Après Trump, Zuck ? Une idée ridicule ou terriblement inquiétante ?

Déjà en début d’année, UP’ Magazine s’intéressait à une série de grandes manœuvres qui agitaient l’empire Facebook et plus particulièrement son jeune président mais néanmoins multimilliardaire, Mark Zuckerberg. Plusieurs signes laissaient entrevoir son ambition de devenir le prochain président des Etats-Unis. Des signes qui se sont multipliés ces derniers mois. Après un magnat de l’immobilier, l’Amérique se dotera-t-elle d’un magnat des réseaux sociaux à sa tête ? Une idée ridicule ou terriblement inquiétante ?
 
Cette idée est-elle si fantaisiste que cela ? Mark Zuckerberg, après Trump, pourrait-il être président des États-Unis ? Dans un monde où l’intelligence artificielle se répand partout, où la donnée est le nerf de la guerre, le patron de Facebook n’est pas plus illégitime qu’un « petit » milliardaire de l’immobilier. Déjà il gouverne un pays de plus d’un milliard et demi d’âmes : son réseau social. Déjà, il est reçu comme un chef d’État dans tous les coins de la planète. Déjà ses décisions sociétales, économiques ou éditoriales représentent un impact et un poids politique inouï. Alors Zuck Président ? Oui, c’est possible.
 
Révolutionner les politiques publiques est une idée qui trotte dans la tête de Mark Zuckerberg depuis quelques temps. En 2015 déjà, Wikileaks avait révélé les rêves politiques du patron de Facebook. Un email adressé à John Podesta le directeur de campagne d’Hillary Clinton et ancien chef de cabinet de la Maison Blanche sollicitait un entretien. Ce courrier, signé par Sheryl Sandberg, la COO, n° 2 de Facebook, contenait un passage éloquent : « Il [Marck Zuckerberg] est particulièrement volontaire pour rencontrer quiconque pourrait l’aider à comprendre comment faire bouger les curseurs sur les questions de politiques publiques dont il se soucie. Il souhaite rencontrer des personnes qui puissent nourrir sa compréhension des opérations politiques pour changer les politiques publiques afin de poursuivre ses objectifs sociaux (comme l’immigration, l’éducation, et la recherche). »
 
Au début de cette année, à l’occasion de ses vœux et de l’exposé de ses « bonnes résolution pour 2017 », le patron de Facebook écrivait que son « challenge » pour 2017 sera « d’aller à la rencontre des gens dans chaque État des États-Unis ». Une résolution qui avait les allures d’une pré-campagne électorale. Il n’en fallait pas plus pour qu’USA Today titre : « Mark Zuckerberg envisage-t-il de se lancer dans la course à la Maison Blanche ? »
 
Il est vrai que la question mérite d’être posée. Mark Zuckerberg sort de plus en plus de son rôle de grand patron de la Silicon Valley. Il trouve toutes les occasions pour multiplier les discours à tonalité politique. Un des plus inattendus fut celui qu’il prononçât en mai dernier lors de la remise des diplômes de Harvard. Lui-même n’a pas obtenu son diplôme de la prestigieuse université, mais il y fut reçu néanmoins comme un prince. Son discours résolument politique aborde toutes les thématiques qui pourraient charpenter un programme électoral : revenu universel, réforme de l’assurance maladie, critique de la politique anti-immigration de Trump, effets de la mondialisation etc.
 
Le discours de Mark Zuckerberg à Harvard dans son intégralité
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Un autre signe de l’ambition de Zuckerberg est cette idée de parcourir les 50 États des Etats-Unis pour officieusement porter la bonne parole, et officiellement, écouter les américains. Une volonté, clairement affichée sur sa page Facebook dédiée, de rencontrer des gens, voir comment ils vivent et travaillent. Un road trip hautement médiatisé : pas moins de huit assistants et photographes pour l’accompagner. Et chaque jour, sa moisson de clichés : Zuck à la ferme, Zuck à l’usine, Zuck à l’école, etc.
 
