Conversations

Entretien avec le Prix Nobel de la Paix : « On sacrifie la justice sur l’autel de la paix ; finalement on n’a ni paix, ni justice."

Prix Nobel de la Paix
Les colauréats du Prix Nobel de la Paix, le docteur congolais Denis Mukwege et l’Irakienne Nadia Murad, une rescapée de l’esclavage sexuel organisé par Daesh, ont reçu le 10 décembre le prestigieux prix à Oslo. Dans un entretien réalisé à Bukavu par le correspondant en République démocratique du Congo de Justiceinfo.net de la Fondation Hirondelle, le 7 novembre dernier, le Dr Mukwege éclaire le lien qu’il établit entre soins médicaux et exigence de justice pour les victimes de violences sexuelles en temps de guerre.
 
JUSTICEINFO.NET : Où en est actuellement le combat contre les violences sexuelles en République démocratique du Congo ?
 
Denis MUKWEGE : Ce combat continue, jusqu’à ce que le viol s’arrête. Une seule femme violée justifie la poursuite du combat. Lorsqu’une femme est violée, cela traduit le fait de refuser son humanité, et refuser à quelqu’un son humanité est la pire humiliation qu’un homme puisse subir. Quand quelqu’un refuse tout simplement que vous êtes un homme, une femme, un humain, avec des droits comme lui, et qu’il peut abuser de vos droits parce que, tout simplement, il est armé, il est plus fort que vous, c’est une humiliation terrible.
 
JI : Comment agissez-vous pour tenter de mettre fin à cette humiliation ?
 
DM : Lorsque les femmes arrivent ici, à Panzi [nom de l’hôpital où Dr Mukwege accueille et soigne les femmes victimes de viols, situé à Bukavu, dans l’est de la RDC], elles ont cette blessure physique, des infections. En plus de cela, elles ont une blessure morale, cette atteinte psychologique portée contre leur humanité. Ainsi, nous ne les prenons pas en charge seulement sur le plan médical ; nous considérons que nous sommes dans l’obligation de les soigner également sur le plan psychologique. Et lorsque nos patients se portent bien physiquement et psychologiquement, à ce moment-là on a la possibilité de les prendre en charge également sur le plan socio-économique. Car les victimes ne peuvent pas vivre à l’hôpital, il faut qu’elles regagnent leurs villages [et] collectivités, [même si] dans leurs communautés elles ont connu non seulement ce viol, mais également les pillages, leurs maisons ont été pillées, détruites… Retourner dans un village où vous n’avez pratiquement rien avec, en plus, un antécédent de viol, cela amène à une exclusion.
Lorsque les femmes se portent bien physiquement, psychologiquement, et économiquement, c’est à ce moment-là qu’elles commencent à réclamer justice. »
Nous essayons donc de donner à ces femmes la capacité d’être autonomes dans leur village, qu’elles soient capables de se prendre en charge ou de prendre en charge leurs enfants, si éventuellement elles sont déjà mères. Et nous avons observé, par expérience, que lorsque les femmes se portaient bien physiquement, psychologiquement, et qu’économiquement elles allaient mieux, c’est à ce moment-là qu’elles commencent à se poser la question de savoir : pourquoi moi ? Je connais la personne qui est la responsable de ce qui m’est arrivée ! C’est à ce moment-là qu’elles commencent à réclamer justice.
 
JI : D’où l’importance de la prise en charge juridique et judiciaire que vous leur assurez ici, à Panzi ?
 
DM : Oui. Nous avons une clinique juridique, avec des avocats, des juristes, non seulement qui aident les victimes à constituer leurs dossiers judiciaires, mais aussi les défendent devant les cours et tribunaux pour que justice soit faite. Vous comprenez que la guérison est un processus et, lorsqu’on néglige un des piliers de ce processus, cette guérison n’arrive pas rapidement. J’ai tout un service médico-légal à l’hôpital. Du fait de signer les certificats médicaux, j’ai eu à témoigner. Si c’est nécessaire pour les droits des femmes, je me battrai jusqu’au bout.
 
Extraits de l’entretien vidéo avec le Docteur Denis Mukwege :
 
 
Dans ces extraits vidéo, le Docteur Denis Mukwege, s'exprime sur les aspects légaux des processus de réparations pour les victimes de viols de guerre en RDC.
 
JI : Comment appréciez-vous le travail de la justice congolaise dans la répression de ces crimes ?
 
