Le macronisme serait-il une harmonique du désordre ?

chaos
Le nouveau président, son nouveau gouvernement, sa nouvelle assemblée, attirent tous les regards et chacun tente de cerner de quoi est fait ce qu’il faudra bien appeler le macronisme. L’innovation politique semble réelle et en interloque beaucoup. Que penser de cette présidence dite « jupitérienne », de cette manie du « en même temps », de ce charivari implacable qui volatilise le paysage politique, de la question de la représentation nationale révolutionnée par la disparition du code binaire droite/gauche qui semblait éternel ? Quelle philosophie sous-tend la nouvelle politique dans un monde chaotique ? Comment gouverner une société qui était perçue comme ingouvernable, tissée de contradictions et d’intérêts divergents ? Et si Emmanuel Macron était en train d’inventer une nouvelle voie dans le gouvernement des sociétés complexes ?
 
Les sociétés contemporaines sont frappées d’un caractère particulier : leur centre de décision unique, l’État, s’est progressivement trouvé placé en compétition au sein d’un espace multidimensionnel et polycentrique. Moins connu que des théoriciens libéraux comme Hayek ou Popper, Michael Polanyi est celui qui a le plus inspiré les recherches sur le polycentrisme.

Polycentrisme et hiérarchie

Polanyi observe que le polycentrisme existe dans plusieurs niveaux de réalité, fût-elle biologique, physique ou intellectuelle. Le système réflexe de posture qui permet au corps humain de rester en équilibre, de s’asseoir ou de marcher, résout des tâches polycentriques. La sagesse humaine que Kant définissait comme « la capacité d’harmoniser tous les buts de la vie » est également polycentrique. Comme l’est toute œuvre artistique dont la finalité est de construire une harmonie polycentrique qui lui est unique. Tirant ainsi son idée des ordres spontanés observés dans la nature, Polanyi transpose, dans le domaine social, une théorie des organisations complexes fort originale. Le polycentrisme désigne alors des sociétés dans lesquelles différentes sphères fonctionnelles coexistent de façon autonome. La politique, le droit, l’économie, l’art, la religion, … sont autant de domaines qui possèdent une logique autonome et qui préservent jalousement leur intégrité. Dans l’idéologie libérale contemporaine, la sphère économique par exemple est disproportionnée et voit d’un très mauvais œil – sauf si cela lui est utile – toute intrusion de la politique dans son domaine. De la même façon que la politique – au moins en Europe – ne supporte aucune intrusion religieuse dans le sien.  Les sphères peuvent entrer en relation les unes avec les autres mais en aucun cas l’une ne peut théoriquement se considérer comme prépondérante sur l’autre. Il n’y a pas de hiérarchie dans le monde des sphères, mais une architecture qui s’apparente plutôt à celle des réseaux. La complexité des sociétés ne vient pas du nombre de sphères entrant en relation ou de la dimension de certaines d’entre elles, mais bien de cette organisation polycentrique.
 
La société, jusqu’à il y a deux ou trois décennies, possédait un centre de décision majeur voire exclusif    – le pouvoir politique de l’État – et des sphères fonctionnelles périphériques. La complexité de nos sociétés contemporaines vient très exactement de la diversification des centres décisionnels correspondant d’une part, à une différenciation fonctionnelle des systèmes sociaux et d’autre part, à la mondialisation des instances de décision. Aucune organisation hiérarchique ne peut alors contrôler cette multiplicité de centres de décision. L’idée qu’une autorité centrale unique puisse accéder à une connaissance synoptique de l’ensemble de la réalité sociale est une illusion. C’est pourtant sur cette illusion que se fondent bon nombre d’idéologies fondées sur le constructivisme social (holisme, socialisme, collectivisme). La pensée politique contemporaine explore d’une autre façon ce même champ d’analyse en développant la notion de réactivité qui vient quasiment en lieu et place de la notion de représentation. Cette dernière ne s’apprécie plus alors en termes d’identité mais sous la forme de la construction d’un lien entre les préférences des citoyens et les décisions des gouvernants. Dans cette logique sur laquelle se fondent les notions d’authenticité ou d’imputabilité (accountability), il y aurait une étroite corrélation – voire idéalement une symbiose – entre la volonté du peuple et les choix politiques des gouvernants.   Ces conceptions de la société appliquent directement le rationalisme cartésien aux problèmes sociaux, sans voir que, malgré la rationalité limitée des acteurs sociaux, la plupart des sphères fonctionnelles se développent sans l’intervention d’un projet délibéré des hommes.
 
