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Cerveau global

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L’émergence d’un réseau coopératif vivant...
Internet est sans nul doute la préfiguration, encore grossière, du cerveau global qui est en train de se former sous nos yeux.

Le web peut être défini simplement comme une interface hypermédia capable de traiter l’information. Il peut intégrer un nombre considérable de documents et d’informations, les distribuer instantanément sur l’ensemble de la planète, sans souci de frontières ni d’espace. Il est nourri d’informations produites par des individus qui ne se connaissent pas entre eux et qui peuvent n’avoir jamais la moindre relation. Dans un tel réseau, la caractéristique principale des informations n’est pas leur localisation, l’endroit où elles se trouvent, mais leur puissance associative. Ce sont les liens hypertextes qui connectent les informations entre elles, à la manière des synapses connectant les neurones dans le cerveau. Chaque lien possède en lui la potentialité d’exciter une « carte neuronale » nouvelle, c'est-à-dire un nouvel espace d’informations.

Le web fonctionne ainsi comme une gigantesque mémoire mise à la disposition des humains. Toutefois, le cerveau n’est pas simplement une mémoire ; il agence dynamiquement des informations dans ses mémoires. Cette fonction est le processus même de l’apprentissage et de la pensée. Quand un cerveau humain apprend, il organise, par apprentissages successifs ou par imitation, les informations qu’il reçoit sous forme d’associations neuronales. Celles qui sont le plus souvent utilisées sont conservées tandis que les autres sont éliminées, oubliées ou effacées de la conscience. Quand le cerveau humain pense, cela signifie qu’il associe des cartes neuronales par un processus d’intégration conceptuelle. Les concepts qui émergent alors sont plus ou moins riches en fonction de la force des associations qui les forment. Ce mécanisme permet au cerveau de démontrer sa créativité, sa capacité à associer des concepts différents, à en découvrir de nouveaux qu’il n’avait jamais rencontrés. Le web peut potentiellement fonctionner de la même façon.

Les spécialistes de l’intelligence artificielle sont, à cet égard, très intéressés par une loi découverte en 1949 par un neuropsychologue canadien, Donald Hebb. La loi de Hebb veut que deux neurones activés ensemble renforcent leur connexion de telle sorte que leur activation future sera facilitée. Cette caractéristique est le fondement même de tout apprentissage ou acquisition de connaissances (1). Cette règle établit aussi que si un groupe de neurones est stimulé de façon répétée et conjointe, ce groupe formera une « assemblée de cellules » qui restera activée plus ou moins longtemps après le stimulus (2). Il est remarquable de constater que la loi de Hebb peut s’appliquer parfaitement à Internet. Quand vous surfez aujourd’hui sur des sites web, vous suivez des liens qui ont été fabriqués par les concepteurs des sites. Ils procèdent d’une manipulation humaine. Si vous suivez plusieurs fois de suite un même lien, on pourra penser que ce lien possède un poids supérieur aux autres. Ceux sur lesquels vous ne cliquez jamais peuvent être considérés comme inutiles. Des chercheurs ont mis au point un système qui crée de lui-même de nouveaux hyperliens chaque fois qu’il estime qu’ils sont susceptibles de proposer un parcours que les internautes emprunteront. Il fermera progressivement les liens qui n’ont plus cours faute d’être suffisamment sollicités. Le moteur de recherche Google fonctionne un peu de la même façon en proposant des résultats de recherche triés en fonction de la popularité et du nombre de liens pointant sur un site. Ces techniques s’inspirent de la loi de Hebb ; elles tracent la voie d’un web pleinement collaboratif qui apprenne à nous répondre de manière « hypertinente » (3).

Les informations disponibles sur le web se structurent ainsi dans un gigantesque réseau associatif qui « apprend » continuellement en fonction des comportements de ses utilisateurs. Il peut dès lors « penser » et agir intelligemment en proposant des informations que l’utilisateur ne connaissait pas mais qui sont susceptibles, en fonction de ses caractéristiques, de l’intéresser. C’est ce que fait, pour ne citer qu’un exemple, le libraire en ligne Amazon, qui est capable de proposer à ses clients des ouvrages ayant trait à leurs centres d’intérêt parce qu’il a mis en œuvre un processus d’apprentissage en « apprenant » les goûts des ses internautes révélés en fonction de leurs comportements sur le site. Il peut ainsi « conseiller », « suggérer » des recommandations relativement pertinentes à ses usagers.

Les technologies mises en œuvre préludent à la mise en action d’un réseau d’informations de plus en plus intelligentes. Dans ce réseau, le système se nourrit tout seul des actions de ses membres. Nous sommes typiquement dans le cadre d’un organisme configuré comme un réseau coopératif vivant. La valeur d’Internet, la pertinence de son contenu et de son organisation ne vient pas d’une quelconque institution mais de l’action coopérative de centaines de millions de contributeurs, de centaines de millions de cerveaux humains, véritables neurones connectés en permanence sur le cerveau global.

(1) Donald O. HEBB, The Organization of Behavior : A Neuropsychological Theory, New York, Wiley, 1949
(2) Vingt ans après cette découverte, des chercheurs développeront l’idée avec la théorie de la « potentiation synaptique à long terme » qui joue un rôle fondamental dans le fonctionnement de la mémoire et démontre l’extrême plasticité de l’organisation cérébrale.
(3) Francis HEYLINGHEN & Johan BOLLEN, The World Wide Web as a Super Brain : from metaphor to model, in “Cybernetics and systems”, Austrian Society for Cybernetics, 1996 < pespmc1.vub.ac.be/Papers/WWWSuperBRAIN.html>