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Anne Ghesquière : portrait d'une mutation

Comment une prise de conscience personnelle conduit à revisiter son business model et choisir la slow attitude pour concilier qualité de vie et pérennité de l’entreprise ? Anne Ghesquière relate une voie singulière où la prise de conscience détermine le chemin de vie et l’orientation humaniste de son entreprise.

Et si Anne reflétait l’air du temps ?
Nombreux sont désormais les managers et dirigeants qui délaissent les entreprises, en ayant de confortables positions pour privilégier le sens de leur action, les valeurs qui les animent, un rythme plus cohérent avec le vivant. Le phénomène semble prendre de l’ampleur, les ruptures conventionnelles se multiplient et les PDG sont abasourdis face à ces quadra et quinqua qui renoncent au confort d’un salaire et privilégient l’essence d’un travail en harmonie avec leur quête existentielle de sens.
Anne Ghesquière serait-elle en quelque sorte l’une des pionnières de ces révolutions intérieures qui conduisent aux mutations sociétales ?

Christine Marsan : Peux-tu nous expliquer ce qui t’a conduit à créer Fémininbio.com ?

Anne Ghesquière : J’ai vécu une enfance heureuse à Noirmoutier. Mes parents, de profession libérale, voulaient changer de vie, vivre de manière plus naturelle en conciliant l’esthétique et la liberté. J’étais ravie de cette communion avec la nature, mais je m’ennuyais quand même un peu, j’avais envie d’explorer le monde.
J’ai alors fait une école de commerce pour pouvoir travailler et voyager à l’étranger et j’ai trouvé l’une des rares écoles qui, à l’époque, permettait ce type d’opportunités.
Je me suis passionnée pour les NTIC dans les années 1995 qui représentaient un nouvel El Dorado. Je découvre les livres de Dominique Nora Les autoroutes de l’information : je suis fascinée par les nouvelles technologies et je me dis que cela va révolutionner le monde.
Après un DESS en droit des affaires je me lance dans ce secteur.

J’ai alors travaillé pour Vivendi et cela m’a entraîné dans un parcours de business women, les bureaux étant basés à la Défense. Je m’éclatais dans ce que je faisais, je trouvais cela excitant de défricher un nouveau territoire ; toutefois, je réalisais que cette vie ne me nourrissait pas beaucoup. J’ai alors créé une start-up spécialisée dans l’achat groupé, reposant sur le principe : « plus on est nombreux et plus le prix baisse ». L’aventure a duré trois ans et c’est le moment où la bulle Internet a éclaté. Mon mari et moi avons respectivement vendu nos entreprises et avons décidé de faire un break pour chercher le sens de notre vie. Nous sommes partis vivre à Barcelone et pendant trois ans nous avons beaucoup voyagé à travers le monde.

Le choc principal a eu lieu en Inde. Outre les nombreuses situations que beaucoup de monde connaît : spiritualité, pauvreté,... ce qui m’a impressionnée c’est d’observer combien les personnes et les femmes notamment étaient proches de la nature. Elles avaient une connaissance des plantes qui m’a fascinée. Je voyais des femmes sublimes, belles, malgré des conditions de vie souvent difficiles et je me suis interrogée sur leurs secrets de beauté.
Avions-nous perdu ces connaissances en Occident ? Je n’avais pas le souvenir d’avoir vu ma famille utiliser aussi facilement les ressources de la nature. J’ai aussi vu en Australie ou chez les Maoris et dans d’autres cultures l’ancrage des peuples premiers avec le vivant. Ce qui ma conduit à regarder ma propre culture et observer que les femmes en Occident, malgré instituts de beauté et produits cosmétiques, ne sont jamais satisfaites de leur apparence, tandis que ces femmes indiennes sont resplendissantes avec l’utilisation quotidienne de plantes et de pratiques ancestrales.