DM : Je pense qu’il y a beaucoup à faire, s’il faut être honnête. Même si, parfois, les condamnations sont faites, et que les dommages et intérêts sont prononcés, malheureusement la réparation traîne à venir. Je crois que cela fait partie de notre combat aujourd’hui. Il ne suffit pas d’aller en justice, il ne suffit pas de reconnaître le tort, mais il faut aussi réparer les préjudices causés. Il y a beaucoup d’impunité dans ce pays. Vous avez des responsables politiques qui, eux-mêmes, ont été des chefs des groupes rebelles. [Aujourd’hui], ils sont des commandants, ils ont des responsabilités militaires ou politiques.
Il ne suffit pas d’aller en justice, il ne suffit pas de reconnaître le tort, mais il faut aussi réparer les préjudices causés. Il y a beaucoup d’impunité dans ce pays. »
Je crois qu’avec les brassages ou mixages [stratégie qui a consisté, au Congo, à intégrer dans l’armée, la police ou les institutions politiques des anciens rebelles sans le moindre recyclage], on  était mal parti, puisque c’est comme si on a[vait] intégré le viol dans l’armée, et aujourd’hui, nous le payons très cher, parce que l’on ne peut pas être juge et partie. Le fait qu’on n’a pas établi les responsabilités et écarté les personnes qui ont commis des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité, des viols, nous le payons très cher. Je le regrette beaucoup, puisque si on n’amène pas les responsables à présenter les excuses aux victimes, les responsables pensent que leurs actes n’ont pas de conséquences.
 
JI : Quelles difficultés observez-vous dans l’accès à la justice ?
 
DM : L’autre grand problème est qu’ici, à Panzi, nous avons soigné des milliers de femmes qui ne connaissent pas leurs bourreaux. La justice devrait faire un effort pour que ces femmes qui ont subi des viols collectifs à des endroits bien déterminés, par des groupes armés parfois bien connus, que l’on puisse appliquer le principe de responsabilité hiérarchique, ce qui n’est pas le cas. Lorsque la femme ne parvient pas à identifier formellement la personne qui l’a violée, même si toutes les preuves indiquant qu’elle a été violée sont réunies, malheureusement souvent sa plainte est rejetée, alors que parfois, ces responsables hiérarchiques sont connus. Mais pour faire la paix, on les intègre dans l’armée, alors qu’ils ont posé des actes qui peuvent être qualifiés de crimes contre l’humanité ou de crimes de guerre.
 
On sacrifie la justice sur l’autel de la paix ; finalement on n’a ni paix, ni justice. C’est ce que nous connaissons aujourd’hui en RDC : combien des gens ont été graciés, puis deux ou trois ans après, ils retournent dans la forêt pour refaire la même chose ? Je crois qu’il faut changer la façon de faire : les gens doivent être responsables de leurs actes, et ils doivent en répondre devant la justice. Ils doivent être en mesure de reconnaître le tort qu’ils ont commis à la population, et de pouvoir demander pardon pour que nous puissions avancer dans la réconciliation. Mais [tant] la justice transitionnelle [que] la justice traditionnelle souffrent en République démocratique du Congo. Le résultat est que nous sommes dans une guerre qui ne se termine pas.
 
JI : Trouveriez-vous nécessaire de mettre en place une commission vérité et réconciliation ?
 
DM : Absolument. Je pense qu’aujourd’hui on ne peut pas continuer à espérer bâtir une paix durable sur des fosses communes. Ça ne se fera jamais. Nous avons beaucoup de familles qui ont perdu les leurs et qui aujourd’hui attendent justice. Il faut absolument qu’aujourd’hui ces fosses communes soient nettoyées, que nos morts soient enterrés dans la dignité et puis penser à parler. Mais on ne peut pas parler quand on a toute sa famille dans une fosse commune, enterrée avec toute la honte. On ne peut pas demander aux gens de commencer à parler avec leurs bourreaux dans ce contexte.
On ne peut pas continuer à espérer bâtir une paix durable sur des fosses communes. Ça ne se fera jamais. »
Je crois qu’un travail nécessite d’être fait, non seulement celui de mémoire, mais surtout celui de la vérité, dire la vérité sur ce que nous vivons. Je crois que beaucoup de familles veulent savoir pourquoi moi, pourquoi ma famille, pourquoi ma communauté ? C’est seulement lorsqu’on aura cette réponse qu’on pourra penser à dire comment on est arrivé à ça, et comment ne plus refaire ça. Mais si vous n’avez même pas la possibilité de pleurer vos morts, vous n’avez pas la possibilité de les enterrer, vous n’avez pas non plus la possibilité d’entamer le processus du pardon pour vous permettre d’avoir la paix, puisque la personne qui est responsable de ce meurtre continue à vous menacer, même vous les survivants.
 
Comprenez que nous sommes devant un problème assez grave qui nécessite que nous puissions travailler pour une paix durable, et cette paix durable ne peut pas se faire lorsque les gens cultivent la haine, au lieu de cultiver l’amour. Et pour cultiver l’amour, il faut le pardon, passer par la réconciliation. Sinon on reste dans une haine qui détruit le peuple congolais. Et moi, je trouve que dire la vérité pour aller vers la paix durable, c’est la solution.
 
Claude SENGENYA, Correspondant en République Démocratique du Congo pour Justiceinfo.net – Fondation Hirondelle
 

 

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