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TheFamily, la Villa Médicis des startups

Sans aucun rapport architectural - la magnifiscence en moins, le charme en plus - avec la célèbre demeure du Pincio à Rome, TheFamily a élu domicile dans un autre lieu non moins historique du vieux Marais parisien, au fond d'une cour du XVIIIème siècle. C'est là qu'ouverts internationalement à tous les champs de l'innovation, Alice Zagury, Oussama Ammar et Nicolas Colin, les trois co-fondateurs, accueillent des entrepreneurs de startups de tous horizons pour les aider à concrétiser leurs projets.

Le lieu n'est pas banal - à l'image de ses occupants ! C'est un loft esprit "maison de famille" qui accueille ses visiteurs, sous une verrière enguirlandée de lierre et de laurier-sauge sauvage. Tout y est : le vieux parquet de chêne ciré, la cheminée, les tapis défraîchis et le mobilier hétéroclite chiné aux Puces. A l'étage les chambres et les salles de bain pour accueillir, comme à la Villa Médicis, des créateurs - de startups - en résidence temporaire. Nous sommes au coeur d'un lieu qui se veut familial, chaleureux : TheFamily.

Ils sont trois co-fondateurs : Alice Zagury, 28 ans, diplômée d'école de commerce ; Oussama Ammar, 26 ans, philosophe au parcours d'entrepreneur :  fondateur d'Ipios - plateforme d'open innovation - puis business angel où il investit dans 21 sociétés dans la Silicon Valley et enfin, Nicolas Colin, 36 ans, ancien inspecteur des finances et strartupeur. Trois parcours atypiques et complémentaires. La même vision et le même état d'esprit d'ouverture et de professionalisme : faire de TheFamily un label de qualité de l'entrepreneuriat français.
Rencontre.

icon-magazineVous avez fondé TheFamily il y a à peine trois mois. Quelle a été votre motivation ?

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Alice Zagury : Tout d'abord, il est difficile de résister à la fibre entrepreneuriale quand on travaille avec de jeunes entrepreneurs ; ensuite, l'expérience du Camping m'a permis de mettre un premier pied à l'étrier avec son lancement. J'ai pu constater un véritable phénomène entrepreneurial générationnel plutôt mal traité dans notre écosystème en France. L'expérience du Camping a permis de faire avancer l'écosystème dans les mentalités et a permis de tester des hypothèses. Avons-nous une génération prête à « dévorer le monde » avec de nouveaux outils et services ? Avons-nous un écosystème prêt à soutenir financièrement ces nouvelles entreprises : des business angels, des investisseurs prêts à parier sur des projets qui n'ont pas encore prouvé leur business model,... ?

Certaines de ces hypothèses ont été validées et très vite, d'un point de vue expérimental, je me suis rendue compte qu'il y avait des points de friction. Il fallait les solutionner avec une approche radicale pour les attaquer de front. Une nouvelle structure était donc nécessaire.

icone-magazineVous avez dit que « l'écosystème de l'innovation était toxique ». Pourquoi ?

Alice : c'est un point de départ fort. Notre positionnement.

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Oussama Ammar : D'abord, quand on parle d'écosystème, on parle de celui qui a pour vocation de faire de grandes entreprises. Il y a une réalité en France qui est assez étonnante : nous sommes un écosystème où il y a le moins d'entreprises qui font faillite au monde. Parce qu'ils commencent tous en voulant être le prochain Google et terminent tous en web agency. Ils ne supportent pas l'idée d'échouer. Ce qui entraîne un certain nombre d'implications : en premier lieu, des gens font vivre des boîtes bien plus longtemps qu'elles ne devraient vivre et donc les gens qui sont mobilisés dans ces boîtes ne se redispatchent pas vers les succès, ce qui fait que les succès n'attirent pas les gens. Dans la Sicilon Valley, il n'est pas rare de passer du statut d'employé à celui de fondateur. Or en France, on ne voit pas ce phénomène ; le statut de patron est vu comme une sorte de vocation ad vitam,...

Le dernier élément de toxicité est que pendant des années on a pris les startups pour des PME : or la taille n'a rien à voir. Une startup cherche un business model, alors qu'une entreprise exploite un business model. C'est cette différence qui est fondamentale. Comme on a fait cette confusion, on a mis en place un certain nombre d'acteurs comme Oséo, Ubifrance, Paris Initiative,... qui ne sont pas du tout outillés pour parler aux startups. Ils ne comprennent rien, ce qui engendre des situations compliquées.

icon-magazineVous avez donc décidé de vous impliquer pour aider les startups. Comment vous y prenez-vous ?

