De Rugy face à la montée des périls sur le climat, la planète, l’humanité. L’optimisme est-il encore de mise ?

Comme elle est bizarre cette rentrée ! Contrairement aux autres années, nous n’avons pas la nostalgie bien naturelle du sable chaud de la plage, de l’apéro devant le barbecue ou des escapades dans la forêt ou le maquis. Cette rentrée ressemble à un embarquement dans une machine infernale dont on ne sait où elle va s’écraser. Plus fort que le chant des cigales ou le frémissement de l’écume des vagues, les nouvelles sur le dérèglement de la planète furent, cet été, tintamarresques. Des incendies en Grèce et en Californie, le mercure qui battait chaque jour des records, l’Arctique qui continuait de fondre, les migrations qui passaient du statut de problème à gérer à celui de catastrophe humaine, rien ne va plus sur la planète. Et puis, patatras, au détour d’une émission de radio, voilà notre ministre emblématique, l’écolo le plus séduisant de France, qui jette l’éponge et dit « ne plus avoir la foi ».
 
Si lui n’a plus la foi, qui l’aurait ? Pour le remplacer, les candidats ne se sont pas bousculés au portillon du gouvernement. Les stars convoquées refusèrent poliment : Daniel Cohn Bendit, craignant de voir bâillonnée sa liberté de râler, Ségolène faisant la coquette mais refusant tout net et même l’inaltérable Juppé, dont on parla quelques secondes, prétextant des affaires plus importantes à s’occuper.
 
Finalement c’est François de Rugy qui est désigné ce mardi 4 septembre. Il passe du perchoir doré de l’Assemblée nationale aux terrains marécageux de l’environnement. Ce n’est pas une "vedette" très connue du grand public, mais un écologiste « sérieux » comme il aime se qualifier, politique, homme de compromis — ou de compromissions pour certaines mauvaises langues. Ne lui faisons pas de procès d’intention avant même qu’il n’endosse le costume de ministre, mais son profil est loin  de correspondre au « big bang » espéré. Aura-t-il suffisamment de poids pour taper sur la table face aux lobbys, voire renverser celle du Conseil des ministres ? Rien n’est moins sûr.
 
Est-ce donc si grave, docteur ? Oui c‘est grave, très grave. Cela signifie que les médecins appelés au chevet de la planète n’ont plus d’espoir. Que l’affaire est pliée, cherchons vite un orchestre pour jouer sur le pont de notre Titanic planétaire.
 

Burn-out climatique

Le « burn-out climatique » nous gagne-t-il ? comme l’écrit joliment le journaliste du Monde Nicolas Santolaria. Il est loin le temps de l’optimisme. C’était en 2005, à Paris, quand la plupart des chefs d’État de la planète ont applaudi, debout, au moment où Laurent Fabius, en larmes de joie, asséna son ridicule petit marteau vert sur le pupitre de la COP21. À force d’âpres négociations, le monde avait entériné des mesures pour contrarier le rythme infernal du changement climatique et évacuer la catastrophe annoncée. Ouf ! L’espoir renaissait et la foi dans la volonté des hommes de sauver l’essentiel remontait à son zénith. Las, il fallut vite déchanter.
 
Entre les objectifs de l’Accord de Paris — contenir l’élévation de la température moyenne de la planète nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels — et les réalités enregistrées sur le terrain, le gap ne fait que s’aggraver. Nous sommes loin du compte et plus le temps passe, plus nous perdons cette course contre la montre. Les études, les articles sur l’accélération du changement climatique et ses conséquences se multiplient et deviennent de plus en plus alarmistes. Les spécialistes du climat avouent être désespérés : les observations qu’ils font, dans l’eau, dans l’air, dans l’atmosphère, sont largement au-dessus des prévisions les plus pessimistes qu’ils avaient faites. La planète se réchauffe à un rythme accéléré et devient une étuve. La tendance nous mène inexorablement vers une fonte irréversible des glaces arctiques, à une élévation du niveau de la mer qui engloutira des dizaines de villes côtières, au dégel des glaces et du permafrost qui libère de nouveaux gaz à effets de serre, à une perturbation globale de l’écosystème de la planète.
 
Une sorte de machine infernale semble s’être mise en route. Une étude parue cet été rapporte que si la température augmente de 2°C au-dessus du niveau préindustriel, une sorte d’effet domino se mettraen place : plus le mercure grimpe, plus il augmente encore. Le destin de la Terre serait alors de devenir un enfer, invivable pour la majorité des êtres humains.
 
