Le casse-tête du logement moins cher

logement

Un enjeu majeur pour l’économie des métropoles mais aussi pour la forme de nos sociétés

Dans une société polarisée par la mondialisation, où les inégalités économiques vont croissant, le logement est devenu pour les citadins une préoccupation centrale : alors que les logements abordables abondent dans certaines communes et cœurs de villes désertés, ils se raréfient dans les métropoles en croissance, denses et attractives. L’augmentation des prix du foncier et de la construction et ses répercussions sur le prix du logement contraignent les ménages à revenus faibles mais aussi, et de plus en plus, les classes moyennes à quitter les centres-villes. La Fabrique de la Cité, think tank dédié à la prospective et aux innovations urbaines, dévoile un rapport sur le logement abordable dans les métropoles européennes. Il est le fruit d’entretiens menés avec une trentaine d’experts dans sept métropoles européennes (1).

Les « gilets jaunes », c’est la France périphérique, théorisée par le controversé géographe Christophe Guilluy, auteur il y a vingt ans de « Atlas des fractures françaises » et plus récemment, en 2014, de « La France périphérique » qui est dans la rue avec ses revendications. Une France de la voiture indispensable, des pavillons éloignés, des petites villes désertées. A la recherche d’un logement abordable, elle s’éloigne toujours plus des bassins d’emploi, qui, eux, se concentrent à grande vitesse dans les métropoles. Se loger à prix abordable devient désormais une gageure pour les classes populaire et moyenne. Il est grand temps de réaliser qu'il s'agit là d'un enjeu vital, le logement étant au cœur de l’accès à l’emploi, au cœur du défi environnemental, au cœur, surtout, de la fracture sociale et territoriale qui menace notre société.
 
Londres, Stockholm, Paris : le monde regorge d’exemples de villes et d’endroits où se loger est devenu un luxe. Les métropoles, en Europe et ailleurs, doivent aujourd’hui se saisir de cette question du logement abordable pour préserver un dynamisme économique dans lequel les ménages à revenus faibles et moyens jouent un rôle central. Le rapport de La Fabrique de la Cité « A la recherche du logement abordable : un défi euroépen » offre ainsi une analyse des difficultés rencontrées aujourd’hui par les métropoles européennes dans la résolution de la crise du logement abordable. La variété des contextes et difficultés exclut l’existence d’une solution universellement applicable. La résolution de la crise impliquera donc, pour les métropoles, d’adopter une approche partenariale et innovante soutenue par une volonté politique forte.
 
Comme l’explique Marie Baléo, auteur du rapport, « La mondialisation qui marque notre histoire depuis plusieurs décennies donne à présent à voir l’ampleur de ses effets polarisants : polarisation des emplois – ceux que l’on crée aujourd’hui sont souvent très qualifiés ou, à l’inverse, peu sophistiqués et faiblement rémunérateurs – mais aussi des revenus, compétences et territoires. Cette polarisation, qui clive les populations, accentue les inégalités et contribue à l’atrophie progressive de la classe moyenne, n’épargne pas le logement. On observe ainsi dans plusieurs pays européens un contraste saisissant entre, d’un côté, des communes et cœurs de ville désertés où les logements vacants (et abordables) abondent et, de l’autre, des métropoles en croissance, denses et attractives, où le logement devient chaque jour moins accessible aux ménages à revenus faibles et moyens. Ainsi, le rêve autrefois réalisable de l’accession à la propriété en ville s’éloigne désormais pour les classes moyennes, à mesure que les prix du foncier et de la construction continuent d’augmenter. 
 
