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Dans ECONOMIE

Le facteur de production invisible

économie de l'innovation

Dans cet article, un peu ardu, l'auteur défend la thèse suivante : le mélange des profils et des expériences, la confiance conférée et partagée, la capacité reconnue d'entraînement de certains individus constituent trois des conditions majeures de création d'idées originales, source de toute croissance, en conférant un "optimum global" aux facteurs de production habituels (repérés dans une modélisation dite de Cobb-Douglas) qui entrent dans la composition de toute entreprise, mais aussi par extension à toute organisation (Etat, société,...). Au point que ces conditions devraient être considérées comme une sorte de facteur de production invisible mais central sans lequel les autres (capital, travail, terre) seraient impuissants.
L'article énonce, appuyé sur des thématiques diverses, un ensemble de convictions (et quelquefois de démonstrations) qui convoquent des expériences, des réflexions, des lectures, des résultats d'études... cherchant à faire valoir la thèse en question.

Le champ de "l'économie créative" étant pleinement revendiqué par UP', le magazine souhaite être ouvert et attentif à certaines thématiques évoquées dans cet article, même si elles sont complexes.

 

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Le facteur de production invisible est à la marge du capital et du travail. Il en occupe en réalité le centre, car sans la confiance, et surtout le mélange des profils et des expériences, les facteurs de production traditionnels sont impuissants. Même le facteur technique a besoin du concours de cet invisible qui s’impose aussi bien dans le management de l’entreprise que de l’administration publique. La philosophie française en a perçu la dynamique dans la société mais en a ignoré la pertinence en économie. Il reste à souhaiter que la réflexion s’élargisse à toute forme d’action pour qu’un pays comme la France puisse retrouver sa créativité d’antan.

 

Les facteurs en vue

La science économique n’a cessé de distinguer divers facteurs de production, à commencer par la terre, le travail et le capital. Elle n’a cessé de les combiner dans des fonctions de production. On connaît celle de Cobb-Douglas, du nom des deux économistes qui l’ont suggérée en 1928. Cette fonction considère les quantités de travail (L) et de capital (K) pour produire un bien de quantité Q. Elle a pour expression : Q=KαLβ, dont Q=KαL1-α constitue un cas particulier remarquable, la somme de α et de β étant égale à 1 (le coefficient α, compris entre 0 et 1, représente la part de K pour produire Q). Sa forme peut être visualisée dans un espace à trois dimensions. Le capital et le travail sont les deux axes horizontaux, la production l’axe vertical. La fonction de production a l’allure d’une surface.

On connaît le modèle de croissance de Solow (1956) qui reprend, au nombre de ses hypothèses, une fonction de production du type précédent, Q= f(K,L). Solow suppose que K et L subissent séparément la loi des rendements décroissants (une augmentation répétée de K entraîne une augmentation de moins en grande de Q ; idem pour L). Un profane pourrait se demander pourquoi la fonction de production mélange les facteurs de production par le biais d’une multiplication (KαL1-α) et non d’une addition (αK + (1-α)L). Solow subodore également que K et L interagissent dans la production de Q. Le produit KL permet de maintenir des rendements d’échelle constants : Q( λK, λL)= λQ, mais la production devient nulle lorsque les apports en travail et en capital sont nuls. K•L = 0 si K ou L = 0. 

Le résidu de Solow est par définition la croissance qui n’est pas expliquée par le travail et du capital. Certes, le travail (la main d’œuvre) et le capital (physique) sont pour Solow substituables, mais cette malléabilité est loin d’épuiser le résidu. Des études empiriques ont montré que le résidu était, sur une longue période, quantitativement important. Il représentait entre 40 et 60 % de la croissance. Selon Solow, le gap serait comblé par le progrès technique qui accroît la production sans que varie la quantité de facteurs de production utilisée. Le progrès technique est une notion à contenu multidimensionnel. Il augmente, dit-on, la productivité globale des facteurs (la moyenne pondérée des taux de croissance de la productivité du travail et du capital). C’est à la fois un processus et un chiffre.
Solow n’explique pas les gains de productivité. Ils apparaissent dans son modèle comme une manne tombée du ciel. D’où vient ce bonus ? On a cherché à l’éclaircir en précisant les sources progrès technique : le renouvellement de K (un capital fraîchement installé est plus efficace que l’ancien), le progrès technique « pur » qui procède des inventions (des machines à commande numérique), l’éducation qui relève la qualité du capital humain, L, la réorganisation des façons de travailler, etc. Le rôle de l’Etat n’a pas non plus été oublié, avec ses externalités positives (le capital public qui finance les infrastructures) et négatives (une fiscalité abusive qui décourage le travail, l’accumulation du capital, voire l’innovation: une protection abusive des brevets bloque cette dernière). D’aucuns ajouteront le développement de la finance (avec les deux aspects de la médaille), la taille des marchés (favorisant les rendements croissants), la mondialisation avec la spécialisation internationale du travail... La liste est loin d’être exhaustive. En dehors de l’économie, il convient de relever comme impact les facteurs politiques et juridiques (les indices de corruption et de respect de l’Etat de droit).
La richesse de l’analyse est impressionnante. La foultitude des facteurs facilite, ou entrave, la croissance, mais ce qui semble encore échapper à l’attention est le paramètre qui expliquerait pourquoi un pays stagne, ou recule par rapport à d’autres nations. La France, dit-on, n’a pas de pétrole, mais des idées. Des idées pour stimuler la croissance y sont apparues mais peinent à être vraiment appliquées.