Ayant découvert de nombreux produits phytothérapeutiques, et des pratiques thérapeutiques ancestrales comme l’ayurveda, j’ai eu envie de faire connaître toute cette richesse en France.
J’ai entrepris de retrouver les trésors de notre pharmacopée en Europe et d’identifier nos recettes de bien-être et de beauté. J’ai alors rencontré en France de nombreux artisans passionnés de botanique et fabricants de produits de bien-être, inconnus du grand public. J’ai eu envie de les faire connaître aux femmes.
J’ai alors écrit le Guide cosmétique bio (1) avec mon amie Eve Demange car je souhaitais promouvoir le bio, c’est-à-dire le vivant de manière joyeuse, valorisant le côté glamour. Je ne partageais pas le point de vue d’une majorité souhaitant passer par la peur pour sensibiliser au vivant. La vie est suffisamment belle pour que l’on puisse la mettre en lumière avec ses facettes positives.

CM : Est-ce que cela a été le seul déclencheur ?

AG : J’ai aussi eu un enfant, puis un deuxième et je me suis sentie inspirée par une approche holistique du vivant, plus large que le cosmétique. Je prônais l’adage : « un esprit sain dans un corps sain » (2) et me suis intéressée également à l’alimentation et à l’agriculture bio.
Assez vite je fus identifiée comme « Madame cosmétique bio » mais ce que je souhaitais partager était bien plus vaste que cela. J’ai alors pris conscience qu’il manquait un média de référence sur le sujet. J’ai imaginé qu’il pourrait répondre à toutes les questions que se posent les femmes et qui est en fait l’écologie au quotidien : vêtements, nourriture, habitat, santé. Et, j’insiste, je rêvais d’un média inspirant qui reste joyeux et positif. D’où l’idée de lancer de Fémininbio.com (3).
J’ai pris conscience que les femmes sont aux avant-postes de la consommation du quotidien lorsqu’elles se questionnent sur l’allaitement, de par leur relations avec les professionnels de santé comme le pédiatre ou encore lorsqu’elles réalisent les achats pour la famille. Elles ont l’intuition d’un changement de conscience. Par conséquent, elles sont les moteurs réels des changements de paradigme. 

Ne voulant pas relayer les discours culpabilisants des uns ou trop intellos des autres, je souhaitais montrer que, nous les femmes, nous réalisons de réels changements dans le quotidien. Je voulais mettre en avant la manière dont chacune s’y prend pour vivre différemment. Une évolution permanente qui a pour conséquence de conduire les femmes à se remettre en question plus globalement.

Par ailleurs, je me sentais appelée par une forte spiritualité, ancrée notamment dans ma tradition catholique. Proche des textes des origines, les paroles du Christ m’inspiraient particulièrement. J’ai ainsi eu l’idée de mettre en exergue la femme vivante d’où le nom Fémininbio.com alliant le vivant, bio, et la femme, féminin.
Cette quête du vivant m’a aussi amenée sur le terrain du mysticisme. D’où l’envie de célébrer le vivant en montrant une femme qui danse, se réjouit, célèbre la vie et sait manifester toutes ses facettes, aussi bien la nature, le bio que la dimension sacrée et spirituelle de l’existence.

CM : Fémininbio.com, est-ce une aventure ?

AG : Le 13 mai le magazine fêtera ses sept ans. Et en fait, c’est un chemin qui a été parfois douloureux car entre cette belle idée de FémininBio, de célébration et de communion avec le vivant et la concrétisation qui se traduisait par une entreprise il y a eu des grands écarts qui n’ont pas toujours été confortables à vivre.
Souhaitant réaliser une véritable société qui puisse financer sa croissance, et non pas basée sur des bénévoles, nous avons eu jusqu’à quinze salariés. Il fallait se préoccuper d’avoir des rentrées d’argent régulières et suffisantes, et pendant deux ans j’étais dans la peur de ne pas parvenir à l’équilibre financier nécessaire pour joindre les deux bouts. D’autant que je ne voulais pas réaliser de levée de fonds, il était important à mes yeux que nous puissions rester indépendants.

