UP' Magazine L'innovation pour défi

Immortalité

Serons-nous un jour immortels ?

Dans moins de quinze ans seront vraisemblablement avérées les prophéties de ceux qui annonçent la victoire sur la mort et le triomphe d’une forme de vie non biologique. Le slogan de Google « nous allons tuer la mort » n’est pas qu’une formule publicitaire. Car les technologies déchainées avancent inexorablement vers le moment où nous serons plus qu’humains. De la réparation de nos organes à leur fabrication, de la collection de nos pensées à leur téléchargement sur des formes artificielles, le jour n’est pas très loin où nous pourrons déclarer que nous avons aboli la mort. Que nous avons accompli le rêve prométhéen d’immortaliser ce qu’il y a de plus précieux en nous.
 
Les annonces se succèdent. Pas un jour sans que l’on parle d’une startup capable d’implanter notre personnalité dans un clone robotique, d’un laboratoire de biotechnologies affirmant pouvoir reconstruire un foie humain et d’autres organes grâce à une imprimante 3 D, d’un Facebook ou d’un Google déclarant avoir recruté la crème de la science pour atteindre le Graal de l’intelligence artificielle. Le flot des informations est incessant.  C’est tuant.
Nos maternités, s’il en existe encore, arboreront-elles à leur fronton la devise imaginée par Houellebecq dans La possibilité d’une île « Bienvenue dans la vie éternelle ! » ?
 
Rafraîchissons-nous d’abord la mémoire pour citer quelques exemples d’avancées technologiques qui nous mènent résolument vers cette fin.

Résurrection

Humai, une jeune start-up australienne affirme pouvoir ressusciter le premier humain dans les 30 ans, en implantant sa personnalité et ses souvenirs dans un clone robotique.
 

 
Le président de la société, Josh Bocanegra, déclare : « Nous utilisons l’intelligence artificielle et la nanotechnologie pour stocker les données sur les styles de conversation, les schémas comportementaux, les processus de pensée et des informations sur le fonctionnement de votre corps de l’intérieur vers l’extérieur » promet le site de la start-up australienne. En d’autres termes, à l’heure de votre mort, votre cerveau serait ainsi maintenu en vie et implanté dans un clone. Mieux encore, les nanotechnologies pourraient permettre de réparer, voire d’améliorer les cellules cérébrales. Au lieu de s’endommager, votre cerveau serait de plus en plus performant au cours du temps.

Cerveau cloné

Martine Rothblatt  est la dirigeante de la compagnie biomédicale américaine United Therapeutics. Elle a créé un robot humanoïde et y a connecté un clone de cerveau, c’est-à-dire une copie numérique  des souvenirs d’un être humain. Cet être n’est autre que sa femme, Bina Aspen. Le projet porte son nom : Bina48. La vidéo de l’expérience qui a déjà fait le tour du web est bluffante car l’on y voit Bina48 tenir une conversation, répondre, ressentir en fonction des souvenirs passés et des émotions ambiantes.
 
 

Fabrication du vivant

Il y a quelques mois, nous avions rencontré pour UP’ le professeur Franco. Il est Professeur Emérite à l'Université Paris-Sud, ancien chef du service de chirurgie de l'hôpital Antoine Béclère de Clamart, responsable de l'unité d'hépatologie translationnelle du DHU Hepatinoiv, à l'Institut Pasteur. C’est une des grandes figures de la construction d'organes et de tissus à partir de cellules souches. Il dirige l’association CellSpace, destinée à promouvoir la recherche dans le domaine de la bio-construction de tissus et d'organes. Ce n’est donc pas un fantaisiste. Dans cette interview, il nous parle tranquillement d’un monde nouveau, fascinant et un peu inquiétant ; celui de l’ingénierie des cellules souches, des biomatériaux, du micropatterning et du bioprinting, des bioréacteurs et de modélisation du vivant. Le professeur Franco affirme ainsi que nous sommes déjà en partie capables de reconstruire nos organes, foie, reins, peau, cœur et pourquoi pas cerveau à partir de nos cellules souches et en impression 3D. Il nous explique comment les scientifiques partout dans le monde, avancent à pas de géants sur ce terrain du bio-engineering, du bio printing et de la reconstruction du vivant.
 

LIRE DANS UP’ : Professeur Franco: "On sait reconstruire le vivant"

Intelligence artificielle

L’intelligence artificielle est un thème technologique qui fascine. D’autant plus quand ce sont des géants de la Silicon Valley qui, avec leurs milliards de dollars, investissent le secteur. Et font, forcément, des progrès de géants.
Entre les deux mastodontes Google et Facebook, la bataille fait en effet rage dans la course au développement de l’intelligence artificielle. L’objectif n’est pas (encore) de créer des humanoïdes intelligents capables de remplir des fonctions et des services pour lesquels les humains seront vite dépassés. Non, l’objectif immédiat est de rendre les ordinateurs aussi intelligents que ceux qui les utilisent. Des ordinateurs capables de comprendre ce que vous voulez et peut-être avant que vous ayez conscience que vous le voulez.
La recherche scientifique n’est pas une activité anodine. Surtout en matière d’intelligence artificielle. Les chercheurs travaillent sur des sujets qui vont changer notre culture, notre façon d’être. Mais ils ne savent pas forcément ce qu’ils font. Cela peut paraître paradoxal voire insultant pour leur travail. En réalité dans ces domaines qui produisent des algorithmes évolutifs, qui accélèrent considérablement les progrès de l’apprentissage des machines, il arrive un moment où la machine produite crée son propre code et sa propre logique.
 
