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Dans ECONOMIE

Le capitalisme « algocratique »

Patrick Cingolani
Patrick Cingolani, professeur de sociologie à l’université Paris Diderot, analyse les nouveaux rapports et conditions de travail de cette nouvelle « économie à la demande » incarnée par Uber. Il nous pose une question brûlante : Avoir un algorithme comme patron est-il plus asservissant qu’un manager humain ?
Selon l’auteur de Révolutions précaires (La Découverte), apparaît une asymétrie dans les nouveaux rapports de production entre la puissance socialisée de la machine et des individus divisés, déliés. Le pouvoir algocratique exerce un moyen de pression inédit à travers ses avatars que sont l’ubérisation, le « Mechanical Turk » ou l’économie à la demande. 

 

Une des grandes potentialités de reconfiguration des rapports sociaux caractéristiques des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) porte centralement sur la dialectique de la liaison et de la déliaison. Elles ont la puissance de délier ce qui est lié et surtout, dans le contexte présent où le capitalisme a réorganisé la division du travail, de lier ce qui est délié.

Lier et contrôler

Si, en effet la pérennité du capitalisme se constitue sur la capacité qu’il a manifesté à divers moments historiques de diviser, parcelliser, segmenter, opacifier, comme condition de sa domination, les NTIC sont un puissant moyen de lier à ses propres fins ce qu’il délie.

Une des caractéristiques les plus manifestes du capitalisme depuis ces trente dernières années a été d’externaliser sa main d’œuvre que ce soit sous la forme du travail temporaire ou de la sous-traitance. L’idée de triste mémoire « d’une entreprise sans usines » est aujourd’hui le slogan de toute une fraction du capitalisme dont les entreprises, en se resserrant sur leur cœur de métier, multiplient les formes d’externalisation par des sous-traitances toujours plus opaques ou par l’intérim, mais aussi par l’ensemble du processus d’internationalisation de la division du travail, dont les délocalisations ne sont qu’un des aspects.

Les NTIC permettent de contrôler à distance et les entreprises sous-traitantes ou franchisées et les chaînes logistiques toujours plus complexes par lesquelles les produits manufacturés arrivent dans les pays qui vont les consommer.

Monitoring et algorithme

Pour comprendre le mode de fonctionnement des plateformes, dont l’ubérisation n’est pour ainsi dire qu’une variante, il faut sortir de « l’économie collaborative », qui devrait supposer un usage collectif de la plateforme, pour saisir comment, dans ses formes capitalistes, c’est bien l’asymétrie entre la puissance socialisée de la machine et des individus divisés, séparés qui est constitutive du rapport de production.

Pour rendre compte de la spécificité de cette asymétrie, on peut parler d’organisation ou de pouvoir « algocratiques ». Uber, en effet, utilise un logiciel pour exercer un contrôle sur ses chauffeurs indépendants bien supérieur à celui qu’accomplirait un manager humain sur des salariés. L’ensemble des informations concernant la circulation, les courses et les différents rendements des chauffeurs sont collectés par les machines, les ingénieurs et les techniciens de la firme, elles servent à la fois au monitoring des chauffeurs, mais aussi à un ajustement remarquable entre offre et demande.

 

Lancement du service Uber Moto à Bangkok en février 2016. Jon Russel/Flickr

Ces données constituent, eu égard aux chauffeurs, un moyen de pression remarquable sur leurs exigences, leurs taux de refus des courses éventuelles et sur les risques qu’ils peuvent encourir à l’occasion d’une course. Elles complètent les procédures de notation et d’évaluation effectuées par les clients qui, tout en déléguant à ces derniers une fonction décisive de management, sont un facteur d’inquiétude pour les chauffeurs.

L’algorithme, au demeurant, est aussi prédictif et cette fonction va au-delà de la simple intermédiation. Il incite, par exemple, les chauffeurs à continuer de travailler aux horaires de pointe, quand la demande de la clientèle est forte, et ce sous leur seule responsabilité puisque le lien entre Uber et ses chauffeurs n’est pas un lien de subordination. Il n’y a donc rien qui collabore. L’entreprise se paie sur la course et selon les types d’Uber la commission peut aller de 5 à 25 % du montant de celle-ci.

« Gig economy », « click-workers » et précarité

On voit ainsi comment lier et délier occupent un rapport de réciprocité au sein d’un processus de déstructuration et de dérégulation de formes corporatives d’organisation, mais aussi au sein d’un marché mondial de petits indépendants dans les pays en voie de développement. Les NTIC ont permis de nombreuses autres formes d’intermédiation structurées autour de plateformes, notamment aux États-Unis.