Lorsque j’ai lancé le magazine, j’ai accouché quasiment en même temps de ma troisième fille et l’aînée avait trois ans et demi. Donc monter une entreprise avec des salariés, m’occuper de trois enfants dont deux bébés et réaliser des allaitements longs m’a conduit à l’épuisement physique. Il y avait en moi une sorte de folie égotique de vouloir partager ce mode de vie, que l’entreprise réussisse et aussi que ce message soit connu. Et au bout de deux ans, j’ai réalisé que cela ne me/nous convenait pas du tout. Nous vivions dans une telle tension qu’en fait c’était contraire à l’objectif de la vision holistique du projet initial.
Puis, un jour, mon associée a fait un burn-out et je ne suis pas passée loin non plus.

CM : Qu’est-ce que cela a déclenché ?

AG : En parallèle de cette création d’entreprise, j’ai réalisé un long chemin de développement personnel. J’ai approfondi ma quête personnelle ce qui m’a conduit à décider de réduire la taille de la société. Cela s’est traduit par devoir nous séparer de certaines personnes ce qui fut un moment très difficile, avoir moins de salariés et faire le deuil de mes ambitions « mal placées » d’entrepreneuse. Je suis passée aux 4/5 afin de m’occuper de mes enfants et de vivre davantage à la maison. L’entreprise était située en face de chez nous et j’ai alors redécouvert ce que pouvait être une slow entreprise, ce qui signifie ne pas être en recherche de conquérir le monde en accumulant des profits, mais juste d’être à l’équilibre. Cela a été un superbe chemin.

Au bout de cinq ans, j’ai ressenti le besoin de ne plus être seule et j’ai rencontré Mickael Amand, mon nouvel associé, qui a des valeurs humaines extraordinaires. Nous sommes très complémentaires. L’équipe était essentiellement féminine et l’arrivée de cet homme a permis de créer un plus grand équilibre yin et yang. J’ai pu lâcher la gestion opérationnelle et je me suis concentrée sur ce que j’aime, à savoir rencontrer des personnes, les interviewer, m’occuper de la ligne éditoriale et moins de la technologie. Et avec les années, je me rends compte que je préfère aujourd’hui le métier d’éditrice à celui de technophile ou gestionnaire.

CM : Qu’avez-vous créé comme nouveau business-model ?

AG : Le choix de licencier a été difficile et nous a permis de redevenir plus petit. Nous avons refusé d’être rachetés par des plus gros. Nous avons choisi de rester un petit bureau de femmes avec un mode de fonctionnement très ouvert. Tout le monde était salarié, la plupart avait des enfants, et nous avions des modalités très souples. Chacune pouvait rester tranquillement à la maison s’il y avait un souci de santé avec un enfant. Il suffisait d’appeler pour prévenir, s’il y avait besoin de prendre des vacances c’était toujours oui. Tout le monde travaillait mais on ne voulait pas que ce soit au détriment de la vie privée. C’était un fonctionnement très familial avec des métiers qui nous passionnaient. Des évolutions de carrière étaient possibles et ceci en fonction des envies d’évolution et pas uniquement des réalisations.
Formatée au départ par le modèle business de la performance, nous avons créé avec Fémininbio.com quelque chose de plus féminin, de plus doux, de plus intuitif. Je me suis ainsi arrêtée de faire des business plan. Nous nous sommes mises à l’écoute de ce qui se présentait dans l’instant présent, avec les opportunités qui se dessinaient. Je suis allée contre mon conditionnement naturel.

CM : Et quel a été le résultat ?

AG : Nous avons lâché prise. J’ai appris à vivre dans la confiance de l’instant présent : « je ne sais pas ce qui va arriver et profitons de l’instant présent, profitons des relations entre nous ». Nous n’étions plus rivées sur la feuille de route, nous écoutions le vivant et nous sommes parvenues à l’équilibre financier alors que précédemment nous perdions de l’argent. Et un an après, nous avons pu nous associer à la société Palpix créée par Mickael dont j’ai parlé, nous réalisions de petits profits mais nous avions prouvé que nous pouvions faire vivre les salariés et avancer, autrement.