 
Quand on l’interroge sur son ambition présidentielle, Mark Zuckerberg nie. Il a posté sur sa page Facebook une mise au point : « Certains d'entre vous ont demandé si ce défi signifie que je suis candidat à un poste public. Je ne le suis pas ». Pourtant, il fait tout le contraire. Ainsi, pour accomplir son destin, il embauche la fine crème des spins doctors américains, stars des campagnes politiques : le roi des sondages, Joel Benneson, accompagné de toute son équipe ; David Plouffe, l’ancien conseiller principal de Barack Obama, ancien stratège en chef d’Hillary Clinton, le photographe Charles Ommaney, celui qui fit tous les clichés de campagne de Bush puis d’Obama ; Jessica Santillo, l’ancienne secrétaire générale à la presse de Barack Obama … la liste est longue.
 
Toutefois, dans ce qui s’apparente singulièrement à une course à la Maison Blanche, il y a un petit hic. Zuck s’est toujours inscrit comme « athée » sur son profil Facebook. Or cette position n’est pas des plus prisées pour un (futur) président américain.  Qu’à cela ne tienne. Zuckerberg est devenu croyant au cours de l’année 2017. Il se confie : « J'ai été élevé juif et j'ai traversé une période où j'ai posé des questions, mais maintenant je crois que la religion est très importante ». Et une jolie photo avec le pape François pour rajouter une touche au tableau du parfait futur président.
 
Mark Zuckerberg et le pape François, en août 2016. ( Associated Press)
 
Ce chemin qu’emprunte le roi des réseaux sociaux le mène tout droit à la fonction suprême. Avant Trump, on aurait pu en douter. Comment ? Un geek à capuche, tout juste post-ado, certes multimilliardaire, président des Etats-Unis ? Les américains nous ont habitué à leur fantaisie en élisant l’inattendu magnat du béton, roi des parcours de golf et des tweets compulsifs à leur tête. Alors un Zuck serait (presque) un moindre mal.
 
Les américains pourraient parfaitement choisir comme président un grand chef d’entreprise. Le problème c’est que l’entreprise que dirige Mark Zuckerberg n’est pas n’importe laquelle. Facebook est l’entreprise qui s’est construite sur le plus gigantesque projet de collecte des données personnelles de l’histoire de l’humanité. Un quart des humains vivant sur cette planète est répertorié dans ses bases de données. L’armée d’ingénieurs dirigée par Zuckerberg a développé un système inégalé de suivi, d’analyse et d’exploration du moindre de nos comportements. Chaque détail est enregistré et décortiqué, la moindre de nos habitudes, ce que nous avons acheté et où, les images que nous regardons et celles que nous aimons, les informations que nous préférons, ce que nous écrivons et partageons avec nos proches… Sans parler de notre historique de navigation, l’activité de nos courriers électroniques et … la forme de notre visage. Ce projet titanesque répondait, dès l’origine, à la volonté de « relier le monde », de « connecter les personnes ».
 
En recueillant cette masse de données sur nous, Facebook est devenu trop grand. Il est sans rival et, pire, on ne peut plus l’éviter. 44 % des américains ne s’informent qu’avec Facebook. Le projet de construire la plus grande communauté d’êtres humains est non seulement atteint mais parfaitement inébranlable.
Si Zuck devenait président des USA, cela reviendrait à mettre entre les mains du leader le plus puissant du monde, l’une des plateformes de surveillance et d’information les plus envahissantes qui soient.
 
Comme s’en inquiète le magazine Wired « De grands barons des médias ont déjà occupé de hautes fonctions politiques. Mais un baron des médias sociaux s'il était élu président, constituerait une expérience sans aucun précédent en politique et dans la capacité de contrôler nos perceptions. ». La tournée de Zuck dans les cinquante États peut être lue sous cet angle : et si ce voyage répondait à la logique de collecte et d’analyse des données de tout problème politique ? Ne serait-ce pas les prémisses d’un moyen d’intensifier le regard de l’État sur les gens afin de générer des solutions « pragmatiques » ?
« L'idée que quelqu'un comme Zuckerberg pourrait être élu comme leader du pays - quelqu'un qui ne semble pas croire qu'il y ait des limites à la façon dont les personnes peuvent être suivies, cataloguées, analysées et manipulées - est terrifiante » s’exclame un éditorialiste du magazine américain The Nation.
 
En 2020, année électorale aux États-Unis, Mark Zuckerberg fêtera tout juste ses 36 ans ; l’âge légal pour se présenter aux élections présidentielles.
 
Image d’en-tête : photomontage © Paris-Match