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Dans ECONOMIE

Silicon Valley : coup de blues ou signes précurseurs d'une révolution ?

Bulle Silicon Valley
Que se passe-t-il donc en Silicon Valley ? Des startups licencient, d’autres mettent précipitamment la clé sous la porte, les valorisations habituelles faites le doigt mouillé, à coups de dizaines de millions de dollars, s’effondrent. Une bulle est-elle en train de se fissurer ? Mais ce n’est pas tout, un des gourous du capitalisme américain jure que l’on ne l’y prendra plus aux stratégies court terme et qu’il faut voir sur le long terme. Une première depuis longtemps ! Et encore, ces dirigeants d’entreprises qui parlent d’instaurer un revenu de base en Silicon Valley, comme le font les plus activistes de nos libertariens européens. On croit rêver. Alors, coup de blues ou révolution ?
 
Il est toujours intéressant de regarder ce qui se passe dans cette petite région de Californie. C’est là que se forgent les technologies de demain, celles qui vont, pour certaines d’entre elles, modifier profondément les modes de vie d’une immense majorité de terriens. La Silicon Valley est aussi un modèle que le monde entier observe et imite plus ou moins servilement. On a coutume de dire que cette région est précurseur de mouvements de fonds qui arrivent en Europe, en général, et en France en particulier, avec huit à neuf mois de retard. Alors, ce qui s’y passe est à observer avec attention.

La deuxième bulle va-t-elle éclater ?

Mois après mois, les craintes d’une nouvelle bulle se renforcent dans la Silicon Valley. Les plus pessimistes parlent d’une année 2016 qui sera catastrophique pour les startups américaines, contraintes de fermer leurs portes ou de se vendre à vil prix. Lors du Forum économique de Davos, Marc Benioff, le fondateur de Salesforce, prophétisait la mort de nombreuses licornes, ces jeunes sociétés valorisées à plus d’un milliard de dollars. Bill Gates lui-même pousse un cri d’alarme dans le Financial Times du 29 février en prévenant que les valorisations des 159 licornes valorisées à plus d’un milliard de dollars vont plonger dans les deux prochaines années.
Que s’est-il passé ? Pourquoi l’euphorie de ces dernières années semble-t-elle tarie ?
 
La réponse tient dans la question. En effet, les années euphoriques de la Valley ont conduit à des conduites insensées d’un point de vue financier, se traduisant par des valorisations folles et des investissements astronomiques, sans rapport avec la réalité économique et commerciale des sociétés. L’année dernière, 72.4 milliards de dollars ont été investis par des sociétés de capital-risque ou des fonds dans des startups technologiques. Un niveau d’investissement record. En même temps, les valorisations des sociétés ont explosé vers des sommets incompréhensibles : Uber valorisé à 62.5 milliards de dollars, Airbnb à plus de 25 milliards, etc. Des sociétés jeunes de moins de dix ans, souvent en déficit, dont le modèle économique n’est pas encore stabilisé, valorisées plusieurs dizaines de milliards de dollars ! Ce n’était pas étonnant : on est dans la Valley ! Toutefois, cette spirale ascensionnelle s’est trouvée fin 2015 enrayée. Surchauffe diront certains ; reprise de conscience diront d’autres. Depuis le début de l’année, le nombre d’opérations de financement a fortement chuté et les montant investis ont fondu. Les possibilités de « sorties » se font plus rares. Le nombre d’introductions en Bourse a chuté à son niveau le plus bas depuis quatre ans. Les valeurs technologiques, même celles des grandes enseignes comme Yahoo ou Google, peinent à Wall Street. Les investisseurs sont devenus plus regardants sur les comptes.
 