Certaines concernent les emplois peu qualifiés de la « gig economy » : ce sont généralement les activités liées à des plateformes telles que Taskrabbit ou le « turc mécanique d’Amazon » ; d’autres, tel Upwork, s’adressent à des designers, des web développeurs, des assistants administratifs, etc. – ceux-ci sont alors mis en concurrence sur un marché mondial avec des travailleurs dont les conditions de vie et les exigences de rémunération sont très distinctes : nord-américain(e)s, ukrainien(ne)s, indien(e)s, philipin(ne)s, etc. Les interfaces et les techniques de monitoring sont bien évidemment distinctes selon le niveau de qualification du travail.

Sur son « turc mécanique » Amazon met en relation employeurs et travailleurs autour de ce que l’on pourrait appeler des « petits boulots informatiques ». Les « click-workers » que l’on désigne comme des « turkers » sont rémunérés pour quelques centimes à la pièce ou hit (human intelligence tasks), voire au clic parfois. Dans certains cas, la tâche exige des conditions d’éligibilité, elle peut être réservée à certains travailleurs plus particulièrement zélés, elle peut quelquefois en exclure d’autres. Les plateformes qui sollicitent le travail de professionnels freelances sont d’un autre ordre même si, elles aussi, emploient des travailleurs dans le monde.

 

Turk workers en phase de syndicalisation. http ://strongerunions.org/2013/04/10/crowdsourcing-workers-show-signs-of-organising/

La plateforme Upwork enregistre 10 millions d’utilisateurs dans 180 pays. Il s’agit souvent de designers, développeurs-web, d’architectes, d’avocats, d’ingénieurs ou de traducteurs. Ils sont ainsi 120 000 à travailler en Ukraine sur des plateformes et un développeur-web explique qu’il préfère travailler en freelance, à son domicile pour Upwork plutôt que devoir se rendre à Kiev. Travailler pour Upwork, lui permet d’obtenir une rémunération plus élevée que sur le marché ukrainien et de gagner parfois en un jour ce qu’un travail non délocalisable, par exemple celui de médecin, ne peut gagner qu’en un mois.

Si l’on voit l’avantage pour certains, on peut aussi en mesurer l’effet délétère en termes de fuite de certaines compétences et de certains cerveaux hors du marché national. En retour cette concurrence internationale tire vers le bas les rémunérations des professionnels aux États-Unis et l’on peut en mesurer les effets néfastes sur la main-d’œuvre qualifiée du marché national.

Un conflit pour de nouvelles sécurités

Aux États-Unis, on les appelle les « travailleurs 1099 », en référence au formulaire fiscal qu’ils doivent remplir comme indépendants. Ils s’improvisent chauffeurs de taxi, arpentent les allées des supermarchés, font le ménage à domicile, livrent achats et repas aux particuliers. Ils sont pour ainsi dire tout bénéfice pour l’employeur qui n’a guère de charge. Ils sont au cœur de tout un pan de la révolution numérique : l’économie à la demande, une économie des petits boulots qui a partie liée avec le capitalisme de plateforme.

Manifestement il nous vient des États-Unis et des plateformes un puissant mouvement corrosif du salariat, mais les formes de résistances à ce mouvement ne sauraient être schématiques. Il ne s’agit pas de se laisser payer de mots et l’on voit bien comment le discours de la liberté sur le marché reste fondamentalement, comme le résume quelque part Marx dans le Capital, « la liberté de se faire tanner ».

Mais l’on peut s’interroger sur cette alternative :

  • ou nous intégrons les contestations de la subordination salariale dans un champ plus vaste qui chercherait à dessiner les formes sociales de contestation de la domination au sein des rapports de travail et, de ce point de vue, il faut chercher à faire flèche de tout bois, sans attitude univoque, en donnant à toutes ces formes nouvelles indépendances qui sont d’ores et déjà en usage, de nouveaux droits, éventuellement aussi en luttant, comme c’est parfois le cas, pour leur requalification en salariat ;

  • ou ce large mouvement critique de fait de la subordination n’arrive pas à se dire, à s’inscrire dans le droit, et les figures émergentes de l’indépendance et de l’autonomie qui naissent aux États-Unis, en Europe, mais plus encore dans les pays en développement, s’avéreront une illusion et les ressorts de nouvelles dépendances plus que jamais puissantes.

Alors l’effet délétère d’un capitalisme sans frein aura libre cours dans sa capacité à déréguler et les asymétries ne cesseront de se renforcer.

 

Patrick Cingolani, Professeur de sociologie, directeur du LCSP, Université Paris Diderot – USPC

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Image d’en-tête : Patrick Cingolani photographié par Damien GrenonThe Conversation