 
Serons-nous toujours en mesure de comprendre et contrôler le langage des machines ? Nous entrons dans les paranoïas de science-fiction. Et pourtant d’éminents esprits menés par Stephen Hawking nous ont mis en garde, l’année dernière, dans une désormais fameuse « lettre ouverte », contre une escalade incontrôlable de l’intelligence artificielle, encourageant une recherche prudente et réfléchie.
Pour sa part, Bill Gates, tout en soulignant qu’un quart des recherches de Microsoft est consacré à l’intelligence artificielle, se demande comment on peut ne pas être inquiet. Quand on fait de la recherche sur l’intelligence artificielle, on doit se poser la question : « Qu’est-ce qui se passe... si elle émerge ? »
Que craignons-nous ? Qu’à partir d’un certain degré de complexité, émerge la conscience des systèmes. On nous prévient depuis longtemps : lorsque la capacité de calcul des ordinateurs sera telle qu’elle atteindra ou dépassera le niveau du cerveau humain, la machine pourra prendre des décisions autonomes. Les experts les plus crédibles affirment qu’en 2050, c’est très proche, en vertu de la loi de Moore sur la montée en puissance exponentielle des capacités de calcul des ordinateurs, la machine sera tellement puissante qu’émergera la conscience. Ray Kurzweil, l’un des gourous technoprophètes embauché par Google en 2012, appelle ce moment le point de singularité.

LIRE DANS UP’ : La guerre des cerveaux

L’illusion démiurgique

Ces exemples montrent l’étendue de l’illusion technophile d’abolir la mort. Pourquoi ? Romain Gary disait que « si les hommes vivaient éternellement, ils deviendraient fous ». Quelle est cette idée de nous doter de moyens technologiques qui nous mettraient en position démiurgique, qui nous mettraient à égalité avec Dieu ?  
 
Le Cardinal Jean Danielou, quand il prit son fauteuil d’académicien déclara : « seules les œuvres d’art sont immortelles ».  Michel Ange, Vinci, Picasso sont immortels. Parce qu’ils ont su fabriquer des objets qui ne périssent pas. Mais au fond, les technologues contemporains, comme les artistes cherchent à créer des objets autonomes. Créer une œuvre d'art, c'est créer une œuvre qui se clôt elle-même, qui va vivre d'elle-même sa vie. Qui va, par-delà la petitesse des individus, perdurer.
Le technologue est dans la même posture : il crée des objets qui ont la vertu d'être autonomes. C’est le cas en robotique ou dans les nanotechnologies ; des objets dotés de vertu d’autoconservation et d’autoproduction.
 
 
Cette course au progrès des machines qui atteindrait un jour son point de singularité laisse l’homme désemparé, mais aussi humilié. Le philosophe Günter Anders, dans son lumineux ouvrage L’Obsolescence de l’homme parlait de « honte prométhéenne ». Cette honte qui submerge les hommes quand ils découvrent que leurs techniques les dépassent et… les nient. Nos machines deviennent, chaque jour un peu plus, meilleures que nous. Elles pourront perdurer, bien au-delà de nous. Nous en sommes troublés. Car ce phénomène bouscule toutes nos certitudes. Avec Descartes, nous pensions que nous étions, nous les hommes, maîtres et possesseurs de la nature. Pour son plus grand bien ou son plus grand mal. Mais aujourd’hui et plus encore demain, ce sont les machines qui nous possèdent et nous contrôlent. La course technologique à laquelle nous assistons traque l’immortalité et, ce faisant, nous oblige à renoncer à notre humanité, c’est-à-dire à notre finitude.

« Tuer la mort »

« Tuer la mort » est un slogan insensé. Car si nous tuons la mort, nous tuons la vie. Jankélévitch, dans une de ses leçons, nous apprenait la similitude entre les mots « précaire » et « précieux ». Sans la mort, la vie ne serait pas précieuse.
 
 
Alors pourquoi accordons-nous tant confiance à la technologie et aux machines ? Pourquoi ce fantasme d’immortalité promis par les technologies nous trouble-t-il tant ? Pourquoi nous en remettons-nous à elles pour satisfaire notre désir d’éternité ? Le philosophe Jean-Michel Besnier tente une réponse : parce que nous nous mésestimons. Parce que l’homme contemporain souffre de « la fatigue d’être soi ».
Avec le fantasme de transhumanité, l’homme est devenu obsolète. Günter Anders avait raison.
 
Dans sa course à l’immortalité, l’homme est en train de laisser place à une espèce nouvelle qui aura un triple privilège : d’abord, ne plus avoir à naître. Le clonage, les technologies de biologie de synthèse annulent le hasard de la vie. Ensuite, ne plus avoir besoin de souffrir. La maladie sera vaincue, et quand un organe de notre corps s’avèrera défaillant, on le remplacera comme une vulgaire pièce détachée. Enfin, ne plus avoir besoin de mourir. Car on saura uploader notre conscience sur des matériaux inaltérables, sur d'autres formes, pour permettre la perpétuation (bien illusoire mais les transhumanistes y croient) de l'individu, de l'individuation que nous sommes.
Le transhumanisme est intéressant comme symptôme de ce que nous pensons aujourd'hui de nous-mêmes. Il en dit long sur la haine de soi et le désir d'un idéal. Michel Houellebecq dans La possibilité d'une île ne s’y est pas trompé en conjuguant l'admiration pour les biotechnologies et cette déprime fondamentale, cette fatigue d'être soi qui caractérise l'humanité crépusculaire que nous semblons être aujourd'hui. Tâchons de nous mobiliser pour lui donner tort.
 