Oussama : Pour changer cet écosystème toxique, il faut d'abord chercher à propulser des champions : l'accélération. Il y a d'abord bien sûr un programme de repérage d'équipes à fort potentiel mais en France, le premier travail à faire, c'est de susciter la vocation entrepreneuriale.
Ici, il y a une grande variété de catégories sociales qui n'osent pas se lancer : les femmes, par exemple. Sur 300 dossiers reçus, à peine 10 concernaient des projets de femmes et il n'y a qu'une seule femme aujourd'hui chef d'entreprise. C'est absolument en-dessous de tout ! Il y a donc beaucoup à faire. S'il y a un endroit où les femmes pourraient être à l'aise, c'est bien TheFamily puisque le CEO est une femme, sans parler des lieux...

Alice : L'accélération est un programme intense et radical où on va offrir des privilèges et de l'éducation à des startups. Mais il y a tout le travail de ce que l'on appelle,  l' "ecosystem builder". C'est-à-dire adresser un message et travailler de manière intelligente avec l'ensemble des acteurs de notre écosystème. Cette action-là, fondamentale, est de changer les mentalités par rapport à la diversité et par rapport aux femmes. Ce sont des rencontres par exemple avec l'ADIVE, association pour la diversité de l'entrepreneuriat, pour réfléchir à comment mettre en avant des réussites entrepreneuriales, changer les blocages culturels et essayer d'inverser la donne avec le trust des business schools.
On a très peu d'universitaires et ce que nous voyons venir naturellement surtout, ce sont des parcours d'écoles de commerce. Il y a donc un vrai manque à gagner. Et ce qui revient à dire que l'écosystème est toxique, c'est qu'on en arrive à être, nous, à Paris, à la 14ème place des écosystèmes dans le rapport  du « startup genome project », alors que, bizarrement, nous avons des formations excellentes, des gens intelligents. Mais il y a quand même à la base, un vrai constat que les formations ne sont pas forcément adaptées aux besoins.

Nous réfléchissons actuellement à des actions « coup de poing » pour s'adresser aux femmes, aux lycéens pour les inciter à venir travailler avec nous, leur dire que nous sommes « ouverts ».
Ensuite, il faut penser à l'éducation des élites. C'est là qu'intervient le troisième co-fondateur, Nicolas Colin(36 ans), qui, lui, a une double casquette : ancien inspecteur des finances et startupeur.

icon-magazineQuel a été son parcours ?

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Oussama : Nous nous sommes rencontrés il y a cinq ans, quand il fondait son entreprise et était venu chercher conseil auprès de moi. Déjà, être inspecteur des finances et venir prendre conseil auprès de quelqu'un de très jeune, c'était étonnant. Encore plus quand on sait qu'il a été formé à Telecom Bretagne, et non à Polytechnique comme la majorité des inspecteurs des finances ! Il a commencé à surfer sur internet en 1994, a connu la première vague internet, puis la seconde, et avait comme rêve de connecter le numérique à la chose publique. Dans un mouvement de première frustration, il avait tenté de fonder son entreprise mais pour un fiasco. Bel avantage ! Car vivre un échec à cette échelle-là c'est très compliqué. Il en a écrit un livre : « L'âge de la multitude ».

icon-magazinePourquoi faut-il aider les startups ?

Alice : Pour changer le monde ! Tous les trois, nous avons envie de rêver encore plus fort...Grâce à notre complémentarité qui rend les choses possibles. Possible, ensemble, d'avoir un véritable impact sur l'écosystème local pour propulser des champions à l'international. Cela va permettre de repousser cette frustration ambiante qui ne comprend rien à cette nouvelle génération d'entrepreneurs. Ras le bol de la hiérarchisation et du paternalisme ambiants qui bloquent tous les niveaux de l'innovation en France.

Oussama : Je m'aperçois que c'est la première fois, historiquement, qu'une génération jeune en sait plus que ses aînés. La transmission aurait changé de sens. Cela change tout socialement.
Jusque dans les années 1980, on savait fabriquer de grandes sociétés en France. La dernière grande société française, c'est SFR. Depuis, quelque chose s'est cassé.

icone-magazineQuelle est votre ambition à TheFamily ?

Oussama : L'ambition de TheFamily c'est de penser qu'aujourd'hui cela n'a jamais coûté si peu cher de faire un leader mondial car beaucoup de coûts se sont écroulés. En 1995, faire une startup demandait en moyenne 5 millions avant d'atteindre un début de chiffre d'affaires ; en 2012, en moyenne, la moitié des startups sont devenues profitables avec moins de 5000 euros d'investissements. Un acteur comme The Family est en mesure de confier une telle somme à tout nouvel entrepreneur. Créer un fond d'investissement il y a dix ans aurait été un vrai challenge. Aujourd'hui, avec des sommes de 10 000 ou 20 000 € nous pouvons faire des choses extraordinaires et bâtir des champions.

icon-magazineQuel est le business model de TheFamily ?

Alice : Comme pour tout accélérateur, c'est celui d'un fond d'investissement classique. Nous avons commencé par lever 250 000 € de fonds avec des investisseurs que nous voulions à la fois entrepreneurs donc actifs dans l'écosystème, et impliqués pour la création d'un vrai lien en nous aidant à designer notre métier qui est l'accélération de startups et ce fameux « ecosystem builder » qui consiste à éduquer les élites et les grands groupes.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que nous sommes dans une période de tests de notre business model. Ce qui est clair c'est que nous prenons 1 % du capital dans chacune des startups que nous accompagnons, la moyenne ailleurs étant entre 7 et 15 %.

Nous souhaitons ainsi être en ligne avec notre discours en les considérants comme de vrais champions, donc avoir 1 % d'un futur Google, c'est très bien ! Si la réalité du marché nous donne un autre prix, nous pourrons toujours augmenter cette base.

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icon-magazineComment vous y prenez-vous pour « éduquer les élites » ?

thefamily3Alice : Comme nous avons la chance d'avoir ce lieu et ce salon, nous organisons des soirées ou dîners où sont conviées des personnalités qui ont un impact sur l'économie numérique, qui réfléchissent aux nouveaux modèles possibles. Nous leur faisons rencontrer des super CEO, des gens de l'étranger, en essayant de distiller des idées nouvelles, différentes. Nous revenons au modèle des salons littéraires du Marais au XVIIIème siècle où les femmes recevaient !

Ce n'est pas monétisable pour un gouvernement, mais c'est possible pour un grand groupe qui souhaite être « à la table ».

icone-magazineConcrètement, comment fonctionnez-vous ?

Alice : Le modèle d'accélérateur est apparu avec la création du Camping, premier à être créé en France, et qui a ouvert le marché à plus de cinq accélérateurs, notamment à Paris. Beaucoup d'écoles aujourd'hui ouvrent leur propre accélérateur. C'est l'appartenance à une communauté internationale avec l'idée d'accélérer la croissance des startups, d'y prendre des parts, de les aider ensuite à lever des fonds.

thefamily4Nous nous rencontrons concrètement au moins trois fois par semaine. Chaque lundi, rendez-vous est pris dans la bibliothèque où, très pragmatiquement, nous suivons l'avancée du produit : où en était-il il y a une semaine ? Où en est-il aujourd'hui ? Nous testons différentes hypothèses et à la sortie de ce meeting d'environ 1 heure, l'objectif est que l'entrepreneur sache se focaliser sur les points les plus importants pour avancer. Le but est de faire accoucher d'idées, donner des outils. On tente d'approcher les principaux problèmes et de donner des méthodes pour pouvoir tester des hypothèses. Le samedi, c'est workshop où l'on essaie d'implémenter la solution. Pas question de sortir de « la maison » tant que nous n'avons pas trouvé la solution. Des experts sont invités pour travailler.

Chaque jeudi, nous organisons des dîners où nous invitons une personnalité qui a réussi, qui va permettre de faire grandir « l'espace rêve ». C'est la capacité à ambitionner plus loin, plus fort, car des liens se tissent, des exemples sont là, à portée de main. Ce qui nous intéresse surtout ce sont les choix de vie qui sont exprimés ici, les types psychologiques. Se créé ainsi une forme d'intimité très naturelle, bon enfant : partage d'idées, cuisine, échanges.

Parallèlement, il y a les packages « Privilèges » : comment peut-on systématiser des avantages qui sont communs à toutes les sociétés. C'est la rencontre avec les investisseurs, le legal (contrats, montages,...). Il y a une multitude de connaissances à avoir quand on est entrepreneur. On leur demande toujours de tout connaître ; nous, nous souhaitons qu'ils se focalisent juste sur l'essentiel, sur le produit.

thefamily6Ensuite, nous allons voir de manière privilégiée notre panel d'investisseurs sélectionnés où nous leur présentons des sociétés qui sont « prêtes », en avant-première. La contrepartie de ce privilège, c'est d'être en capacité de répondre dans un délai de moins d'un mois.

L'idée générale a donc été de reprendre des solutions, des ingrédients, déjà approuvés ailleurs, dans des écosystèmes florissants, comme la Silicon Valley, et de les adapter à un contexte français en les intégrant à la culture française. Nous sommes dans une vision d'écosystème local, avec nos propres atouts. Nous sommes suffisamment enviés pour notre « quality of life », il faut donc mettre en avant ces temps privilégiés que nous passons autour d'entrepreneurs géniaux mais aussi autour de bons repas, en distillant un peu de notre personnalité culturelle dans un format « accélérateur » qui a priori marche un peu partout. Dans la joie de vivre, la confiance...

...l'esprit de famille, sans doute !

www.thefamily.co