Il y a dix ans, la crise financière achevait de révéler la place centrale du logement dans la sécurité patrimoniale des ménages, conséquence des politiques d’incitation à l’achat des années 1970 qui, aux États-Unis comme en Europe, détournèrent le logement de sa fonction originelle d’abri pour en faire la voie première de constitution d’un patrimoine. C’est précisément parce que le logement constitue la pièce maîtresse de la stratégie patrimoniale de nombreux ménages que s’y cristallise aujourd’hui l’angoisse des classes moyennes face à la perspective d’un déclassement né de la mondialisation.
Mais s’il est une préoccupation critique pour les citadins, le logement est pour les villes l’enjeu premier de la résilience urbaine, capacité des individus, communautés et systèmes urbains à survivre, s’adapter et croître en dépit de ce qui, ici, constitue un stress chronique. Car c’est non seulement de la présence d’écosystèmes innovants, de secteurs économiques porteurs et d’universités de haut niveau que dépendent la vitalité et le fonctionnement économique de nos villes mais aussi et avant tout de celle de ces ménages à revenus faibles et moyens.
 
Alors que la production de logement dans les villes européennes se trouve entravée par des contraintes tantôt physiques ou topographiques, tantôt réglementaires ou d’ordre politique, alors que le logement abordable se raréfie au point que les ménages à revenus faibles voire moyens voient leur capacité à vivre en ville remise en cause, c’est donc tout le dynamisme des économies urbaines qui se joue aujourd’hui dans cette question du logement abordable. Et pour cause, une ville si attractive qu’elle ne parvient pas à loger ne le restera pas longtemps… En témoigne l’exemple de Stockholm, dont le marché de l’emploi pâtit de la saturation et des prix démesurés du parc résidentiel. Outre-Atlantique, c’est de cette même crise que souffrent depuis longtemps déjà la Silicon Valley, où se multiplient les récits d’employés contraints de dormir dans leur voiture, et New York qui, de ville, est devenue un objet de luxe où la simple location d’un studio est désormais hors de portée de nombreux ménages.
 
La formule qui consisterait, pour les métropoles, à s’abstenir d’agir pour endiguer l’envolée des prix immobiliers et à laisser s’éloigner de leurs centres les ménages à revenus faibles et moyens au prix de trajets quotidiens toujours plus longs et coûteux n’est ni souhaitable ni durable. Il est donc urgent pour les villes de se saisir de la question du logement abordable.
À cette fin, il leur faudra comprendre les déterminants de la pénurie actuelle, qu’ils soient la conséquence de leur attractivité et de leur dynamisme économique ou les fruits de leurs particularités politiques, économiques, historiques… C’est ce que ce rapport s’emploie à permettre : sa visée est de fournir aux villes une analyse des difficultés que rencontrent aujourd’hui les métropoles européennes dans la résolution de la crise du logement. À la clé, un véritable enjeu de société, car les réponses qu’apporteront les villes européennes à la question du logement éclaireront aussi la question de la forme que nous entendons donner à nos sociétés dans les décennies à venir.
 
Ce qui ressort de ce rapport, fruit d’entretiens menés avec une trentaine d’experts dans sept villes européennes (1), c’est bien la nécessité d’une intervention renouvelée de la puissance publique en matière de logement.
C’est à l’échelle des métropoles, miroirs grossissants de la mondialisation où inégalités, fracturation spatiale et segmentations socio-économiques vont croissant, que doit s’opérer cette intervention, car la crise du logement n’est pas, ne fut jamais une crise nationale. Le constat d’une ultra-polarisation territoriale de la question du logement et d’une inadéquation spatiale entre offre et demande doit dès aujourd’hui conduire les villes à renouveler leur approche. Les difficultés auxquelles font face les métropoles étudiées donnent à voir les écueils associés à l’inaction. Les solutions qu’elles s’efforcent aujourd’hui de mettre en œuvre indiquent aussi que tout espoir n’est pas perdu et que la résolution de la crise urbaine de notre siècle est avant tout affaire de volonté politique.
Source : Marie Baléo – La Fabrique de la Cité
Avec nos remerciements à l’auteure pour avoir autorisé la publication dans UP’ Magazine
 
(1) Paris, Stockholm, Berlin, Londres, Munich, Varsovie et Bordeaux
 
 

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