 

transhumanisme

Jean-Michel Besnier : Le transhumanisme est une machine de guerre contre la vie

Aujourd'hui vous pouvez faire séquencer votre ADN en une journée, et peut-être d’ici cinq ans, vous pourrez le réparer avec les technologies de correction dites CRISPR/cas9. Dans le même temps, Internet court-circuite vos manières de bouger (avec Uber et AirB&B), de vous ausculter (quantified self et télémédecine) ou d’apprendre (MOOCS, Wikipedia…). Même les robots se mettent à battre les champions de Go et se mettent à apprendre et évoluer, … Ferons-nous bientôt l’amour avec eux ? interrogent Laurent Alexandre et Jean-Michel Besnier dans un dialogue unique et musclé (voir leur livre Les robots font-ils l’amour ? Le transhumanisme en 12 questions, paru chez Dunod).
Le médecin et entrepreneur (fondateur de DNAVision) connu pour ses visions technofascinées et son ouvrage La Mort de la mort, paru en 2011, croise ses arguments avec ceux du philosophe, spécialiste des nouvelles technologies. Nous profitons de cette parution pour publier ici l’intervention de Jean-Michel Besnier au Festival vivant, le 17 septembre dernier.
 
Chez les humains, la vie se réduit-elle au vivant ? N’y a t-il plus lieu de distinguer entre vie biologique et vie humaine ? Que faut-il à un vivant pour faire un humain ?
Une vie artificielle est-elle appelée à remplacer la vie biologique, de même qu’une intelligence artificielle est annoncée devoir rendre obsolète l’intelligence biologique ? Que résulterait pour l’image de soi de l’humain une naturalisation intégrale de ses fonctions et comportements ?
Aux yeux du philosophe, ces questions exposent à réactiver un point de vue que ni la biologie de synthèse ni les NBICs ne seraient disposées à admettre – celui du vitalisme contre le mécanisme, voire celui du spiritualisme contre le matérialisme. Sans m’abandonner à cette réactivation qui donnerait la partie belle aux scientistes, je vous invite à ouvrir l’ouvrage de Ray Kurzweil, Humanité 2.0, sous-titré La Bible du changement, où l’on vous annonce qu’  « au début des années 2030, il n’y aura plus de distinction claire entre l’humain et la machine, entre la réalité virtuelle et la réalité réelle » (p.366) : vous n’avez aucune chance de trouver la vie définie dans cette Bible autrement qu’en termes d’information et de cybernétique. Le mot « vie » ne figure même pas dans l’index des matières. Mais il n’y a pas non plus d’entrée pour le mot « viande » dont on sait qu’il est utilisé par certains transhumanistes pour désigner la corporéité biologique – la chair, si l’on préfère – dont il faut se débarrasser afin d’échapper à la déchéance.
 
Prenez également le rapport de 2003 sur la « Convergence technologique pour l’amélioration des performances humaines », autrement baptisé Rapport NBICs : ses auteurs Rocco et Bainbridge y prophétisent surtout la pensée dite intégrale (le cerveau couplé avec Internet) et la transformation de l’humanité en un « cerveau unique, distribué et interconnecté ». Lorsqu’il est question de mentionner la biologie dans la prospective technologique décrite par ce Rapport, c’est pour invoquer sa convergence avec les nanosciences et l’encouragement à réaliser des processus cellulaires du corps vivant sur une puce de silicium. Bien sûr, on devine que la vie est conçue comme un phénomène par lequel des molécules complexes s’assemblent, tirent matière et énergie de leur environnement et se reproduisent – selon une définition communément admise. Elle résulte de myriades de processus qui relèvent de la chimie, de la physiologie et de la cognition. Mais abordée dans les termes des NBICs, elle se laisse décrire avant tout par référence à la construction de briques de Lego destinée à obtenir un Mécano géant assurément sans rapport avec la description de la vie qu’offrirait une phénoménologie de la chair…

Le réductionnisme issu de la cybernétique

Que la science appliquée au vivant manque la vie, voilà qui n’est pas un constat nouveau. Bergson le disait à sa façon : la science est incapable d’aborder la vie autrement que du point de vue de la mort, comme elle est incapable de parler du temps autrement qu’en termes d’espace. Elle procède toujours partes extra partes, en discrétisant ce qui est continu. Elle ne saurait donc nous aider à comprendre la vie.
 
Dans La Logique du vivant, François Jacob expliquait bien la différence entre le chien biologique et le chien familier, celui qu’on caresse ou siffle pour aller se promener : le premier est une créature abstraite et procède d’un modèle théorique contraint à épurer son objet pour expliquer son fonctionnement, tandis que le second est d’une complexité telle qu’il nécessite d’autres approches que celle de la science (cf. La souris, la mouche et l’homme pp.122-123) : « La biologie nous dit que, de nos deux chiens, le véritable est le chien moléculaire, écrit Jacob. Le chien familier n’en est qu’un pâle reflet, l’aspect accessible à nos sens ». Et il ajoute : « Si nous voulons comprendre le fonctionnement du chien, savoir d’où il vient, comment le soigner quand il est malade, c’est le chien moléculaire qu’il nous faut considérer »…  De là à confondre le modèle et la réalité, et à oublier de caresser son chien et de l’emmener se promener, il n’y a qu’un pas, franchi aujourd’hui par tous ceux qui ne parlent plus de l’humain que comme d’un vivant comme les autres, dont on peut envisager la réparation, la modification, l’augmentation ou l’immortalité comme le résultat de stratégies biotechnologiques.

Ce qu’il manque aux biosciences

Un biologiste peut-il avoir le sentiment qu’on parle de l’objet de sa discipline quand il lit ces rescapés des camps de la mort qui, comme Primo Lévi, Imre Kertez ou Etty Hillesum, expriment leur amour de la vie : « La détresse est grande, et pourtant, il m’arrive souvent, écrit celle-ci, le soir quand le jour écoulé a sombré derrière moi dans les profondeurs, de longer d’un pas souple les barbelés, et toujours je sens monter de mon cœur – je n’y puis rien, c’est ainsi, cela vient d’une force élémentaire – la même incantation : la vie est une chose merveilleuse et grande »(Lettre 46 du 3 juillet 1943).
 