Pour Max Weber, éminent penseur de la complexité des sociétés, l’organisation de la société correspond au modèle des machines mécaniques de son siècle. Selon lui, dans un monde marqué par l’industrialisation, dans lequel l’autorité repose essentiellement sur la compétence et la recherche de l’efficacité, la division pyramidale du travail est le moyen idéal pour résoudre la complexité sociale. Les grandes fonctions d’une société sont donc décomposées en tâches partielles qui trouvent chacune leur place dans un échafaudage hiérarchiquement structuré dont l’organisation bureaucratique est le parangon. La bureaucratie représente pour Weber le modèle type de l’autorité à caractère rationnel et légal. Cette forme d’organisation repose sur des règles abstraites, formelles car écrites et impersonnelles. Les détenteurs de l’autorité sont choisis en fonction de compétences rationnellement évaluées. Ils agissent dans le cadre d’une hiérarchie fonctionnelle dans laquelle les contrôles et les voies de recours sont précisément définis. Ce modèle d’organisation fonctionne dans un certain type d’organisation sociale mais il s’applique mal à des systèmes dont les éléments sont à la fois entrelacés et disjoints. Il s’applique encore moins quand l’efficacité de l’action menée sur certains problèmes globaux exige la coopération harmonieuse de systèmes fonctionnels différents.
 
Dans les sociétés complexes modernes, toute stratégie de traitement des grandes questions, si elle est fondée sur une architecture hiérarchique et monocentrique est vouée à l’échec. En effet, l’ordre de logique pyramidale possède une dynamique linéaire. Il ignore tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à des effets latéraux ou à des prolongements exponentiels. Il n’y a pas de dimension orthogonale dans un plan hiérarchique. La logique hiérarchique raisonne en chaînes causales et ignore les boucles et les interconnexions propres aux réseaux. Elle s’attache aux détails et aux actions immédiates mais ignore les perspectives et les visions d’ensemble. La logique hiérarchique est binaire, c’est oui ou non, tout ou rien. Son appréhension de la réalité est univoque ce qui conduit souvent à des positions radicales inefficaces ou contreproductives dans le cadre d’un univers complexe.

« En même temps »

Les sociétés fondées sur un modèle hiérarchique détestent le désordre ; elles considèrent l’ordre comme le contraire du chaos. Or, dans un système complexe, l’ordre parfait c’est-à-dire l’absence totale de mouvement entre les éléments de l’ensemble s’appelle la mort ou au moins le blocage. Une société complexe comporte un nombre excessivement grand de relations dont un bon nombre sont arbitraires et contradictoires. Rechercher l’ordre dans cet ensemble vivant conduit à l’arrêt du système. Sommes-nous pour autant condamnés à l’anarchie ? Certainement pas car il existe un espace relativement grand entre anarchie et ordre absolu dans lequel la juste mesure peut être trouvée. Rechercher l’ordre d’une société complexe c’est se situer en équilibre entre le chaos et l’ordre parfait, car l’un comme l’autre sont ingouvernables. Dans cette situation, le macronisme semble ne prétendre nullement rechercher l’unité mais plutôt, dans une démarche plus créative que dirigiste, l’harmonie des différences. Le cadre de pensée de cette politique n’est pas la logique classique mais la structure du chaos. Se pose alors le problème de la gestion de la contradiction, qui est un des fondements de la démocratie.
 
Dans la logique classique, la contradiction est le signal d’alerte qui indique que l’on fait fausse route ou qu’une erreur s’est produite dans le raisonnement. Cette logique est, depuis quelques décennies, battue en brèche par les physiciens qui découvrent des situations dans lesquelles la contradiction est irréductible. Par exemple, il est impossible de trancher définitivement entre une conception corpusculaire ou une conception ondulatoire d’une particule. Cette contradiction est alors considérée comme une notion complémentaire qui doit être acceptée et entrer dans le raisonnement pour approcher la connaissance. Cette problématique, qui agite les sciences de la nature mais aussi les sciences de l’homme, aboutit à l’idée que la logique aristotélicienne binaire n’est plus suffisante et qu’il faut lui substituer des logiques polyvalentes, qui transgressent la logique classique. Certes, on peut revenir à la logique classique dans le traitement des phénomènes complexes, mais seulement pour valider des séquences et jamais la totalité. Cela signifie que la logique classique est rétrospective, elle permet de corriger des erreurs, à l’échelle de la séquence, mais dès qu’il s’agit du mouvement, de la dynamique d’ensemble, ou de la créativité, elle s’avère insuffisante.
 