Une randonnée mouvementée

L’élévation du nombre de variables ne permet plus de rendre visible la surface de production dans un espace à trois dimensions. Dans un hyperespace, la fonction de production présente toujours une surface lisse à condition qu’elle demeure définie et continue pour toutes les valeurs des variables. Chaque point de la surface de production n’est pas autre chose qu’un point de rencontre des facteurs de production utilisés. Promenons-nous sur cette surface pour en avoir une meilleure idée. J’ai le loisir de m’y déplacer en montant (ou en descendant) lorsque la combinaison des facteurs permet d’augmenter (ou de diminuer) le niveau de production. En tout lieu, je peux décider de me promener sans changer d’altitude, comme je pourrai le faire en montagne en parcourant une ligne de niveau.

Dans l’espace à 3 D redessiné supra (2) , le déplacement horizontal revient à couper la surface de production par un plan (l’intersection est appelée isoquante de production, chaque point de l’intersection représentant une égale quantité produite. On perd une dimension, puisqu’il existe une contrainte sur Q. La production demeure constante sur toute la ligne de niveau, mais on gagne en lisibilité (la projection des courbes de niveau symbolisent la dimension perdue).

Jusqu’ici, je me déplace à mon aise. Aucune péripétie, à part le fait qu’il arrive que la surface de production se réduise à une portion déterminée s’il existe des limites techniques à la combinaison des facteurs de production (ex : main d’œuvre abondante mais peu qualifiée ; accès difficile au capital technique empêchant la fabrication de produits sophistiqués). Ce genre d’événements est fâcheux, mais demeure assez prévisible (on connaît ce genre de contraintes). Le résidu de croissance, qui n’est pas expliqué par le travail et le capital, nous réserve des surprises plus grandes. Des chocs sur l’offre risquent de perturber la surface de production. En période d’instabilité économique, les individus peuvent réagir à la variation de la structure des prix en modifiant leurs décisions d’offre de travail. L’inflation ne change pas la fonction de production mais affecte la consommation. Des heures supplémentaires ou une meilleure qualification serait souhaitable. A l’inverse, une fiscalité abusive peut décourager l’offre de travail (pour qu’une famille paye moins d’impôts, il vaut mieux parfois que l’un des parents s’occupe des enfants. Le facteur travail sera moins employé que le facteur capital).

Toutes ces agitations font naître des bosses ou des pics sur la surface de production. Je ne déplace plus seulement. La surface, elle-même, bouge ! Ma promenade paisible devient une aventure, mais, s’empresse-t-on de nous susurrer, l’effet sur la fonction de production de tous ces événements est mesurable. Considérez le progrès technique. Il en existe deux formes : l’invention d’un bien ou un nouveau procédé de fabrication (par laser). L’invention (ex : smartphone) : le nouveau bien comble (ou crée) de nouveaux besoins ; la vie des gens est allégée ; la croissance est favorisée. Avec les mêmes facteurs de production, la production augmente ! Le progrès technique frise le miracle. Un nouveau procédé (ex : laser) : la production augmente grâce à une meilleure combinaison des facteurs de production (nous retrouvons le cas étudié par Solow). Si l’introduction d’un nouveau bien et la réduction du coût de production ne sont pas toujours mesurables, la modélisation demeure possible.

L’effet de l’innovation organisationnelle est plus problématique. Le taylorisme est bel et bien mesurable (montre en main, un ingénieur peut calculer les effets de la spécialisation sur la production), mais quid d’autres formes plus sophistiquées ? Il ne s’agit plus ici d’ajouter d’autres fruits dans une salade de fruits grâce au marché (des bananes, à côté des pommes et des poires), ni de produire davantage de façon plus efficace. Non. Il s’agit d’innover sous le rapport des gens et non des biens. Nous entrons dans un domaine où les problèmes sont plus difficiles à cerner. La modélisation cesse d’être mécanique ; le jugement intervient. L’entreprise décide d’entendre tout le monde, en ateliers, par services, ou en mélangeant les catégories de personnel. Les idées fusent. On se croirait dans une négociation où les parties collaborent pour trouver des solutions. Quelque chose d’impalpable surgit.