouver son efficacité aussi et surtout dans l’imaginaire. La dimension fictionnelle qui accompagne le discours des technologies stimule l’adhésion et l’inspiration. Le faire s’accompagne du faire-croire. Les ressorts du faire-croire sont toujours les mêmes dans la plupart des domaines de recherche. Or, du cas des OGM à celui de la thérapie génique par exemple, on ne peut manquer d’observer un décalage considérable entre un discours qui promet un avenir radieux et des avancées techniques soit modestes, soit encore à venir. Que ce soit le discours sur les nanotechnologies ou sur la biologie de synthèse et CRISPR, les auteurs relèvent toujours la même emphase pour des résultats qui ne le méritent guère ou pas encore. On nous parle de réalisations qui permettront de lutter contre la faim ou la pauvreté dans le monde, d’assurer une croissance accélérée tout en respectant l’environnement, ou bien l’on promet de soigner des maladies aujourd’hui incurables, ou encore de nous transformer pour aller visiter d’autres planètes. Toutes ces promesses vont dans le même sens : nous empêcher de douter de la puissance des techniques qui seront issues de ces recherches.
Revers de la médaille, cette toute-puissance de la technologie laisse entrevoir des parts d’ombre quand ce n’est pas des scénarios catastrophes. Tout aussi emphatique l’un que l’autre, les deux discours entretiennent la querelle entre technophiles et technophobes et contribuent à faire émerger autant de bulles roses que de bulles noires.
 
Les bulles de promesses n’ont qu’un objectif : attirer investissements et ressources. La bulle technologique se transforme alors en bulle financière, enflée par les effets d’annonce de certaines innovations ou quelques résultats qui viennent conforter les espoirs. Certes, le propre d’une bulle spéculative est d’éclater quand les investisseurs commencent à douter et que les résultats se font attendre. Mais cela importe peu car de nouvelles bulles apparaissent sans fin.

Naturalisation

L’autre ressort du faire-croire qui actionne les bulles technologiques est constitué par ce que Catherine et Raphaël Larrère appellent « la naturalisation du développement technique ».
Un des discours de justification que tiennent les promoteurs des nanotechnologies, des biotechnologies et de leur convergence tend à présenter le développement de ces technologies comme un processus quasiment naturel. Ainsi, « Quoi qu’il en soit des promesses du programme de recherches destiné à développer de nouvelles technologies et des cauchemars qu’il inspire, celui-ci se réalisera de toute façon… »
Les technologies seraient ainsi soumises à une forme de loi de l’évolution darwinienne naïve, pour laquelle tout ce qui est techniquement possible se réalisera. Comme les espèces, les objets techniques se transforment en s’adaptant à leur environnement et se sont les mieux adaptés qui s’imposent. Comme dans la nature, cette évolution s’accompagne d’une co-évolution avec l’environnement, en l’occurrence la société. Des technologies, comme l’informatique par exemple, deviennent ainsi structurantes. C’est l’ambition affichée des nanotechnologies et des biotechnologies. Se forme alors une « dépendance sociétale » qui conduit à ce que l’abandon de ces technologies soit impossible ou tellement coûteux que la décision d’abandon ne peut avoir que des conséquences très lourdes pour la société.
Avec cette naturalisation de la dynamique des sciences et des techniques, on adopte ainsi une conception du développement en termes de processus sans sujet, sans maîtrise possible. « Repris à leur compte par bien des scientifiques, ce discours, dont l’objectif est de déclarer toute contestation aussi passéiste qu’inutile, a pour conséquence de libérer de toute responsabilité les réseaux technoscientifiques impliqués dans la conception et la diffusion de telles innovations. »
Il n’y aurait ainsi aucune alternative : nous ne pouvons que nous adapter à un processus naturel.

