Analyses

Climat, épidémies : l’Histoire de Rome serait-elle l'ébauche de notre actualité ?

chute de Rome
L’Empire romain a duré cinq siècles et a profondément marqué notre culture et notre civilisation. Longtemps on a cru que cet Empire, apparemment indestructible, avait subi une longue dégradation, une décadence, jusqu’à sa fin. Or les historiens de la Rome antique ne sont plus de vieux sages, latinistes distingués parcheminés sur leurs grimoires. Non, aujourd’hui ils font appel à toutes les ressources des sciences et technologies actuelles pour comprendre ce qui s’est passé il y a près de 2000 ans. Et leurs découvertes sont stupéfiantes. L’Empire romain a littéralement disparu, la population de Rome passant d’un million à 20 000 habitants, à cause des modifications climatiques et des épidémies s’engouffrant dans les Voies romaines construites à travers le monde connu. Les légionnaires romains n’ont été terrassés ni par Astérix, ni par les Barbares ou les Germains. Ils l’ont été par les germes voyageant dans la mondialisation romaine et par les soubresauts du climat. Une histoire à méditer pour comprendre ce qui pourrait nous arriver demain.
 
L’histoire de la chute de l’Empire romain est connue de tous. Les peintres pompiers du XIXe et les peplum hollywoodiens ont façonné notre imaginaire : un peuple en toges immaculées discourant sur fond de colonnes de marbre, un tyran décadent se vautrant dans des orgies baroques, des Barbares hirsutes faisant irruption, à force de hache et de viols, dans un monde exquisement civilisé. Et la chute. Une sorte d’accident de l’Histoire. L’effondrement brutal d’une civilisation, point final d’une lente agonie décliniste annoncée dès le début de l’histoire. Cette narration et ses images d’Épinal servies depuis des lustres est aujourd’hui remise en question. Comme dans le crash d’un avion, l’ouverture des boîtes noires réserve parfois des surprises.
 

Les boîtes noires de l’histoire

C’est ce que font les historiens de la Rome antique aujourd’hui ; ils ouvrent les boîtes noires de l’histoire et, à l’aide des technologies les plus avancées, tentent de démêler l’intrigue et reconstituer le puzzle. Et ce qu’ils découvrent est très différent de ce que l’on pensait jusqu’alors. Des protagonistes nouveaux entrent dans la scène de crime ; ils faisaient partie du décor mais on n’avait pas mesuré l’importance de leur rôle. Les changements climatiques, les maladies, les épidémies, autant de termes qui nous sont familiers à nous, contemporains d’un monde en surchauffe, mais qui n’entraient quasiment jamais en ligne de compte pour expliquer l’Histoire tragique des hommes.
 
C’est à un professeur de Harvard, Kyle Harper, que revient le mérite de montrer avec éclat l’irruption des éléments naturels dans l’histoire romaine. Dans son dernier livre Comment l’Empire romain s’est effondré (La Découverte, 2019), il nous explique, dans un texte érudit mais qui se lit comme un roman policier, comment le climat et les maladies ont scellé le sort de l’Empire.
 
L’historien d’aujourd’hui n’est plus seul face aux mystères de textes anciens exhumés ou à ceux de fragments de vie extraits de fouilles archéologiques. Il peut aujourd’hui utiliser les grands moyens et notamment ceux que lui offrent diverses sciences modernes : la palynologie révèle le couvert végétal ancien grâce à l’analyse des pollens ; la dendrochronologie fait apparaitre les effets du climat cachés dans les cernes des arbres et des troncs de bois ; la carpologie s’intéresse aux restes végétaux ; l’arsenal technologique de l’anthropologie physique permet à la manière des fameux experts de l’identité judiciaire de révéler l’état de santé d’un corps enseveli il y a des milliers d’années. Les sciences du climat ont fait des avancées majeures ces dernières années. Grâce à elles, l’historien peut accumuler des indices inédits dans ses recherches : avancée des glaciers, dépôt des sédiments, répartition des isotopes dans des concrétions calcaires, trace des éruptions volcaniques dans les carottes glaciaires ou les sédiments. Les sciences du vivant ouvrent en grand les portes de leurs laboratoires aux historiens : l’analyse des traces d’ADN ancien leur permet de lire le passé comme dans un livre ouvert, de découvrir les cheminements et mutations de microbes et de virus dont l’histoire est une véritable Histoire en soi. Des agents microbiens qui ont leur propre vie et leur propre évolution, qui se fait souvent au détriment de celles des hommes.
 

Blessure narcissique

Ces recherches nouvelles permettent de superposer, avec une précision inédite, la frise chronologique de l’Histoire avec celle du climat et de l’émergence des maladies. Des corrélations apparaissent alors entre les faits historiques datés et rapportés par les Anciens et des événements jusqu’alors négligés. Les moindres caprices du soleil, des flux atmosphériques ou des activités volcaniques se traduisent en récoltes qui varient dramatiquement, en crues dévastatrices, en développement ou extinction de populations animales, en apparition de vecteurs de maladies inconnues. Autant de facteurs qui expliquent les soubresauts tragiques de l’Histoire des hommes. Des facteurs que les historiens, jusqu’à la première moitié du XXe siècle méconnaissaient totalement. Il fallut attendre les travaux du géographe américain Ellworth Huntington dans les années 1940 pour soupçonner l’importance des variations climatiques dans les changements historiques. L’illustre Fernand Braudel dans sa Méditerranée avait noté la place du climat ; mais elle était celle de la longue durée, du quasi-immobilisme, à l’évolution imperceptible. Ce n’est que dans les années 1970, en France, que l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie introduisit la science du climat dans l’analyse historique. Il fut le premier à mettre en évidence le rôle du petit âge glaciaire entre la fin du Moyen Âge et la période moderne. Mais il le fit avec prudence, craignant de se voir accusé du crime de déterminisme.
 
