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Dans ECONOMIE

Monnaies locales : la finance en quête de sens

MLC Monnaies locales complémentaires

Parmi l’explosion des initiatives citoyennes, le phénomène des monnaies locales complémentaires (MLC) et l’engouement croissant qu’elles suscitent depuis moins de 10 ans ne peut laisser indifférent. En effet, les projets se multiplient à travers toute la France et l’idée d’avoir sa « propre monnaie » émerge dans de nombreux territoires. Depuis le début de l’année le projet d’« une monnaie pour Paris » se précise (et devrait voir le jour début 2017) et le Cairn grenoblois fait l’objet de réflexions citoyennes depuis un an.

Les MLC concernent aussi bien des zones urbaines que des territoires plus larges comme la Doume qui circule dans le puy de Dôme. Et si les initiatives ont d’abord été timides et si des projets ont échoué, cela n’entrave en rien la popularité croissante de ces monnaies.

Panorama et portée des monnaies locales en France en 2013. Source

Une grande diversité de nature et de fonction

Ces MLC revêtent des formes, des principes de fonctionnement et des valeurs souvent très différents les uns des autres et l’ensemble de ces monnaies paraît pour le moins hétéroclite. Elles peuvent être 100 % papier, sous forme de coupons, ou électroniques grâce à un système de carte. Beaucoup sont fondantes, c’est-à-dire qu’elles perdent de la valeur au bout d’une période donnée afin d’encourager leur utilisation, mais pas toutes : le Pyrène en Ariège est revenu de ce principe récemment. Les chartes, élément structurant des valeurs, sont propres à chaque monnaie et chaque territoire ; Eusko vise entre autres la promotion de la langue basque.

Comment comprendre cette diversité ? N’exprime-t-elle pas en réalité une réaction forte face à la conjoncture économique et financière ? Alors que les monnaies locales voient le jour en 1983 à Vancouver (voire plus tôt : en Suisse en 1934 le Wir était dédié aux entreprises), les citoyens s’en emparent véritablement à partir de 2008. On estime aujourd’hui qu’il circule plus de 5000 monnaies locales dans le monde.

Les crises financières, les abus de la finance révélés au grand jour et les scandales divers ont généré de nombreuses réactions et le grand public a commencé à se tourner vers la finance alternative et les MLC. En France, le mouvement s’accélère en 2010-2011 puis la loi de l’Économie sociale et solidaire du 31 juillet 2014 fournit un cadre légal – pionnier pour les monnaies complémentaires « locales et solidaires » – permettant d’accompagner de développement des MLC.

Exemples de MLC.

Une finance porteuse de sens

Malgré leur diversité, les MLC comportent des invariants et incarnent avant tout une finance porteuse de sens. Des constantes techniques et pratiques se dégagent dont le maître mot est l’instauration de la confiance dans une nouvelle monnaie. L’usage et le support lui-même sont le premier pas vers la confiance.

Le système de circulation et de fonctionnement de la monnaie locale rappelle que la simplicité d’usage et la sécurité sont fondamentales pour un moyen de paiement ; des expériences trop complexes ont échoué rapidement. La charte permet de consolider la confiance : elle se doit d’être suffisamment ouverte pour rallier les populations locales, mais suffisamment précise pour incarner un projet.

L’identification du territoire et de la communauté concernés devient consubstantielle de l’établissement de relations fiduciaires : l’adhésion passera aussi par une identification forte. Enfin, la bonne articulation des acteurs permet de stabiliser les relations : entre appui techniques et financiers des collectivités territoriales, l’adhésion suffisamment importante des prestataires, les commerçants et les producteurs, et le collectif de citoyens qui portent le projet, la coordination s’avère fondamentale et nécessite des rapports équilibrés.

Le territoire au cœur des projets

Mais plus encore, les MLC cristallisent dans tous les cas la volonté de se réapproprier l’instrument monétaire afin de répondre à un/des objectifs précis que l’on peut résumer autour de trois idées fortes : la dynamisation des échanges locaux, la territorialité des activités à travers la dynamisation des échanges des citoyens et le maintien de l’emploi sur le territoire et la réduction de l’impact écologique de l’activité économique.

Porteuse de sens, la monnaie exprime alors un ensemble, un autrement et un éthiquement. Ensemble puisque les MLC se construisent autour d’une communauté et d’un territoire. Autrement puisqu’elles dénoncent les insuffisances des monnaies nationales en termes de dynamisme économique, de spéculation, d’exclusion des plus fragiles. Éthiquement puisqu’elles passent par la constitution d’une charte de valeurs souvent orientées vers la solidarité, la démocratie citoyenne et de développement durable et proposent une alternative.

Nul ne sait si ces monnaies complémentaires sont appelées à perdurer, mais elles nous disent quelque chose de la vision des citoyens sur la finance.

Virginie Monvoisin, Associate professor, Grenoble École de Management (GEM)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation