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Le lieu de l'universel

livre Lieu de l'universel
Le Lieu de l'universel d' Isabelle Thomas-Fogiel - Edition du Seuil - 2015 - 461 Pages
 
La philosophie contemporaine, continentale ou analytique, fait fausse route, selon Isabelle Thomas-Fogiel, parce qu’elle est entièrement tournée vers l’objet considéré comme vrai par lui-même. Pour sortir des impasses dans lesquelles elle nous mène, il faut selon elle en finir avec le réalisme.
 
Pour la plupart d’entre nous qui philosophons, il n’y a pas la philosophie, mais des philosophies. Nous pensons à l’abri de frontières solides, nos chapelles sont nombreuses, chacune gardienne de son domaine et de son dogme. Ce que vient conforter encore le fossé qui sépare les philosophies « continentale » (celle qui est majoritairement la nôtre en Europe continentale) et « analytique » (telle qu’elle se pratique dans le monde anglo-saxon depuis Frege, Russell ou Wittgenstein) : parce qu’il a toutes les apparences du bon sens, celui-ci vient donner une légitimité supplémentaire et comme officielle à la spécialisation des tâches. Reste que lorsque nous posons que la « vraie » philosophie se fait ici et non là-bas, ou que l’intuition, par exemple, vaut mieux que l’analyse, nous présupposons implicitement un savoir de « la » philosophie en général ; dans ce partage du vrai et du faux ou de l’authentique et de l’illusoire, nous avouons paradoxalement une vision unitaire de la chose. « Rejeter (acte auquel on se livre avec une générosité profuse de part et d’autre de chacune des frontières) suppose une compréhension d’ensemble » (p. 12). Autant alors en prendre son parti et « porter à l’explicite ce que tout le monde admet implicitement » (id.) ; autant viser la synthèse, ce que fait Isabelle Thomas-Fogiel dans Le Lieu de l’universel. Impasses du réalisme dans la philosophie contemporaine.
 
De fait le livre est ambitieux, embrassant la majeure partie de ce qui se fait en philosophie depuis trente ans pour l’ordonner et le mettre en perspective depuis un seul et unique problème. Il est également polémique, prenant directement à partie l’ensemble de cette philosophie contemporaine pour suggérer qu’elle fait fausse route, que la solution qu’elle donne à son problème constitutif est une impasse, et qu’il serait grand temps de « songer à virer de bord » (p. 24). Avant de rentrer plus avant dans ce propos décoiffant, reconnaissons qu’il a le mérite de tenter une vue d’ensemble sur la philosophie, ce qui est rare et précieux. Il assume une vraie question : que pensons-nous aujourd’hui ? Vers quoi regardons-nous tous ensemble ? Ce « nous » d’époque, ce « nous » des philosophes d’aujourd’hui, a-t-il un sens, et lequel ?
 
Le réalisme comme contre-modèle de la perspective classique
 
Le récit que propose Isabelle Thomas-Fogiel commence avec un paradoxe destiné à récapituler ce que fut pour nous la pensée moderne. Ce paradoxe trouve sa figuration la plus efficace dans la perspective planimétrique inventée à la Renaissance. Le sujet y est en effet situé en un lieu du monde, et en même temps fait face à ce monde pour le contempler. Il assume un situs particulier, et néanmoins survole l’ensemble du spectacle pour l’ordonner géométriquement. Il est situé quelque part, et en même temps nulle part. L’ensemble des philosophies au XXe siècle, ou la plupart d’entre elles, auront tenté de déconstruire cette position de surplomb du sujet classique, de défaire l’absoluité du « point de vue de nulle part » en faisant valoir au contraire notre indéfectible appartenance à ce monde. Or ce retour de l’absolu vers le relatif ou de la transcendance vers l’immanence prend depuis une trentaine d’années une tournure plus précise, celle d’un « réalisme » qui fédère, en leurs différentes obédiences, les philosophies continentales et analytiques.
 
Ainsi voit-on la « nouvelle phénoménologie française » (J.-L. Marion, J.-L. Chrétien, J. Benoist, C. Romano, N. Depraz, M. Richir…) reconnaître au « donné » (à l’expérience telle qu’elle se donne et s’impose à nous) une autorité telle que nous y sommes du coup radicalement soumis. Comme le « phénomène saturé » de Jean-Luc Marion, qui s’impose à nous parce qu’il excède toute anticipation possible de notre part, le donné vaut comme un critère ultime qui subordonne le sujet de l’expérience, abolissant chez lui toute capacité de recul critique. On est loin alors de l’Ego transcendantal husserlien à qui était reconnu ce pouvoir épistémique insigne, par les réductions phénoménologique et eidétique, de suspendre l’autorité du réel et d’en exhiber les structures essentielles. Convoqué au tribunal du donné, le philosophe n’a plus qu’à montrer plutôt qu’à démontrer, à décrire plutôt qu’à donner des raisons, à « se faire le vidéaste de situations ponctuelles et contingentes » (p. 75).
 
