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Incertitude. Notre seule certitude

La grande conquête qu’ait opérée l’époque contemporaine sur l’esprit humain est la découverte de la certitude de nos incertitudes, du destin incertain non seulement de chaque individu, mais de toute l’humanité.

Cette avancée soulage, à quelques millénaires de distance, l’esprit d’Épicure et apporte la réponse à sa question angoissée : que signifie la liberté de l’homme dans le monde déterminé des atomes ? Elle renvoie à la belle incertitude de l’homme libre, arraché au déterminisme de la nature et à celui de la science. Or, la science actuelle n’est plus identifiée à la certitude ; les lois fondamentales expriment des possibilités et plus des certitudes (1) . L’ordre du monde, relique prétentieuse de la divine Perfection, est renversé ; la relation dialectique entre ordre et désordre s’y substitue.

Notre conception du monde est profondément changée : nous savons que tout ce qui est, n’est issu que du chaos ; que la survie se conquiert à force de lutte contre les forces destructrices. L’univers s’est construit en se désintégrant, les planètes se sont faites par explosions de soleils et collisions d’étoiles. La vie est née, dans un coin de l’espace, dans un tourbillon de molécules, selon des lois qui tiendraient plus du hasard que de la nécessité. Cette incertitude du début de notre vie –miracle, événement inévitable ou parfaitement fortuit ?– ne manque d’en lacérer le sens. Les embranchements et les bifurcations de l’évolution comportent une part de probabilité plus que de certitude, une histoire semée d’extinctions, de disparitions, de renaissances et de mutations. L’aventure des soleils comme celle des hommes est faite de combats et de douleurs, de luttes pour sans cesse se régénérer, conserver l’équilibre fragile et incertain.

L’incertitude scientifique rejoint ainsi l’incertitude historique. Que reste-t-il des empires égyptien, babylonien, perse et de l’empire romain qui avait tant semblé éternel ? L’histoire humaine est faite d’immenses régressions et de progressions fulgurantes, d’accidents créateurs et de terribles destructions. Les civilisations comme les hommes, disparaissent.
Les lois de l’histoire n’existent pas ; il existe certes des déterminismes économiques ou sociaux mais ils peuvent être balayés et s’effondrer comme des fruits trop mûrs.

L’avenir ne peut être télécommandé par le progrès historique, qui n’est qu’un leurre. Qui s’attendait au déclenchement de la Première Guerre mondiale, à la barbarie des camps de la mort, à l’effondrement du mur de Berlin, à la chute de l’Empire soviétique ? Qui pouvait être certain que des avions de ligne allaient être un matin de septembre fracassés sur le symbole de la puissance américaine ou que la Chine serait dans les premières lueurs du XXIe siècle le premier pays acheteur de petites voitures rouges…signées Ferrari ? Ou que le Président des États-Unis pourrait un jour être un noir ?

Le temps itératif des sociétés traditionnelles est perdu depuis longtemps ; le temps des sociétés modernes n’est pas celui du Progrès mais de l’inattendu. Incertitudes insondables que les multiples capteurs de la société hyperinformationnelle nous font apparaître encore plus chaotiques, imprévisibles, mystérieuses ou effrayantes. La fragilité du monde, des hommes et de leur histoire apparaît en direct, dans sa cruauté et sa crudité ; les populations décimées par les ravages de l’homme et par les foudres de la nature nous apprennent à chaque carrefour informationnel l’incertitude absolue des événements du monde, la relativité des paradis devenus enfers et l’impuissance des humains à maîtriser les chaos qu’ils déclenchent eux-mêmes.

(1) Ilya PRIGOGINE, La fin des certitudes. 1996

Gérard Ayache