Dans les sciences du vivant, la confusion entre le biologique et l’humain, la réduction du second au premier, s’est sans doute trouvée amplifiée du fait de la prise de pouvoir explicative de la théorie de l’information. Schrödinger et Wiener y sont évidemment pour quelque chose : la définition par le premier de la vie comme néguentropie a amorcé un réductionnisme physicaliste qui ne pouvait plus permettre de parler de la vie à la manière des philosophes humanistes : que signifie au juste que la vie se nourrisse d’entropie négative ? Réponse : qu’elle évite sa décomposition rapide vers un état inerte d’équilibre. Comment le fait-elle ? Réponse : en mangeant, buvant, respirant… En échangeant avec son environnement, en se comportant comme un métabolisme capable de se débarrasser de toute l’entropie qu’il ne peut s’empêcher de produire (Cf. Qu’est-ce que la vie ? p.172). Cette caractérisation est propice à écarter toute traduction en termes de spiritualité, pour ne s’en tenir qu’à l’élémentaire du vivant.
Parce qu’elle était d’inspiration vitaliste, la définition de la vie, proposée par Bichat, comme « l’ensemble des forces qui résistent à la mort » pouvait encore être « récupérée » par un philosophe comme Schopenhauer et argumenter la thèse du vouloir-vivre universel, mais la définition de Schrödinger, issue de la physique, paraît moins susceptible d’alimenter une conception de la conscience où se reconnaîtrait l’humain dans le vivant. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Schrödinger s’autorise seulement une passerelle avec l’indouisme pour donner sens à sa conception physicaliste de la vie : en effet, les Upanishads confondent sans réserves la conscience et le corps.
 
Peut-on faire autrement qu’attendre d’une théorie biologique qu’elle nous suggère aussi quelque chose à propos du sentiment de la vie que nous éprouvons ? Après tout, les idéalisations de la physique galiléenne ou newtonienne sont volontiers confrontées, par les physiciens eux-mêmes, à l’expérience concrète que nous faisons de l’espace et du temps. S’agissant de la vie, il est difficile de séparer complètement la théorie du vécu existentiel. On ne trouve pas déplacé que Nietzsche puise chez Darwin ou Spencer des raisons de justifier sa conception de la vie comme volonté de puissance : « Qu’est-ce que vivre ? – Vivre ?... c’est rejeter constamment hors de soi ce qui veut mourir. Vivre ?... c’est être cruel, c’est être impitoyable pour tout ce qui vieillit et s’affaiblit en nous, et même ailleurs… » (Le Gai Savoir § 26).

La vie déborde le code

Avec la théorie de l’information comme matrice explicative dans les sciences du vivant, le défi de faire lien avec la vie phénoménologique est redoutable. D’où, sans doute, une résignation à l’abstraction et les illusions qui en résultent comme, par exemple, celle que l’immortalité serait possible grâce à la virtualisation et aux technologies numériques.
Qu’il soit bien clair que je n’incrimine en rien la biologie de se contenter de proposer de la vie une conception qui n’a pas grand-chose à voir avec ce que le commun des mortels en éprouve. Je considère ici les choses depuis la position des transhumanistes qui extrapolent les avancées scientifiques et prétendent les mettre au service des aspirations de notre espèce. Je sais bien que ces transhumanistes ne se laisseront pas convaincre de la nécessité de tenir compte du caractère irréductible de l’humain par rapport au programme de naturalisation ou de virtualisation porté par les technosciences.
 
Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils ont l’ambition d’en finir avec l’humain lui-même. Ceux qui restent à convaincre sont souvent victimes d’une sorte d’intimidation propre au milieu technoscientifique contemporain qui veut imposer un scientisme décomplexé par rapport à la philosophie et même aux sciences humaines. La situation de la biologie et de la médecine n’est pas facile dans ce contexte. Elles me semblent prise en otage et conduites à se compromettre avec ceux qui prennent le parti d’évacuer la dimension existentielle du concept de vie pour n’en conserver que la consistance biologique.
Si la biologie et la médecine pouvait se démarquer efficacement du discours des technoprophètes, on ne laisserait pas affirmer que les NBICs nous débarrasseront bientôt des limitations propres à l’humain, mais seulement que la mécanique corporelle sera de mieux en mieux réparée, au point que nos métabolismes pourront fonctionner sans fin. On refuserait d’associer les prophéties transhumanistes à une axiologie censée permettre de donner sens à notre existence. Ainsi, on admettrait que l’annonce de l’immortalité ne concerne rien d’humain, mais tout au plus que la perspective que l’animal en nous s’inscrive dans une cyclicité sans finalité.
 
Qu’on comprenne donc mon argumentation : en contraignant à retenir que la vie biologique n’épuise pas la vie humaine, que le biologiste fait simplement son métier de chercheur sans prétention normative lorsqu’il explique le vivant comme un système informationnel, je défie les transhumanistes de nous convaincre qu’ils portent l’espoir  d’une réalisation des attentes de l’humain ou, plus simplement dit, qu’ils ouvrent la voie pour un posthumanisme.

