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Dans ECONOMIE

Chère Mathématique, mais si, on t’aime !

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Crise de valeur ou crise identitaire ? La communauté mathématique française a besoin de chiffres pour montrer qu’elle joue un rôle clé dans notre économie. Un rapport vient d’être publié qui témoigne de l’implication des matheux dans tous les secteurs de l’innovation. Pourtant les entreprises sont moins enclines qu’en Allemagne, notamment à saisir leur rôle stratégique. Et les jeunes sont moins fascinés qu’avant par la maîtrise de la « langue mathématique ». Radioscopie d’un malaise.

Qui mieux que le brillant et raffiné Cédric Villani, peut mettre de la chair dans les maths, et prouver la valeur de cette langue logique si puissante pour étayer l’intelligence ? C’est le dernier récipiendaire français de la médaille Fields qui mit en scène ce 27 mai au Ministère de l’Enseignement Supérieur et la Recherche la remise du premier rapport national sur l’impact socio-économique des mathématiques en France. En 57 pages, le document prouve par A+B que les mathématiques contribuent à la création de valeur ajoutée à hauteur de 15% du PIB (valeur en 2012). Pour des emplois qui ne représentent que 9% de l’ensemble des métiers, c’est un beau score. Le rapport souligne l’effet de levier des mathématiques : 50% des technologies clés sont conditionnées par les progrès mathématiques. Il pointe les cinq champs de compétences stratégiques qui requièrent des mathématiques fondamentales ou appliquées : traitement du signal et analyses d’images, data mining (statistiques, analyse de données et apprentissage), MSO (Modélisation, simulation, optimisation), HPC (calcul haute performance) et enfin sécurité des systèmes d’informations et cryptographie.

La maîtrise de ces champs de compétences par les entreprises est vue comme essentielle pour leur permettre de relever les défis industriels. Si les technologies de l’information, les télécoms, les réseaux, l’énergie ou la finance sont gourmands en mathématiques, la santé aussi : 50% des technologies clés dans le domaine du vivant sont impactées par les mathématiques dont 20% très fortement. Il faut noter une tendance des grands groupes à s’appuyer sur des centres d’expertise associant mathématiciens, économistes et informaticiens pour des stratégies (d’optimisation pour l’énergie chez EDF de modélisation économique chez GDF Suez). Safran, Limagrain, Alcatel-Lucent, Michelin, Alstom, Areva ou Total disposent d’équipes spécialisées au sein de la R&D. Evidemment sur le marché mondial des Big Data estimé à 24 Milliards de dollars en 2016, les besoins mathématiques explosent : on attend la création de 137 000 emplois d’ici 2020.

A lire cette litanie des bons services rendus à la croissance par la science mathématique, on s’interroge sur ce qui a bien pu pousser la communauté des mathématiciens à vouloir ainsi montrer comme elle compte !  Crise d’identité ou crise de reconnaissance ? « Il était important de quantifier le rôle effectif pour notre industrie » insiste Cédric Villani.

Il semble que les sociétés savantes françaises ont impulsé ce travail réflexif dès 2008 (enquête sur les mathématiques au cœur de l’innovation) suivie par un travail en Grande Bretagne publié en 2010 par le Cabinet Deloitte (Measuring the Economic Benefits of Mathematical Science Research in the UK).

Au niveau européen, le rapport Forward Look « Mathematics and industry », réalisé en 2011 par la Européen Science Foundation, a eu un effet déclic. « L’utilité des mathématiques y a été objectivée et la discipline a été mise en valeur comme facteur d’innovation et de compétitivité »,  a relevé Cédric Villani. Après des études faites au Canada, au Pays Bas et en Australie, la communauté française a voulu produire une photographie précise de sa contribution au dynamisme de notre économie.

L’état des lieux a été réalisé par le Cabinet CMI à la demande de l’AMIES, (l’Agence pour les mathématiques en interaction avec l’entreprise et la société) et ses partenaires, (La Fondation Sciences Mathématiques de Paris et la Fondation Mathématique Jacques Hadamard).
C’est Pierre Bourguignon, président du Conseil européen de la recherche, qui indique le  plus clairement pourquoi les maths doivent être revalorisées : « Les domaines qui mobilisent les mathématiques avancées sont aujourd’hui considérablement plus nombreux qu’il y a vingt ans. Ils sont aussi plus stratégiques (…). Nous voyons aujourd’hui apparaître de nouveaux métiers et de nouveaux modèles économiques, dans lesquels les statistiques et le traitement des données jouent un rôle important. La collecte, la structuration, la transformation et l’exploitation des données collectées passent par des processus mathématiques de très haut niveau (…) dans le nouveau paradigme, marqué par la continuité entre les mathématiques fondamentales et appliquées et par la présence des mathématiques fondamentales au cœur du monde économique, la question de la communication est centrale» (voir "Un Nouvel âge d’or pour les mathématiques en entreprise ?" publié en 2014).

Alors que la recherche française en mathématiques  reste une des meilleures du monde, des faiblesses sont relevées dans  la structuration dans la relation recherche-industrie, la lisibilité du dispositif d’enseignement supérieur et de recherche et l’attractivité des cursus, des parcours en entreprise alors même que les débouchés professionnels sont excellents à l’issue des formations. Laurent Gouzènes, responsable de l’innovation au Medef, entend alerter les pouvoirs publics : « l’exigence de qualité des formations mathématiques baisse à la base, c’est à dire au lycée. C’est toute la puissance de notre recherche qui risque de pâtir de cette déficience croissante ».

Il y aurait donc un mésamour latent de la jeunesse pour la reine des sciences ? Pas si sûr. Il faudrait plutôt explorer la découverte d’un nouveau visage de la discipline  lié à l’évolution des usages des mathématiques. Car en effet, il y a quelques différences entre les figures d’un Mandelbrot (concepteur des fractals) ou d’un Grothendieck (fondateur de Survivre et vivre, un des premiers mouvements d’écologie en France) et celles de David Bessis passionné de marketing digital, roi du scoring de consommateurs ou de Nicole El Kaouri, précurseur des mathématiques financières. Pas un jour où on ne nous vante pas les performances des startup comme QuantCube technology ou MydataBall pour appliquer les Big data à la finance !

Du savant étrange et fascinant, le mathématicien est devenu l’ingénieur parfait de la finance ou de l’intelligence artificielle. Le mathématicien et philosophe Nicolas Bouleau (Cermics) souligne sur son Blog  Connaissance et pluralisme : « Le marché international du crédit, ne fait pas de moralisme, il prend la nature humaine comme elle est… soit. Mais ce qui ne va pas dans cette affaire c’est que le marché du crédit c’est personne, vous et moi par notre épargne, l’addition de petites confiances anodines sans vraie direction politique a été transmuée en un pouvoir, sans visage, qui biaise fortement la démocratie ».

Alors que nos défis climatiques, environnementaux ou politiques posent des urgences,  il serait bon de trouver mentionner parmi les impacts socio-économiques des mathématiques, un gros levier d’intelligence décisionnelle.