C’est ennuyeux car les startups technologiques ont pris l’habitude de viser la plus haute valorisation possible plutôt que la performance commerciale et économique mesurée par les comptes. Combien de startups, fortes de plusieurs millions d’utilisateurs mais vides de chiffre d’affaires, ont-elles été valorisées de sommes folles ? La tendance il y a encore quelques mois était de valoriser 10 $ pour un utilisateur actif d’un service internet ou mobile. Le calcul était vite fait et les valorisations s’envolaient allègrement, sans un regard sur les ventes de l’entreprise. Aujourd’hui ce c’est plus le cas. Les investisseurs veulent maintenant de vraies recettes sonnantes et trébuchantes. Résultat : des dizaines de startups déposent le bilan, faute d’avoir trouvé de nouveaux financements. À court de liquidités, nombreuses sont celles qui ont dû revoir leur valorisation à la baisse et céder dans des conditions inimaginables il y a encore un an, leur entreprise. C’est le cas par exemple de Foursquare dont le dernier tour de table s’est effectué sur une valorisation divisée par deux ou du site de e-commerce Gilt racheté quatre fois moins cher que sa précédente valorisation.
 
Les startups survivantes sont donc obligées de s’adapter, de réduire leurcash burning, de licencier et de diminuer drastiquement leur train de vie. C’est le cas d’Evernote qui s’est séparé d’une grande partie de ses employés. Un retour forcé à la raison, car, comme l’affirme Marc Andreeseen, fondateur du fonds Andreessen-Horowitz, l’un des investisseurs les plus prestigieux de la Silicon Valley : « Les startups qui brûlent beaucoup de cash ne survivront pas ».
Pour d’autres acteurs, ce qui se passe en ce moment est un changement de mentalité. L’idée de dire que des pertes massives sont le chemin vers des profits élevés apparaît de plus en plus erronée. Comme l’est l’idée de raisonner à très court terme, de ne pas laisser le temps au temps, de vouloir des performances immédiates, de manager une entreprise avec un seul trimestre comme horizon.

L’apologie du long terme

C’est dans ce contexte que résonne la mise en garde de Larry Fink. C’est l’un des plus puissants investisseurs de la planète. Il dirige BlackRock, un fonds de 5 000 milliards de dollars. Autant dire un super poids-lourd du financement. Dans une tribune publiée par le New York Times, M. Fink parle de la culture des résultats trimestriels et du court terme comme d’une « hystérie », qui est « en totale contradiction avec l’approche de long terme dont nous avons besoin ». Le message est clair : levons le nez du guidon. Cette approche de court terme ne sert qu’à une chose selon lui : verser des dividendes aux actionnaires. Il estime non seulement leur volume indécent mais aussi inepte économiquement. Au lieu d’investir dans une création de valeur à long terme, les investisseurs se servent des dividendes records comme ce fut le cas en 2015 où 1 150 milliards de dollars ont été distribués aux actionnaires dans le monde. En abandonnant le court-termisme et en raisonnant sur le long terme, les investisseurs selon M. Fink devraient se tourner vers des projets d’infrastructures, des projets orientés vers la lutte contre le réchauffement climatique ou la défense de l’environnement. En creux, le message adressé à ses collègues investisseurs par Larry Fink est : investissez dans du durable, du solide et plus dans les gadgets et les applis de jeux à la mode. Certains dans la Valley doivent sentir le vent du boulet…
Ce recadrage d’un des investisseurs les plus emblématiques de la planète intervient à un moment où la reprise est singulièrement « molle ». Ce recadrage vers des stratégies de long-terme, vers des solutions qui feront les politiques sociales de demain, sonne comme une révolution dans les mentalités.

Les arrière-pensées des apôtres du revenu de base

Au même moment, on observe dans cette région de Californie un autre phénomène, pour le moins étrange. Certains dirigeants se mettent à parler de politique. Du jamais vu ! Et leur programme repose sur l’idée d’un revenu garanti pour tous. Que les grands maîtres des nouvelles technologies comme Marc Andreessen, l’influent cofondateur de Netscape ou Tim O’Reilly, l’illustre pionnier du web 2.0, deviennent les fervents soutiens de cette idée, venue du fin-fond de la gauche européenne ou des altermondialistes des pays dits émergents, laisse pour le moins perplexe. Les gourous de la Valley s’emparent d’un nouveau cheval de bataille : accorder à tout individu, qu’il travaille ou non, les moyens de subvenir à ses besoins essentiels.
 