Pas de vie sans altérité

Je voudrais apporter une démonstration à première vue abstraite de cette réfutation des prétentions du transhumanisme, en faisant l’hypothèse qu’on ne saurait parler de la vie sans convoquer la résistance d’une altérité, de quelque façon qu’on l’entende – une résistance qui disparaît quand la science est laplacienne et prétend éliminer le hasard pour imposer le déterminisme. L’une des raisons qui paraît conduire le transhumanisme à tenir sur l’immortalité un propos hyperbolique voire absurde (on va supprimer les limites biologiques imposées à la vie et ainsi réaliser le cauchemar d’une vie sans fin), c’est justement son ambition métaphysique d’en finir avec toute altérité. Cette ambition est formulée comme telle, en étant parfois référée à la Gnose, cette hérésie des premières heures de l’ère chrétienne dont c’est le projet explicite de faire triompher la science qui éliminera le Mal et toutes les limitations qui affectent l’humain depuis la Création. La science est la condition de la ré-alliance de l’homme avec le cosmos et du parachèvement de l’œuvre de Dieu. Or, toute la tradition hellénique ou judéo-chrétienne repose sur une conception de la vie qui suppose une altérité l’obligeant à s’organiser et à croître. Tournant le dos à cette tradition, le transhumanisme paraît assumer d’être une tentative idéologique de renouer avec le mythe d’un homme nouveau, débarrassé des formes de l’altérité qu’on avait traduite en termes de faute ou de péché originel.

La négativité infinie de Hegel

Situant la vie au cœur de la philosophie de la nature qui sera dépassée par la philosophie de l’esprit, Hegel définit l’organisme vivant comme une unité intégrative négative, c’est-à-dire un ensemble réalisant la synthèse de composants, qui doit sa cohésion à ce qu’il s’oppose à ce qui n’est pas lui. De ce point de vue, la vie est dite « pour elle-même » ; elle est « son immédiateté » ; elle est « singularité en tant que négativité infinie » (cf. Encyclopédie, Abrégé § 216). La technicité de l’expression philosophique ne doit pas abuser : elle veut simplement dire que toute unité s’expérimente sur fond des forces auxquelles elle résiste et dont elle s’entretient. Imaginer que cette unité se dilue dans une unité supérieure (Dieu, le Grand Tout, le cyberespace ou ce que l’on voudra), c’est proprement laisser s’installer une entropie mortifère. En confondant la vie et le vivant, en lui appliquant le concept d’information –et, avec lui, l’ambition de « lever l’incertitude » de ses composants -, en évinçant l’humain et ses aléas constitutifs au profit de la seule mécanique biologique, en envisageant une vie artificielle construite comme un Lego, basée sur le clonage et la duplication, le transhumanisme élimine la négation caractéristique de l’activité vitale. Autrement dit, il coupe court au hasard et à la croissance sans lesquels il n’est pas de vie. Pour le transhumanisme, la négation est l’ennemie, le signe de l’incomplétude, de l’inachèvement, qui conteste la démiurgie dont les NBICs doivent se rendre capables. En s’imaginant promouvoir la nouvelle Renaissance qu’annonce le rapport NBICs, il prend la responsabilité d’altérer la représentation que l’humanité se faisait d’elle-même, lorsqu’elle affichait sa vocation à construire une histoire commune, sur la base d’un dépassement asymptotique de la finitude qui reste néanmoins son lot métaphysique.

Prendre la carte pour le territoire

On ne saurait reprocher le recours aux métaphores ou aux analogies pour expliquer que nous soyons des êtres vivants, des êtres parlants et que nous ayons construit une histoire riche d’institutions, d’œuvres et de symboles. C’est le signe même de l’activité spirituelle qui dit notre spécificité. Mais, comme toujours, le risque est de prendre la carte pour le territoire. Quand le modèle d’explication de ce qui fait de nous des vivants finit par occulter tout ce sur quoi s’est construit le spécifiquement humain, il y a péril en la demeure.
Le concept de rétroaction, associé à celui de message, permit à Wiener d’unifier les systèmes naturels et les dispositifs artificiels. Il n’en fallut pas plus pour que l’idée de fabriquer un organisme artificiel s’imposât et qu’elle fît oublier le libre-arbitre, l’esprit et la vie intérieure qu’on croyait le propre de l’humain. L’analogie a provoqué une réduction, sinon une régression ontologique et le succès contemporain de la cybernétique va rendre évidente ce qui résistait encore, il y a vingt ans, à savoir la thèse selon laquelle il en est du vivant et de l’humain comme de la machine auto-organisée, et la conclusion toute scientiste selon laquelle on doit abandonner à la littérature le privilège de commémorer une représentation de l’homme que le contexte économique et social rend chaque jour plus superflue.
 
Les biologistes, nouveaux maîtres à penser, en rajoutent à l’occasion sur la cybernétique, trop convaincus peut-être de devoir la scientificité de leur discipline aux modèles issus de la physique. Voyez François Jacob lui-même : « On n’interroge plus la vie aujourd’hui dans les laboratoires… C’est aux algorithmes du monde vivant que s’intéresse aujourd’hui la biologie » (La Logique du vivant p.321).

L’être organisé n’est pas une machine mais contient des machines

Je voudrais évoquer rapidement une position philosophique exprimée au milieu du vingtième siècle, qui croyait pouvoir échapper au spiritualisme tout en affrontant le réductionnisme cybernétique. Les efforts de Raymond Ruyer pour récuser cette propension au réductionnisme et la mythification contemporaine par les sciences et les techniques, paraitront à certains surannés : ils entendent soutenir que le feed-back n’explique pas tout le vivant car il est lui-même comme une invention vitale, - une invention qu’il faut expliquer sans invoquer les structures et les fonctions de l’organisme qu’elle ne peut supposer puisqu’elle les précède.
 