Kyle Harper a passé ce cap. Il ne craint pas d’infliger une nouvelle blessure narcissique à l’humanité. Galilée nous avait expulsé du centre du Cosmos, Darwin du sommet de la création et Freud avait jeté le trouble sur notre existence en tant que sujets. Nous voilà une nouvelle fois remis à notre place : l’histoire des hommes s’est construite avec d’autres acteurs que les hommes eux-mêmes. Les germes et les caprices du climat ont leur part dans notre histoire et elle est majeure. En entrant dans Rome le 24 août 410, les Goths ont massacré quelques milliers d’habitants ; en entrant dans Rome, le virus de la peste et le moustique porteur de la malaria ont dévasté la quasi-totalité de la population de la Ville éternelle.
 
Longtemps l’on crut que la chute de Rome fut l’effet inévitable des excès de sa grandeur. Ce que laisse apparaître le livre de Harper c’est que « la chute de l’Empire a aussi été le triomphe de la nature sur les ambitions humaines ». L’auteur affirme : « Le destin de Rome a eu pour acteurs les empereurs et les Barbares, les sénateurs et les généraux, les soldats et les esclaves. Mais il a été également décidé par les bactéries et les virus, les volcans et les cycles solaires ».
 

A la recherche d’un monde global

Les Romains ont bâti leur Empire en voulant asservir la Nature. Celle-ci s’est retournée contre eux. Les Voies romaines qui ont innervé l’Empire et dont on s’extasiait dans nos livres d’histoire ont permis à la culture romaine et au commerce de croître et conquérir des contrées jusqu’alors inaccessibles. Au cours de la période romaine, il y a eu un bond quantique en avant en matière de connectivité globale. Les Romains recherchaient de la soie et des épices, des esclaves et de l’ivoire, alimentant ainsi un mouvement frénétique à travers les frontières. Les marchands franchissaient le Sahara, traversaient l’océan Indien, remontaient vers les contrées du Nord… Les chemins de l’Empire partaient tous de Rome, pour toujours y revenir.
 
Mais la « mondialisation » romaine a, dans le même temps, permis aux maladies de circuler et de prospérer. En conquérant l’Égypte pour en faire son grenier et alimenter l’Empire en blé, les Romains ont aussi laissé entrer les rats dans Rome et la peste s’étendre. En construisant palais, forums et autres temples qui ont fait la splendeur de l’Empire et encore celle, à bien des égards, de la Ville éternelle, les Romains ont déforesté des collines entières, transformé en marais ce qui étaient des bois, multiplié les fontaines et canaux permettant ainsi aux moustiques de s’installer et à la malaria de proliférer.  « De multiples manières, une conséquence inattendue et paradoxale de l’ambitieux développement social romain a été de favoriser un environnement microbien létal ».  L’auteur poursuit : « Sans le vouloir, les Romains ont été complices de la mise en place des écologies des maladies qui ont hanté leur régime démographique ».  
Les Romains ont voulu construire un monde global dans lequel la maîtrise de la nature ne fut finalement qu’une illusion. Une histoire qui nous est aujourd’hui singulièrement familière.
 

Échos contemporains

L’effondrement de l’Empire romain éveille bien des échos contemporains. Est-il l’effet de la prospérité toujours recherchée par les hommes ? Est-il l’expression de son immense fragilité ? Est-il la preuve historique des limites de la planète et de celles du vivant ? L’effondrement n’est pas une vue de l’esprit mais une possibilité bien réelle qui ne concerne pas seulement les civilisations passées ou lointaines.
L’histoire des Romains nous enchante depuis l’Antiquité. Elle a nourri la plupart des Arts ainsi que notre inconscient collectif. Elle nous émeut aussi parce que nous voyons mieux maintenant combien ces Romains sont pathétiques, « en équilibre sur le fil du rasoir invisible d’un changement dont ils ignoraient tout ».
 
Que l’environnement ait joué un tel rôle dans ce qui a fait et défait l’histoire de l’une des civilisations les plus remarquables devrait être pour nous une source d’inspiration. « Rome est presque inévitablement un miroir et un instrument de mesure » écrit Harper. Mais il ne faut pas en faire l’illustration d’une civilisation morte. L’histoire de Rome est importante en tant qu’une histoire en cours. Elle n’est pas le point final d’un ancien monde perdu ; elle pourrait être l'ébauche d’un drame qui se joue en ce moment-même.
 
 
Kyle Harper, Comment l’Empire romain s’est effondré, La Découverte, 2019, 544 p, 25 euros
 

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