À ce « réalisme du donné » répond, côté analytique, le « réalisme ordinaire » des philosophes post-wittgensteiniens (J. Benoist dans ses derniers ouvrages, S. Laugier, C. Travis, S. Cavell, V. Descombes, J. Bouveresse, C. Diamond…) Considérer qu’il n’y a pas à « accéder » aux choses et à leur vérité parce que d’ores et déjà nous les « avons », poser que la vérité est ce qui appartient contextuellement à tel ou tel jeu de langage, enfin postuler que la pratique se justifie d’elle-même en se faisant, c’est rabattre la vérité sur la réalité, ou la raison sur nos usages. D’où une forme inquiétante de « quiétisme » antiphilosophique : prisonniers à tout jamais du langage ordinaire, immergés dans cette totalité sans extérieur que nous n’avons plus qu’à manifester passivement, il n’est plus question pour nous « ni de comprendre, ni d’évaluer, ni de demander raison, mais de continuer nos pratiques, sans exiger plus que cette continuation. Le réel (nos pratiques) fonctionne sans philosophie et il n’y a rien là à questionner » (p. 210).
 
Ainsi caractérisées, la phénoménologie actuelle et la philosophie analytique de l’ordinaire communiquent directement, selon Isabelle Thomas-Fogiel, avec ce qu’elle appelle « le réalisme métaphysique ». Et elle entend par là ceux qui, comme Claudine Tiercelin, soutiennent une option réaliste au sein du courant de la « métaphysique analytique » contemporaine, défendant la possibilité d’articuler rationnellement les catégories constitutives de ce qui est (la forme, l’essence, l’identité, la cause, etc.) ; ou ceux qui, avec Quentin Meillassoux, tentent de rendre à nouveau crédible, contre l’inflation d’un certain idéalisme de type transcendantal, la légitimité d’un discours vrai sur l’être en soi. Sous ses versants analytique ou spéculatif, la métaphysique réaliste pose ainsi qu’on peut penser une réalité indépendante de nous qui la pensons, ou qu’on peut échapper à la « corrélation » idéaliste du monde et du sujet connaissant. Il est donc difficile d’échapper aujourd’hui au réalisme. Chez les uns ou les autres, qu’ils soient phénoménologues, philosophes du langage ordinaire, métaphysiciens analytiques ou réalistes spéculatifs, le réel est ce qui commande l’abandon des prérogatives rationnelles et critiques du sujet connaissant. C’est comme si, pour renier le surplomb métaphysique qui était celui du spectateur dans le perspectivisme classique, le sujet n’avait plus qu’à se confondre avec l’objet et à se soumettre corps et âme à son autorité ; c’est comme si la philosophie rêvait aujourd’hui, sur un mode « pré-critique », d’un monde dans lequel les mots se confondraient avec les choses.
 
Un nouveau perspectivisme
 
C’est ainsi la quasi-totalité de ce qui se fait aujourd’hui en philosophie qu’il nous est donné de voir à nouveaux frais, parce que réordonnée depuis ce point de fuite englobant qu’est le réalisme. Être aujourd’hui un philosophe réaliste, pour Isabelle Thomas-Fogiel, c’est avoir tenté, et en l’occurrence raté, la sortie hors du perspectivisme moderne. C’est avoir troqué le survol métaphysique du spectateur contre l’immanence radicale ; c’est avoir abandonné la liberté épistémique de l’Ego transcendantal pour la soumission au réel, qu’on entende celui-ci comme expérience donnée, contexte langagier ou être en-soi. Chacune des figures de la philosophie contemporaine aura ainsi nié qu’une relation équilibrée fût possible entre le sujet et l’objet de la connaissance ; chacune aura tout donné à l’objet au détriment du sujet.
 
Proposer un contre-modèle viable au perspectivisme ancien signifierait alors, pour le sujet philosophant, de savoir renoncer à son absoluité métaphysique, sans se renier pour autant comme instance rationnelle. C’est ce que tente Isabelle Thomas-Fogiel à travers deux types de modélisation alternative. Une modélisation « topologique » tout d’abord, héritée de Merleau-Ponty et Dufrenne, et visant à rééquilibrer la relation du sujet à l’objet en pariant sur les différentes figures de « l’interrelation » qui sont à l’honneur chez ces deux phénoménologues (réversibilité, entrelacement, empiétement, chiasme, action réciproque…). Et par ailleurs une modélisation de type « communicationnel », faisant fond sur le pouvoir de « pluralisation perspective » et « d’infinitisation du fini » du sujet parlant : parler, c’est quitter son point-de-vue et élargir celui-ci en le faisant communiquer avec d’autres points de vue possibles sur la même chose, c’est transgresser le fini en direction d’une universalité présumée. Quel que soit le modèle envisagé, dans les deux cas s’explore la possibilité d’échapper au « face-à-face » métaphysique du sujet et de l’objet, sans pour autant inféoder le sujet à l’objet et perdre l’incompressible distance nécessaire à toute entreprise rationnelle.
 