Cette idée - nous sommes en Silicon Valley, là où tout va très vite - ne reste pas longtemps au stade du concept humaniste. Des startups comme Y Combinator s’en emparent déjà et misent, business plan et solide campagne de fund-raising à l’appui, sur le revenu de base. Comment comprendre cet engouement ?
 
Evgueny Morozov, l’un des observateurs les plus critiques et aiguisés du monde des nouvelles technologies, livre dans une tribune au Monde diplomatique une explication qui tient en trois volets.
Il y a d’abord, dit-il, la vieille allergie à l’État-providence « un spectre que le revenu universel, combiné à un démantèlement total des services publics, pourrait définitivement réduire à néant ». Il y a aussi, ajoute-t-il, l’automatisation croissante de l’industrie, l’introduction de robots de plus en plus aptes à remplir des tâches humaines, qui risquent, à terme de multiplier le nombre de chômeurs. « Le versement à tous d’un petit pécule garanti et sans conditions permettrait d’éloigner la menace d’un soulèvement populaire néo-luddite ».
Morozov évoque enfin la nature précaire des emplois due notamment par le phénomène d’ubérisation. Cette précarité serait mieux supportée si les employés disposaient par ailleurs d’une ressource stable. Il ajoute avec cynisme : « Conduire une voiture pour Uber serait alors vécu comme un loisir, agrémenté d’un petit bénéfice matériel. Un peu comme la pêche, mais en plus social. »
 
Le revenu de base serait ainsi le cheval de Troie des compagnies de la Silicon Valley pour se donner une allure altruiste et réduire les obstacles, principalement sociaux, qui pourraient survenir dans leur route vers l’hégémonie. De plus, l’idée d’instaurer un revenu garanti, loin des motivations morales ou sociales que l’on entend de ce côté de l’Atlantique, servirait à favoriser l’implantation durable d’un nouveau capitalisme : le capitalisme cognitif. En accordant un revenu de base, on permet l’accélération de la circulation des idées dans les circuits économiques, d’une part et, d’autre part, on valorise tout ce qui n’est pas considéré actuellement comme du travail mais qui apporte néanmoins de la valeur. C’est en d’autres termes, le digital labor, c'est-à-dire la monétisation de l’implication des citoyens-utilisateurs dans la formation de la valeur d’un service ou d’un produit. En consultant le moteur de recherche, chacun d’entre nous contribue à sa mesure à une amélioration de l’indexation de Google. En nous mesurant nous-mêmes avec toujours plus d’objets communicants, nous contribuons à la formation d’une valeur économique. En communiquant nos informations aux neurones du big data, nous fournissons des éléments tangibles de monétisation.
Le revenu de base, dans cette dimension, plaide pour « un capitalisme de plateforme où chaque travailleur se meut en entrepreneur précaire de lui-même ».
 
La question qui n’est pas posée est : qui financera le revenu de base ? Les grandes sociétés de la Valley semblent n’en avoir nullement l’intention. L’État ? En a-t-il les moyens ? Un nouveau bras de fer semble se profiler à l’horizon.

Les idoles de la Valley ne sont plus sacrées

Depuis quelques mois, les grandes icones de la Silicon Valley semblent ne plus être sacrées. Google est trainé devant les tribunaux européens pour redressement fiscal, le FBI livre une bataille féroce à Apple pour qu’elle lui ouvre les portes secrètes de ses iPhones. Il y a quelques heures, le Vice-président Amérique latine de Facebook est arrêté manu militari  à sa descente d'avion à Sao Paulo pour avoir refusé, dans le cadre d'une enquête contre le crime organisé,  l'accès des conversations de Whatsapp à la police brésilienne.
Les consommateurs, observateurs jusqu’ici plutôt passifs se mettent au moins à regarder le spectacle de façon critique, au plus, à donner de la voix. Le temps où l’adoration sans condition était de mise semble révolu. La Silicon Valley ne ferait-elle plus rêver ? L’éclatement probable de la bulle, la crise du financement, le changement des mentalités, le détournement d’idées solidaires, sont autant de facteurs qui pourront entraîner un changement décisif. Lequel et vers quelle direction ? Il est impossible de le prédire aujourd’hui.