Quand je ne suis plus dans l’attente, tout devient possible. Il a fallu que je passe par cette phase pour le réaliser pleinement et notamment dans la sphère business.

CM : Ainsi tu as réuni la sagesse et le business, le féminin et les lois du vivant. Que pourrais-tu dire de tes projets ?

AG : Je me suis énormément enrichie de toutes ces personnes que j’ai interviewées. Ce qui est nouveau pour moi c’est de passer à la création personnelle et de ne pas être uniquement un relai de messages et d’écouter ce que je porte au fond de moi.
Cela m’a conduit à une véritable métamorphose et aujourd’hui, je me sens beaucoup plus alignée avec ce que je suis profondément. Je vais publier prochainement des cartes sur le thème de la métamorphose qui vont débuter cette nouvelle collection. En tant qu’éditrice je lis beaucoup d’auteurs et ces cartes représentent une sorte de synthèse et j’ai envie de partager. Car la métamorphose n’est jamais terminée, loin de moi l’idée d’être arrivée ! Parfois, on pense avoir progressé et en fait c’est pire qu’avant. C’est alors vivre le chemin qui est extraordinaire.
La vie vient nous rappeler que tout n’est pas réglé et que certaines choses étaient juste cachées sous le tapis. Et les événements se représentent tant que ce n’est pas réglé. C’est la raison pour laquelle j’ai envie de partager cette métamorphose afin qu’elle puisse peut-être en inspirer d’autres.

CM : Aurais-tu une phrase inspirante à nous partager ?

AG : « On rêve d’un idéal, on le prie, on l’appelle, on le guette et le jour où il se dessine on découvre la peur de le vivre, celle de ne pas être à la hauteur de ses propres rêves, celle encore de les marier à une réalité dont on devient responsable. » Marc Lévy.
J’aurais pu choisir d’autres auteurs mais cette citation m’a surprise et j’aime ça !
J’aime aussi les clins d’œil du vivant comme par exemple les citations de YogiTea. Voici celui du jour : « Life is a chance, love is beauty, grace is reality . » Ces petits messages du quotidien me rappellent que ce sont dans tous les instants que la vie se déploie.

CM : Tu as aussi découvert le Wutao ?

AG : Oui c’est un élément important dans mon parcours personnel qui a participé à ma transformation. Le Wutao m’a permis de révéler mon corps, de créer une véritable reliance du corps, de l’âme et de l’esprit et ceci par la découverte du souffle alchimique, méditation en mouvement, incarnation de l’être à travers le souffle. Et cela a permis la métamorphose.

Pour finir avec l’écoute de la vie et les synchronicités incroyables, je voudrais relater l’épisode de ma rencontre avec un fameux guérisseur que j’avais prévu d’interviewer. Ce déplacement me paraissait vraiment inadapté compte-tenu de tout ce que je devais préparer avant notre départ pour les Etats-Unis. Je le vivais comme une charge supplémentaire. Ce n’était pas raisonnable, je m’apprêtais à annuler le billet et à réaliser l’interview par téléphone, pourtant quelque chose en moi me poussait à m’y rendre malgré tout. J’y suis allée, j’avais environ six heures de train et j’ai ouvert mon ordinateur pour travailler. Je l’ai fermé aussitôt et j’ai écrit 365 phrases qui sont sorties de moi de manière automatique. Depuis, je les ai reprises et retravaillées mais ce qui m’a marquée c’est le processus créatif. Je me trouvais dans un état de lâcher prise, d’abandon au souffle de la vie, dans une reliance de tout mon être avec la vie et voilà quel fut le cadeau : magnifique et fulgurant.
Ce trajet fut comme une préparation de la rencontre avec cette âme. Un miracle de la vie.
Il a représenté un chemin de guérison.

Christine Marsan, Psycho-sociologue

(1) http://www.amazon.fr/guide-cosmétiques-bioAnneGhesquiere/dp/2711418227
(2) Men sana in corpore sano. Juvenal
(3) http://www.femininbio.com