Qui trop embrasse
 
On ne reprochera pas à Isabelle Thomas-Fogiel d’avoir voulu adopter le point de vue le plus compréhensif qui soit ; on ne lui reprochera pas d’avoir voulu déclôturer la philosophie pour l’ouvrir à cette essentielle « illimitation de la limite que la pensée opère inlassablement » (p. 434). Encore une fois c’est une posture précieuse, celle tout simplement de la raison, « à jamais bras ouverts et poing levé » (p. 450). On suggèrera en revanche qu’elle a peut-être fait un pas de côté dans cette synthèse.
 
Pourquoi en effet apparier les métaphysiques réalistes (spéculative et analytique) avec la phénoménologie du donné et la philosophie du langage ordinaire ? Il nous semble difficile en effet d’enrôler ces dernières sous la bannière du réalisme. Et c’est tout sauf une question verbale, qui regarderait seulement l’appellation ou l’étiquetage des théories aujourd’hui en vigueur. Les différentes phénoménologies peuvent bien, pour la plupart partie d’entre elles, se retrouver autour de la notion de donné ; il n’en reste pas moins qu’il n’est nullement question chez elles d’un donné qui serait « en soi », par opposition à la pensée qui le manifeste. Le donné c’est fondamentalement l’expérience donnée, les choses en tant qu’elles apparaissent à un sujet, non ce qui est en tant que tel et pour personne. La même remarque vaut pour le contexte, l’usage, la pratique ou la forme de vie, toutes notions directement référées à ce que font et partagent les sujets que nous sommes. En ceci la phénoménologie comme la philosophie post-wittgensteinienne du langage partagent un même « corrélationnisme » qui les situe à l’opposé exact du réalisme métaphysique et les expose, comme on sait, à une critique virulente de la part de cette dernière.
 
En réalité ce qui rapproche la phénoménologie actuelle du donné et la philosophie du langage ordinaire est moins le réalisme lui-même, que ce qu’Isabelle Thomas-Fogiel appelle à leur propos, et beaucoup plus justement, un « empirisme radical ». Et elle entend par là une propension à jouer l’expérience ou le contexte contre l’accès ou la méthode ; le quiétisme, voire un certain anti-intellectualisme, contre l’universel et la raison. Sur ce point les rapprochements qu’elle opère entre les traditions continentale et analytique sont souvent éclairants et bienvenus. Nous avons affaire, après tout, à deux courants de pensée qui ont ceci de commun d’avoir voulu dépasser, chacun de son côté, un certain intellectualisme des pères fondateurs (l’idéalisme transcendantal husserlien d’un côté, l’empirisme logique de l’autre). Néanmoins il n’y a rien, dans ce mouvement de désintellectualisation, qui soit directement imputable au réalisme.
 
Suggérons pour finir que c’est même tout le contraire. Au fond le réalisme a autant sinon plus à voir avec la visée rationnelle du vrai qu’avec un vœu d’immanence radicale. Viser le vrai comme ce qui appartient à tous, transgresser mon point de vue en direction d’un partage rationnel de l’expérience, comme y invite Isabelle Thomas-Fogiel à travers ses concepts de « pluralisation perspective » et d’« infinitisation du fini », cette attitude rationnelle entre toutes s’appuie implicitement sur l’idée d’une réalité transcendante parce que profonde, nombreuse, et qui sera toujours plus que ce que nous y mettons nous-mêmes. Viser la vérité comme universalité, tenter l’accord le plus large possible des consciences, ce Telos rationnel est inséparable de l’Archè d’une réalité grosse de tous nos points de vue sur elle [1]. Nous ne pouvons qu’abonder dans le sens de ce perspectivisme, n’ayant cessé nous-même de souligner son importance dans l’œuvre de Merleau-Ponty, et même pour toute anthropologie philosophique à venir. Mais c’est à condition de l’apercevoir inséparable, plutôt qu’antagoniste, de la possibilité du réalisme. La multiplicité perspective est sans doute, comme la raison, notre bien le plus précieux ; encore faut-il ne pas oublier que si nous conversons et que les points de vue s’échangent les uns avec les autres, c’est essentiellement pour commenter et « reporter », comme on dit, l’inépuisable réalité.
 
Étienne Bimbenet,  "L'inépuisable réalité" - La Vie des idées , 3 décembre 2015. (ISSN : 2105-3030).