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Thalys: Malheureux le pays qui a besoin de héros !

La France rend aujourd’hui un hommage justifié aux quatre passagers du train Thalys qui ont sauvé les voyageurs d’un carnage en s’interposant et maîtrisant un terroriste forcené et lourdement armé. Des héros ! Clament tous les médias du monde.
L’héroïsme est une valeur qui n’est pas des plus prisées en France comme elle peut l’être aux Etats-Unis. Pourtant, François Hollande n'hésite pas à la convoquer en déclarant aux « héros du Thalys » fraîchement décorés de la Légion d’honneur : « Votre héroïsme doit être un exemple pour beaucoup et une source d’inspiration ».
Ce retour du héros dans nos temps troublés mérite une pause de réflexion.
 
« L’affrontement au réel a remplacé les combats héroïques contre le destin. Mais souvenons-nous, ces combats épiques sont toujours tragiques ; car le héros est par définition tragique : chez les grecs, il ne parvient au sommet de l’Olympe qu’après avoir traversé le Styx, ce fleuve qui sépare la vie de la mort. Le héros cornélien est orgueilleux, glorieux, mais il est malheureux, solitaire et finit corrodé par ses contradictions. La vie du héros excède les possibilités des hommes ordinaires ; il ne peut en cela servir de modèle à imiter, mais il est un réservoir inépuisable d’exempla. Son existence héroïque, en coalisant les aspirations et les fantasmes du peuple, lui confère une utilité d’abord historique, puis sociale. .
 
Le héros rappelle la tragique incertitude des hommes et leur besoin pathétique de transcendance divine ou humaine. Hugo fera du héros le créateur d’une symphonie inachevée, mais aussi et surtout un prophète mystique :
 
Toujours lui ! Lui partout ! Ou brûlante ou glacée,
Son image sans cesse ébranle ma pensée.
Il verse à mon esprit le souffle créateur.
 
Dans sa lutte titanesque pour réduire l’incertitude du monde, le héros tragique s’y est consumé ; là est son destin.  C’est ce sacrifice qui le fit entrer dans l’Histoire. Toutefois, le héros n’a pas toujours eu bonne presse. Jusqu’au XVIIIe siècle, le héros antique est psalmodié ; c’est le guerrier sublime qui enchante les hommes et les peuples. Rousseau, parmi les premiers, mettra un bémol à cet enthousiasme héroïque en s’interrogeant sur les réelles vertus de cet être d’exception qui, comparées à celle de l’homme sage, pèsent peu : « Toutes les vertus appartiennent au Sage. Le Héros se dédommage de celles qui lui manquent par l’éclat de celles qu’il possède. [...] Il y a donc plus de solidité dans le caractère du Sage et plus d’éclat dans celui du Héros. » 
 
Le héros meneur d’hommes est un guerrier, doté d’une âme forte mais aussi capable de turpitudes. Voltaire ne verra dans cette figure qu’un « saccageur de provinces » ; il lui préfèrera la figure du grand homme, celui qui excelle « dans l’utile et l’agréable ». Le siècle des Lumières refuse d’admettre le caractère d’exception des hommes d’État. Ce qui importe, c’est leur caractère, tout court. L’histoire est certes une fabrique de héros, mais en même temps, ce sont les grands hommes qui font l’histoire. Jacques Julliard  rappelle la formule d’Horace « Humanum genus vivit paucis » qui peut se traduire par : le genre humain vit en fonction d’un petit nombre ; ou celle de Carlyle qui figure sur les murs de la bibliothèque du Congrès à Washington : « L’histoire universelle est au fond l’histoire des grands hommes ». La fin des héros tragiques ouvre alors les portes du Panthéon aux grands hommes, princes du Progrès et de la Civilisation, en témoignage de reconnaissance de la Patrie.
Au fond de sa conscience, le peuple a besoin de héros à aimer. Platon dans son Cratyle avait déjà remarqué cette pulsion naturelle cachée derrière les mots : hêrôs et êrôs, l’amour, ont la même origine. Cette faiblesse des hommes pour les plus grands d’entre eux est superbement rendue par Brecht  dans le bref dialogue d’Andrea, mortifié que Galilée, son maître, se soit rétracté :
 
ANDREA : ––– Malheureux le pays qui n’a pas de héros !
GALILEE : –––Malheureux le pays qui a besoin de héros.
 
Le héros antique, comme le grand homme monument de l’Histoire, sont perçus tous deux comme des personnages d’exception parce qu’ils convoquent l’intérêt et souvent les passions. Peu importe sur quoi repose leur gloire : la guerre, l’art, la science. Ils attirent par leur éclat, ils exercent sur nous, hommes ordinaires, un « appel » comme le pensait Bergson.
 
Le héros est toujours au sommet : de la pyramide, du pouvoir ou de la gloire. Il se donne visible et vu par tous. Le héros a besoin d’éminences ; plus sa position est élevée, plus ample est l’espace sur lequel il porte son pouvoir. Feuerbach disait que « voir est un acte divin» ; embrasser du regard est un privilège du pouvoir : celui des seigneurs féodaux régnant du haut des tours de leurs châteaux comme celui des rois, égaux du soleil. Et si certains hommes aspirent tant au pouvoir, c’est aussi pour cet investissement héroïque et tragique de la fonction. Les psychanalystes y verront là une sorte de « fixation au stade phallique ».
 
Le héros est le sauveur de tout un peuple, ivre de puissance et d’orgueil. Alain décrit cette tension du héros, cet individu hors normes, le corps entier en érection, qui brûle dans l’action : « Continuellement il invente ; il tend là ; tout le reste l’ennuie. [...] Ce sacrifice d’après l’ordre, cette force dans le danger, cette allégresse dans l’action difficile [...] Dans le temps d’un éclair il se décide ; il ne pense point en arrière comme vous faites toujours, vous spectateur ; il pense en avant, partant de ce qu’il a voulu. [...] Il pense le danger ; le reste est de peu ; si l’obstacle est humain, malheur à l’obstacle. »  Toutefois, dans un rappel à la raison bref mais éloquent, Alain conclue : « Sachons admirer, et sachons mépriser ». Certes le héros brille, mais prenons garde que son éclat ne nous aveugle. »
 
Extrait de Créative Politique ! de Gérard Ayache, UP’ Editions
 
© Photo Michel Euler/AP/SIPA