Dans nos sociétés contemporaines, la complexité est perçue comme un brouillard de confusion, comme une incertitude, une incompréhension irréductible à la logique. Pourtant, la complexité est un défi majeur que la plupart des gouvernants qui se sont succédés aux responsabilités s’engagent invariablement à relever. Or ils ne pourront jamais tenir cette promesse car la réalité n’est pas celle-là. En effet, la complexité comporte deux nœuds fondamentaux : un nœud empirique et un nœud logique. Le noyau empirique de la complexité, c’est les désordres, les aléas, les complications, les situations enchevêtrées, les diversités proliférantes de situations. Le noyau logique est formé des contradictions qui doivent être affrontées et des parts d’indécidabilités internes à la logique. Si l’on s’arrête à ce stade de la réflexion, on pense immédiatement que la complexité est régressive puisqu’elle introduit une part importante d’incertitude dans une connaissance qui a toujours cherché la certitude absolue. Or, un tel absolu n’existe pas. C’est une fable inventée pour rassurer les hommes. La complexité n’est pas régressive mais, au contraire, extraordinairement progressive car elle oblige à mettre en œuvre une pensée politique nouvelle, une pensée créative qui admette que tout n’est pas quantifiable, mesurable, gérable. Une pensée qui reconnaisse la réalité anthroposociale comme naturellement multidimensionnelle, à la fois biologique, individuelle et sociale. Une pensée politique qui comprenne que les disciplines qui cherchent à penser et gouverner les hommes, – la psychologie, la sociologie, l’économie, le droit, la démographie, etc. –, ne sont pas des catégories séparées mais qu’elles représentent plusieurs faces d’une même réalité. Cette pensée multidimensionnelle chère à Edgar Morin comporte la nécessité impérieuse d’introduire la dialogique – qui est une des clés de l’innovation politique.
 
La dialogique qui sous-tend le fameux « en même temps » de Macron, signifie que deux logiques ou deux natures, ou deux principes, peuvent parfaitement être liés en une unité, sans que la dualité ne se perde dans cette unité. En d’autres mots, les différences et les contradictions peuvent coexister et former une unité sans jamais perdre leurs spécificités. La dialogique comporte l’idée que les antagonismes sont stimulateurs et régulateurs. Adopter une démarche dialogique en politique, c’est instituer la sauvegarde de la diversité, organiser et réguler le jeu des antagonismes d’intérêts, d’idées, de conceptions, d’opinions, de façon à ce que ces contradictions puissent devenir créatives et productives.  Contrairement à la dialectique qui est un outil conceptuel permettant de résoudre les contradictions pour percer la vérité, la dialogique, au contraire, affronte la complexité et ne cherche pas à résoudre la multidimensionnalité de la dispute avec le réel.

Harmoniser le désordre

Le dilemme fondamental du macronisme est qu’il doit coordonner des disparités et harmoniser, en quelque sorte, le désordre, mais sans l’appui d’une autorité suprême – comme pouvait l’être l’État parfaitement souverain –, sans centre décisionnel affirmé et exclusif. En effet, dans les sociétés complexes, la multiplicité des sphères fonctionnelles et leur intrication dans le jeu social empêchent de savoir de façon claire et absolue quelle est la sphère prépondérante pour la légitimité de l’action. L’économique est-il supérieur au politique, ou bien est-ce le droit, le social ou la science ? Il n’existe pas de point de vue hiérarchique qui décide de la suprématie de l’une ou l’autre des sphères fonctionnelles. Dès lors, chacune voit midi à sa porte. Chaque sphère donne la primauté à sa propre fonction et considère les autres systèmes fonctionnels en particulier et la société en général, comme son environnement. Chaque sphère possède ainsi sa propre écologie. Le mode de développement de nos sociétés complexes actuelles a poussé à l’extrême ce mécanisme et l’a progressivement modifié en transformant la modalité dialogique qui devrait le sous-tendre en une modalité hologrammatique. Cela signifie que, tout comme un hologramme où le tout est dans la partie qui elle-même est dans le tout, chaque sphère prétend inclure la société tout entière dans son périmètre de fonctionnalité. Dans cette perspective, il existe toujours un principe d’unité mais qui est diffracté en une multitude d’unités d’origines diverses. Chaque sphère projette son unité de la société en fonction de sa logique particulière. La politique n’échappe pas à cette règle.
 