L’organisme comporte certes un ensemble de machines organiques, simulables par des artefacts, mais il y a en lui quelque chose de premier qui a fait cet ensemble de machines organiques. Il y a des machines dans l’organisme – ce qui ne veut pas dire que l’être organisé soit une machine. Il y a dans l’organisme un « x inobservable » (première cellule humaine) capable de construire, sans machine, des machines organiques elles-mêmes capables de construire des machines automatiques non-organiques qui, elles-mêmes, sont capables de contrôler des machines non automatiques… Tout cette charge critique, dirigée contre les illusions de la cybernétique, conduit à interdire d’oublier la dimension de conscience – cette aptitude au « survol auto-subjectif » des fonctions mécaniques dont l’humain est capable et que la cybernétique élimine trop vite, en la réduisant à une simple heuristique réflexive ou bien à un mystérieux avantage sélectif dont l’évolution de l’espèce humaine n’a plus besoin dans l’environnement technologisé qui s’est imposé à elle. La vie, ce n’est pas autre chose que la conscience, qui n’est pas l’appareil cérébral observable, comme le croient les transhumanistes adeptes du mind-uploading. La conscience est certes coextensive au cerveau (qui est pour elle une condition nécessaire mais pas suffisante, montrait Bergson), autant qu’elle l’est à l’embryon dont elle explique l’équipotentialité : dans l’embryogenèse et dans le fonctionnement cérébral, les différenciations qui s’établissent semblent indiquer que les organes ou les aires corticales « savent » ce qu’ils doivent faire, comme s’ils étaient permis grâce à ce « survol » général de l’organisme qu’on peut bien nommer « conscience vitale ». Le cerveau comme l’embryon possèdent, selon Ruyer, cette conscience primaire qu’on ne peut expliquer en termes de structure sans tomber dans une régression à l’infini (quelle structure première expliquerait donc l’apparition des structures ?). L’équipotentialité de l’organisme (durablement présente dans le cerveau) témoigne de cette conscience organique qu’on peut identifier à la vie.
 
Bien sûr, je ne méconnais pas les critiques qu’on adresse à Ruyer, notamment celle-ci : la conscience primaire ou organique, identifiée à la vie, n’explique pas la conscience seconde, celle qu’on associe à l’intentionnalité et au vécu existentiel. Renaud Barbaras le dit d’une phrase : « La détermination de la conscience à partir de la vie a pour contre-partie la restriction de la conscience au champ de la conscience vitale (conscience primaire) et, partant, l’incapacité à remonter à une conscience authentique : saisie du point de vue de la vie, c’est-à-dire comme domaine de survol, la conscience secondaire en sa dimension intentionnelle devient incompréhensible et ingénérable » (cf « Vie et extériorité. Le problème de la perception chez Ruyer » in Les études philosophiques, 2007/1, n°80, p.34). L’une des solutions suggérées par cette critique : concevoir que la conscience primaire, qui est tournée vers l’organisme, puisse se trouver confrontée à un monde extérieur qu’elle n’a pourtant pas les moyens de connaître en tant qu’organique ; parvenir à comprendre comment la conscience devient « conscience de quelque chose », comme le veulent les phénoménologues, et découvre ainsi la forme élémentaire de l’altérité constitutive du vécu.

La guerre contre l’altérité

La vie identifiée à la conscience selon Ruyer, constitue non seulement une objection au simplisme des transhumanistes qui s’en tiennent à l’explication informationnelle, mais aussi l’argument pour soutenir la conception intuitive qu’on s’en fait, quand on s’avise de son pouvoir de résister aux automatismes. Le sens commun sait qu’on ne vit que parce qu’on ne se laisse pas imposer les automatismes qui machinisent ou animalisent. Les neurobiologistes inspirés par les expériences de Libet le mettent en évidence : la conscience constitue un veto opposé aux décisions du cerveau ; elle limite les réactions instinctuelles que l’imagerie cérébrale met en lumière et, à cet égard, elle justifie le maintien du libre-arbitre tel que l’humain conscient l’expérimente.
 
Le transhumanisme est une machine de guerre contre l’altérité. C’est pourquoi il refuse pathétiquement la mort ou qu’il préfère au hasard des hybridations naturelles  le clonage qui reproduit le même. La question du libre-arbitre n’en est pas une pour lui et il adhère à l’idée selon laquelle l’avenir de l’humain serait subordonné à son aptitude à produire toujours plus d’automatismes et de réactivité. Ce que Ruyer permet encore de suggérer, contre le réductionnisme issu de la cybernétique et de la théorie de l’information, c’est la part de l’humain qui est refoulé par les transhumanistes. La vie humaine réduite au fonctionnement du vivant, c’est en effet le refoulement de la dimension symbolique de l’existence humaine. Et c’est l’oubli de cette dimension qui rend flagrante la pauvreté du point de vue dit technoprogressiste dans les affaires humaines. J’y vois, pour ma part, la racine de l’inclination à laisser se dégrader l’image de soi de l’humain et la pente glissante qui le conduit à requérir des techniques un traitement de plus en plus indifférent aux valeurs humanistes (la dignité, le sens du défi, l’audace d’affirmer et de s’aventurer…). L’humain privé de sa vocation aux symboles qui font lien et élèvent, c’est un être qui ne veut plus qu’une chose : surtout ne pas mourir…

L’humanité nait avec le mensonge

Examinons cet axiome inspiré par l’humanisme de toujours : L’humain se définit spécifiquement par le pouvoir de dire « Non ». C’est une thèse que les traditions helléniques et latines ont illustré de différentes façons, mais que les thèses freudiennes ont rendu évidentes aux éducateurs. On ne grandit que parce qu’on s’oppose, que parce qu’on refuse. Je cite souvent George Steiner démontrant, dans Après Babel, que l’humanité est née avec le mensonge, c’est-à-dire avec le pouvoir d’user du langage pour dire le contraire de la réalité.
Ce pouvoir de dire « Non » suppose évidemment qu’on dispose d’une conscience pour pouvoir résister aux automatismes de l’instinct. Ce que l’on nomme « symbolisme » décrit précisément ce que le transhumanisme écrase dans sa représentation de l’humain et, plus grave, ce que l’on semble prêt à éliminer de soi-même quand on accorde du crédit aux thèses immortalistes soutenues par les technoprophètes.
 