Ethique

Cette conception pose un problème d’éthique aux scientifiques : pour continuer à fonctionner (et avoir des crédits, des postes, des financements, etc.) et faire avancer les connaissances, ils sont enclins à faire des promesses qu’ils seront certainement incapables de tenir et qui ne correspondent pas à leur pratique scientifique réelle.  Pour les auteurs, la pratique du double langage se fait de plus fréquente. À l’usage des décideurs comme les pouvoirs publics, les entreprises ou les financeurs, certains scientifiques n’hésitent pas à employer un discours prométhéen, faisant miroiter des perspectives grandioses sur les innovations qui se trament dans leurs labos. En se tournant vers le public, ils se font plus modestes et répondent aux inquiétudes en arborant le progrès inéluctable de la science qui ne peut qu’avancer son bonhomme de chemin. Certes, tous les scientifiques ne sont pas du même acabit, même s’ils sont obligés, tous, de mener un parcours du combattant sans fin pour rechercher des financements et faire survivre leurs recherches. Mais certains s’élèvent contre l’inflation de promesses hyperboliques énoncées par les programmes scientifiques. Ce fut le cas à l’INRA à propos des OGM ou lors du lancement du projet Humain Brain par la Commission européenne à propos duquel de nombreux neuroscientifiques dénoncèrent la surenchère médiatique.

Circulez, il n’y a rien à voir

Catherine et Raphaël Larrère affirment dans leur livre que considérer la construction de bulles technologiques comme un mouvement quasi-naturel équivaut à suggérer aux citoyens de ne pas se poser de question. Aucune question sur la finalité des innovations (à quoi vont-elles servir ?) et rien à évaluer selon d’autres critères que technologiques ou surtout économiques. Certains scientifiques répugnent ainsi au débat public, poussés par ce que les auteurs décrivent comme un « autoritarisme du vrai ». Il n’est donc guère étonnant que dans l’opinion publique une forme de soupçon tende à se généraliser. En évitant les critiques du corps social, les technoscientifiques sont soupçonnés de ne pas parler au nom du savoir mais au nom des intérêts de ceux qui les financent comme les entreprises qui apportent leur manne financière ou les startups dans lesquels ils ont souvent des accointances plus ou moins formelles. De plus, pour nombre de scientifiques, la course aux brevets, gage de performances économiques assurées, tout comme la bataille de la brevetabilité de leurs découvertes —notamment en matière de recherches sur le vivant—, sont devenues aussi importantes que celle de la publication dans les revues académiques de prestige. Un tel soupçon est nouveau et correspond aux transformations contemporaines de la recherche scientifique.  

Evaluation

Dans ce contexte de formation de bulles technoscientifiques, la question de l’évaluation des innovations devient un sombre marécage. Face aux nécessaires mesures d’évaluation des risques et de mise en œuvre de principes de prévention ou de précaution, les artisans des bulles technologiques, et plus particulièrement les industriels liés à la recherche scientifique s’emploient à développer une stratégie du doute.
Les lobbies injectent ainsi des incertitudes et construisent des controverses entre chercheurs pour fournir des arguments aux pouvoirs publics ou règlementaires pour ne pas agir ou repousser leur décision. Chacun a encore en tête l’exemple récent de la bataille du glyphosate dans l’Union européenne, ou celle des néonicotinoïdes, ou encore, de façon plus large, la remise en cause du changement climatique par certains groupes industriels et maintenant, depuis l’avènement de Trump, par des États eux-mêmes.

C’est là le cours du monde

Les promesses technologiques cherchent à aspirer, dans la bulle qu’elles créent, ceux qui y croient. Cela permet certes d’attirer les crédits mais cela permet aussi d’associer le public aux programmes technologiques. « Il ne s’agit pas seulement de rassurer ou d’endormir un public méfiant, il s’agit surtout de l’associer à l’entreprise en cours. Et de le persuader que c’est là le cours du monde et qu’il est inéluctable. » Bien loin d’ouvrir à tous les possibles, les promoteurs des technologies s’appliquent souvent à masquer les autres options et tenter de créer l’irréversibilité. En développant le discours de la naturalisation du progrès, ils dessinent un chemin dans lequel il est trop tard pour revenir en arrière.
Les auteurs appellent ainsi le public à s’emparer du sujet, à faire éclater les bulles technologiques imaginaires et mener débat. La question qui se pose alors n’est pas seulement de savoir si nous consentons ou non aux innovations technologiques mais comment nous pouvons les orienter et les faire nôtres.
 
 
(1) Catherine Larrère, professeure émérite à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, spécialiste de philosophie morale et politique, est l’une des pionnières en France de la philosophie de l’écologie.
Raphaël Larrère, ingénieur agronome et sociologue, a été directeur de recherche à l’Inra et dirige la collection “Sciences en questions” aux éditions Quæ.
 

 

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