Quelle valeur accorder alors à une représentation de la société qui n’est que le reflet projeté par une sphère parmi d’autres ? Longtemps la politique, puis l’économie, ont projeté sur la société prise, dans sa totalité, leur logique prépondérante. Aujourd’hui, ce sont les médias qui se mêlent à cette compétition. Demain la science, la santé, ou la religion, ou l’art, pourront tout aussi bien le faire. Quand une partie se prend pour le tout, elle occulte une spécificité de tout système social complexe : l’interdépendance et l’intrication de fonctions diverses.  S’il y a crise de la politique, aujourd’hui, c’est à cause de l’impossibilité de définir parmi les sphères fonctionnelles celle qui assure le rôle dominant. Mais cette question est vaine car, définir une sphère plutôt qu’une autre, est contraire à la caractéristique des sociétés complexes dans lesquelles nous vivons. Aucune ne peut jouer, avec une légitimité incontestable, le rôle de créateur, de clé de voûte et de protecteur de l’unité de la société.
 
Si le macronisme veut innover, il devra coordonner et intégrer ces différentes sphères spécialisées tout en régulant le mouvement centrifuge de leurs possibilités. La tâche est particulièrement difficile parce que chaque sphère fonctionnelle accroît sans cesse son autonomie et produit, par sa structure même, une quantité toujours plus grande de possibilités. Ce phénomène accroît l’impression de complexité – voire de confusion – de l’ensemble sociétal. Les sphères fonctionnelles multiples et nombreuses produisent une surabondance de sous-systèmes fonctionnels et de possibilités, chacune dans leur domaine. L’exemple le plus trivial est celui de la sphère médiatique informationnelle qui atteint quasiment un seuil de saturation de la production d’informations. Il en est tout autant pour la sphère législative qui produit plus de lois et de normes qu’elle ne peut en appliquer. La poussée à l’extrême de la spécialisation et de l’efficacité des sphères fonctionnelles aboutit à une situation où les turbulences, les risques engendrés et les dangers d’autodestruction conduisent à des situations incontrôlables. Cette surproduction de possibilités sans coordination ni contrainte d’un quelconque centre décisionnel extérieur oblige à être réduit à espérer que les systèmes puissent exclure d’eux-mêmes, de l’intérieur, les conduites non viables ou porteuses de risques extrêmes.
 
La tâche du politique est, dans ces conditions, de confronter les systèmes fonctionnels à leurs surcharges de possibilités et à réguler la dynamique centrifuge qui les anime. Ce dernier point est le plus sensible car chaque système fonctionnel considère la réalité selon son propre point de vue en ignorant que d’autres critères peuvent entrer en jeu. Par exemple, l’économie est obnubilée par ses propres critères de rentabilité ou d’opportunité mais a beaucoup de mal à intégrer dans sa logique les critères d’autres sphères comme l’éthique, les obligations sociales, les risques environnementaux, la santé, et bien d’autres.
 
Les sphères fonctionnelles n’ont ainsi aucune loyauté par rapport à la société. Ce sont des systèmes clos qui ont leur propre logique de fonctionnement, de développement et de reproduction. C’est précisément cette incapacité de percevoir la totalité qui fait, paradoxalement, leur efficacité. Le politique innovant ne cherchera donc pas à mener une tâche impossible en tentant de réguler, de l’extérieur, les sphères fonctionnelles, par nature closes sur elles-mêmes.  Pas plus qu’il ne pourra s’arroger la prétention d’être le garant d’une unité générale contre des intérêts particuliers. Le ne peut plus prétendre être le représentant de l’unité de la société tout simplement parce que cette unité n’existe pas et parce que la prédominance hiérarchique a disparu avec l’émergence des systèmes complexes.