Trois traits sont souvent mis en relief pour décrire le symbolisme à l’origine de la culture humaine : 1) le pouvoir de désigner quelque chose in absentia, la faculté de l’inactuel : c’est la vertu du langage, que les transhumanistes méconnaissent en ne s’attachant qu’aux systèmes de signaux ; 2) l’interruption de la communication immédiate : c’est la faculté de résister aux automatismes que les technologues ne craignent pas de multiplier ; 3) la « distance psychique » qui qualifie le désintéressement dont les humains sont capables, par ex. dans leurs activités ludiques (j’emprunte cette caractérisation à Fabrice Colonna qui s’inspire à juste titre de Cassirer).
 
Aucun de ces traits n’est plus à l’abri dans la société et la prospective que privilégient les transhumanistes. J’ai privilégié ici une argumentation qui concernait la réduction de la vie au vivant exempté de symboles. J’aurais pu mettre l’accent sur le déploiement contemporain de l’obsession de la transparence (opposée à la vie privée et au mensonge), sur la jubilante mise à plat du monde, obtenue par les TICs, sur l’idéologie de la mondialisation et sur les fantasmes d’une intelligence collective. J’aurais retrouvé à chaque fois cette répulsion pour la négation qui est la marque de la déshumanisation assumée par les transhumanistes.
 
Jean-Michel Besnier, professeur émérite à l'université Paris-Sorbonne
 

 

transhumanisme et objets connectés

Ces objets connectés proposent de nous mener vers le transhumanisme

Vous n’avez plus besoin de vous tourner vers la science-fiction pour trouver des cyborgs. Nous en sommes tous, maintenant. Les téléphones mobiles, les capteurs d’activité, les stimulateurs cardiaques, les implants mammaires et même les patchs d’aspirines, tous sont comme des extensions biologiques, cognitives ou sociales de notre corps, et tendent à l’augmenter. Certains ont même prédit que les humains tels que nous les connaissons aujourd’hui seront remplacés par des êtres techniquement améliorés, des cyborgs à l’image de dieux immortels. Ou au moins pour les gens riches.

La prochaine génération des technologies nomades et portables est conçue pour nous amener un pas plus loin dans cet avenir prédit. Nous sommes confrontés maintenant à des technologies bioniques internes au corps, riches en données, qui peuvent changer pour toujours ce que cela signifie d’être humain.

La société Athos prévoit de lancer des vêtements sportifs qui mesurent l’activité musculaire, le rythme cardiaque et la respiration en temps réel. Son service marketing encourage les consommateurs à « se mettre à niveau » et devenir « la version idéale » d’eux-mêmes. Ce faisant, Athos révèle clairement sa position transhumaniste : l’idée que la technologie emmènera notre espèce vers la prochaine étape de son évolution.

En coopération avec le fabricant de jeans Levi Strauss & Co, Google développe des vêtements qui interagissent avec vos appareils. Avec leurs surfaces tactiles, les vêtements seront en mesure de contrôler les gains de poids, comprendre vos gestes, passer des appels téléphoniques et plus.

Les capteurs de fitness et d’activité que nous connaissons pourraient bientôt être dépassés par les bracelets biométriques qui peuvent mesurer ce qui se passe à l’intérieur de votre corps. Les chercheurs de l’Echo Labs travaillent actuellement sur une bande biométrique qui peut mesurer votre oxygène, le dioxyde de carbone, le pH, l’hydratation et les niveaux de pression artérielle via des signaux optiques.

Plusieurs initiatives sont encore en cours pour créer des technologies implantables, qui pourraient essentiellement augmenter la biologie humaine. Des micropuces internes et des tatouages numériques pourraient remplacer les bracelets intelligents, les dispositifs de paiement et d’autres objets similaires dans les prochaines années.

Cependant, la question qui est souvent posée est la suivante : « Comment pouvons-nous nous sentir avec de la technologie sur (ou dans) notre corps 7 jours sur 7, 24h sur 24 ?"

Toujours allumé, toujours sur moi

Nous avons récemment mené une étude avec 200 femmes qui portaient un capteur d’activité Fitbit. Elle a révélé que la plupart des utilisatrices ont adopté le dispositif comme s’il était parti d’elles-mêmes et ont cessé de le traiter comme une technologie externe. Il était « toujours allumé, toujours sur moi ». 89 % des participantes le portent presque constamment, ne l’enlèvent que pour recharger la batterie.

Nous avons également constaté que le Fitbit participait activement à la vie quotidienne. Il a eu un impact profond sur la prise de décision des femmes en termes de régime alimentaire, d’exercice et de la façon dont elles ont voyagé d’un endroit à un autre. Presque toutes les participantes (91 %) ont pris une route plus longue pour augmenter leur nombre de pas et la quantité d’exercice hebdomadaire réalisée (95 %). La plupart (56 %) a augmenté leur vitesse de marche pour atteindre leurs objectifs Fitbit plus rapidement. Nous avons également vu un changement dans les habitudes alimentaires vers des aliments plus sains, des portions plus petites et moins de plats à emporter (76 %).

 

Une menotte ? 