Ces scénarios catastrophes, qui alimentent, il faut l’avouer le discours de déni des climatosceptiques de tous poils, seraient-ils de nature à nous faire changer de cap, à produire un électrochoc ? Il semble que non. L’exemple le plus criant fut donné par Donald Trump qui, dès sa prestation de serment, s’empressa de quitter l’Accord de Paris. American business first, l’industrie charbonnière et fossile américaine n’a que faire des encombrantes limitations d’un accord international négocié par son prédécesseur. D’autres pays se tâtent pour imiter le fougueux président américain. L’Australie souhaite elle aussi sortir de l’Accord et ouvrir de nouvelles centrales à charbon. Peu importe si sa grande barrière de corail se meurt du fait du dérèglement climatique.
 

Pathétique impuissance

Les hommes sont-ils à désespérer ? Ils ont marqué la planète d’une empreinte si forte qu’on parle d’une nouvelle ère géologique, née dans les années cinquante, l’anthropocène.  Auront-ils la force de réagir et d’éviter de détruire ce qu’ils ont de plus précieux ? Les appels au sursaut se multiplient mais ils ont un parfum pathétique d’impuissance. Telle cette tribune signée par deux-cents vedettes du spectacle, des arts et de la culture et publiée hier, le 3 septembre, dans le journal Le Monde : « Il est trop tard pour que rien ne se soit passé : l’effondrement est en cours. La sixième extinction massive se déroule à une vitesse sans précédent. Mais il n’est pas trop tard pour éviter le pire… C’est une question de survie… si [ce combat] est perdu, aucun ne pourra plus être mené ».
 
Des appels au secours qui résonnent dans un vide sidéral. N’y aurait-il plus rien à faire si ce n’est s’ « adapter », ce nouveau mot à la mode qui apparaît de moins en moins furtivement dans les discours. Qui sonne comme une résignation.
 
D’autres essaient contre toutes les évidences scientifiques de trouver des raisons d’optimisme. Le magazine Slate rapporte ainsi les propos de Johan Rockström, directeur du centre sur la résilience de Stockholm. En septembre 2017, il s’exprimait ainsi devant des étudiants du MIT : « Nous sommes dans une ère de schizophrénie scientifique. Il n’y a jamais eu autant d’évidences scientifiques sur les risques globaux que nous encourons, mais jamais non plus tant d’opportunités et de lumière au bout du tunnel ». Il ajoute, comme un credo pré-apocalyptique : « Si nous sommes cette force géologique immense, si nous avons amené le système planétaire au bord du point de non-retour, nous devrions arriver, sur la base de nos connaissances, à faire de la Terre un système qui fonctionne pour les générations futures ».
 

Optimisme à petits pas

Cet optimisme, certes louable, s’appuie sur trois postulats : le premier est que la catastrophe annoncée pourrait se régler, dans l’urgence, en transformant en profondeur le système économique mondial et les modes de vie de 7 milliards de terriens. Le second s’appuie sur la croyance que tous les habitants de la planète sont sensibilisés aux enjeux et convaincus que l’écologie est une question qui surpasse toutes leurs préoccupations quotidiennes. Le troisième laisse accroire que les toutes les solutions technologiques sont là, à portée de main, pour assurer les transitions salutaires.
Ces trois postulats sont faux.
Marc Fontecave, professeur au Collège de France, a signé hier une tribune sur le sujet : « Cette réalité, redisons-la clairement, car il vaut mieux que le citoyen la connaisse au lieu de croire à la possibilité d’un grand soir écologique, comme de toutes parts on l’y incite. En matière de système énergétique et de comportements humains, les changements possibles ne sont pas de nature révolutionnaire. La tâche est colossale et les transformations souhaitées occuperont plusieurs générations ».
 
Le big bang écologique n’aura pas lieu. En revanche nombreux sont ceux qui, à travers le monde, avancent par « petits pas » successifs. Chacun a sa valeur. Tel Sisyphe, nous devons pousser notre rocher ; la lassitude aurait quelque chose d’écœurant.
 
Le tableau est sombre mais les sources d’optimisme se multiplient, tels des signaux lumineux dans une nuit obscure. Les individus se mobilisent, chacun à sa mesure, les sommets se mutiplient, certaines entreprises acceptent de revoir leurs modèles, des villes se coalisent pour le climat, parfois contre leurs États. Une somme de « petits pas » qui, additionnés, pourraient faire faire un sursaut de géant à l’humanité. Le temps presse mais le mouvement est indiscutablement là. Soyons optimistes, c’est une question de survie.
 
Image d'en-tête :  photo AFP/JOEL SAGET
 

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