Point de réflexivité

Cette question de la recherche d’un point exogène capable d’apporter de l’ordre dans la complexité n’est pas nouvelle ; c’est une véritable quête du Graal qu’ont mené de nombreux penseurs à travers les époques. En son temps, Leibniz avait observé que les monades « n’avaient point de fenêtres » et ne pouvaient communiquer entre elles. La recherche d’une entité capable de donner un ordre, une programmation de l’ensemble des monades, a donc stimulé tous les grands esprits. Est-ce Dieu, « la main invisible » d’Adam Smith, « la ruse de la raison » de Hegel, l’holisme ? Nombreux sont ceux qui ont cherché une illusoire structure de la totalité, un point fixe extérieur. Jacques Derrida, dans sa démarche déconstructiviste se demandait ce qu’il adviendrait si l’on s’ôtait de la tête l’idée qu’il puisse exister ce point fixe, cette « structure centrée ».  Sans clé de voûte, le système s’effondre-t-il ? Le cri de Nietzsche « Dieu est mort » appelle-t-il le chaos éternel, la fin de la beauté du monde, de son sens et de son but ? La théorie de la complexité apporte une réponse innovante à cette angoisse : remplacer ce point fixe extérieur de la monadologie, qui s’avère illusoire, par un point fixe endogène, produit par l’action des hommes à l’intérieur des sphères elles-mêmes, mais qui, par un mécanisme d’auto-extériorisation, se présente comme un point de référence extérieur, capable d’orienter l’action.
 
L’ordre et le désordre apparaissent alors comme la manifestation d’un même mécanisme, le passage de l’un à l’autre correspondant à la substitution d’un point de vue fixe endogène par un autre. Il n’est alors plus nécessaire de faire appel à des « ruses de la raison » pour penser l’ordre ni de craindre le désordre, qui peut parfois s’organiser en formes stables. Cette question n’est pas seulement philosophique ; elle est le nœud de la métamorphose du politique.
 
Montesquieu, dans sa théorie de la séparation des pouvoirs, avait magistralement démonté les rouages de cette problématique de l’auto-extériorisation du social. Jean-Pierre Dupuy nous rappelle en effet que, selon l’auteur de l’Esprit des lois, le pouvoir est nécessairement destiné à être abusé et à s’opposer ainsi à la liberté. Il doit donc être divisé afin de se neutraliser lui-même et se rendre impuissant. Mais, si les trois pouvoirs – exécutif, législatif, judiciaire – s’empêchent mutuellement, qui va décider ? Hobbes et Rousseau répondraient « le Souverain ». Montesquieu, en visionnaire des théories complexes les plus actuelles, propose une autre réponse : « Ces trois puissances devraient former un repos ou une inaction. Mais comme, par le mouvement nécessaire des choses, elles sont contraintes d’aller, elles seront forcées d’aller de concert. »  Ce que nous explique ici Montesquieu, c’est que les décisions doivent être prises, mais qu’elles le seront par le jeu des procédures de négociation, de recherche de compromis, entre des pouvoirs antagonistes. « Il se peut que la décision finale ne corresponde à la volonté d’aucun d’entre eux, ou même soit contraire à chacune de ces volontés. Il y a bien une décision collective, mais aucune entité, pas même la « collectivité », ne peut en être dite le sujet. »  Un ordre collectif peut ainsi naître indépendamment de la volonté des individus et sans pour autant nécessairement résulter de la volonté d’une entité supra-individuelle. Dans ce processus caractéristique d’innovation ouverte, le social s’est ainsi auto-extériorisé.
 
Le politique se situe désormais à un autre niveau, celui du contexte social ; il dessine dans la réalité complexe, des espaces d’autonomie et des axes de coordination. Il met en œuvre une politique réflexive c’est-à-dire une politique qui permette à chaque système fonctionnel de s’auto-extérioriser, de se situer non pas par rapport à une unité ou à un ordre préétabli, mais par rapport à un contexte mobile et changeant, que le politique est alors le seul à devoir identifier et désigner à toutes les parties. C’est dans ce contexte que se situent les individus, ces êtres humains multiples qui composent la société et qui forment « les limites problématiques » des différents systèmes fonctionnels.
 
Par cette politique réflexive, les systèmes fonctionnels sont incités, par le politique, à prendre conscience qu’ils sont des éléments importants de l’environnement des autres systèmes sociaux avec lesquels ils interagissent, de la société en particulier et du monde en général. Dans cette logique, le macronisme devra s’attacher à démontrer que les mécanismes d’autorégulation, habituellement mis en œuvre par les systèmes fonctionnels pour eux-mêmes, peuvent être développés également, avec la même efficacité et dans un jeu à somme non nulle, aux dynamiques externes qui lient l’ensemble de la société et qui font son environnement. Cette nouvelle dimension du politique réduit certes ses possibilités de diriger et de commander autoritairement les structures de la société ; en revanche elle lui confère une fonction créative majeure qui ne pourra que grandir son importance : celle de structurer, dans une exigence réflexive, la forme sous-jacente permettant aux contenus de la société de se déployer.
 
 
Ce texte est largement extrait de Créative politique ! de Gérard Ayache, UP’ Editions
 

 

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