La plupart des femmes de l’étude ont pensé qu’il était important de quantifier leurs activités quotidiennes (88 %) et vérifier leur tableau de bord de progression plus de deux fois par jour (84 %). L’objectif était de recevoir de gratifiants « Hourra » et des messages comme « Championne ! » quand un objectif a été atteint. Une personne a même dit : « j’aime ma Fitbit Flex parce que c’est comme si l’on me donnait une tape amicale dans le dos tous les soirs. »

Nous étions particulièrement intéressés de savoir comment les femmes jugeaient leur Fitbit. Pour beaucoup, il a été considéré comme un ami qui les aidait à atteindre leurs objectifs (68 %). Atteindre les objectifs quotidiens a créé des sentiments de bonheur (99 %), d’autosatisfaction (100 %), de fierté (98 %) et de motivation (98 %). Une bonne journée où le programme a été atteint les a fait aimer Fitbit encore plus (96 %). La plupart (77 %) d’entre elles seraient même rentrées à la maison pour aller chercher leur Fitbit si elles l’avaient quitté sans lui.

Le côté sombre

Mais, en analysant ces résultats, nous avons commencé à remarquer que la relation n’était peut-être pas aussi pure et sans problème que pensé à l’origine. L’idée que la technologie est à la fois libératrice et oppressive, d’abord articulée par le philosophe Lewis Mumford dans les années 1930, a commencé à émerger. Lorsque nous avons demandé aux femmes comment elles se sentaient sans leur Fitbit, beaucoup ont déclaré se sentir « nue » (45 %) et que les activités qu’elles menaient, gaspillées (43 %). Certains se sentaient même moins motivés pour faire de l’exercice (22 %).

Peut-être plus inquiétant, beaucoup se sont senties sous pression pour atteindre leurs objectifs quotidiens (79 %) et ont ressenti que leurs routines quotidiennes étaient contrôlées par Fitbit (59 %). Ajouter à cela que près de 30 % estimaient que Fitbit était un ennemi et les faisait se sentir coupables, et tout à coup, cette technologie ne nous semble pas si parfaite.

Les technologies portables peuvent avoir un impact positif sur la façon dont nous menons nos vies, en nous donnant un aperçu de nous-mêmes et en nous permettant d’interagir avec notre environnement de façon nouvelle. Cependant, il est également clair que lorsque nous invitons la technologie à investir notre corps, nous devons être prêts à partager avec elle les prises de décision quotidiennes. Comme ces dispositifs captent nos moindres mouvements, nous allons de plus en plus les entendre nous dire quoi faire et quelle est la meilleure façon de se comporter et de communiquer avec les autres.

Pour l’instant, nous croyons que les objets connectés peuvent être nos compagnons, mais les premiers signes d’une prise de contrôle par la technologie sont là. Cela questionne la durabilité de notre relation actuelle avec ces dispositifs. Que nous le voulions ou non, nous sommes lentement, mais sûrement, en train de se transformer en une nouvelle espèce humaine. Je vous présente : Homo cyberneticus.

Rikke Duus, Senior Teaching Fellow in Marketing, UCL et Mike Cooray, Professor of Practice, Hult International Business School

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

 

Hacker le cerveau

Les hackers du cerveau jouent-ils avec le feu ?

Le corps est devenu un terrain de jeu. On connaît des artistes comme l’australien Stelarc qui s’est fait greffer une oreille sur le bras gauche ou des scientifiques comme Kevin Warwick qui s’est doté d’implants électroniques. Ces cas isolés deviennent légion avec l’engouement pour la biologie de garage et des équipements désormais très bon marché.
 
Le californien Dave Asprey est un fan des expériences cérébrales : fondateur de Bulletproof, il a passé quinze ans et a investi plus de 300.000 $ pour pirater sa propre biologie. Il affirme avoir gagné plus de vingt points de QI. Mais il y a aussi les tribus de biohackers qui pratiquent sans tabou la stimulation cognitive.
 
Biohacker mental, Vincent Corlay est un fan : « J’ai mené à titre personnel des tests avec la tDCS (transcranial direct current stimulation. Après avoir veillé 30 heures, je me suis branché 30 minutes sur une pile 9 volts avec deux électrodes en gel et j’ai fait ensuite un test de réactivité. J’ai obtenu 15% de plus (que hors stimulation) ». Transhumaniste, le jeune homme anime le CogLab de La Paillasse, laboratoire coopératif situé rue St Denis à Paris.
 
Cette petite communauté a organisé la première Implant Party lors de Futur en Seine et explore aussi bien les psychostimulants (Vincent a testé une vingtaine de nootropes) que l’électrostimulation crânienne qui peut se pratiquer à l’aide d’une simple pile et de deux électrodes.

Body Hacking

Paul Peyriller, lui aussi membre du Coglab, raconte ses expériences d’électro-sommeil ou Transcranial Electrical Stimulation (TES), avec quatre électrodes. « J’ai fait des séances de 45 minutes, je m’endormais juste après pendant 6 heures en sautant du lit le matin. Sans ça, je dormais péniblement 8 heures avec un réveil lourd. ». À basse fréquence, la TES stimulerait la production d’endorphines. Ses effets relaxants sont mis en avant par les fabricants de modules de stimulation comme le Britannique Foc.us qui vend du « rêve lucide » ou encore l’américain Thync et son petit boîtier temporal du dernier chic. Chacun y va de son dispositif pour modeler son humeur : Yohan Attal a créé MyBrainTech qui propose Melomind, un casque connecté pour « en finir avec le stress ». Sur les pas des startups Emotiv, Interaxon ou Neurosky … L’écosystème est parfaitement articulé avec les réseaux transhumanistes.

Zapping the brain at home

Des scientifiques s’inquiètent de ces usages « sauvages » de neurotechniques qu’on testait déjà dans les années 1950. Racher Wurzman, Roy H. Hamilton et Alvaro Pascual-Leone ont publié début juillet une lettre ouverte dans les Annals of Neurology pour souligner « les inconnues importantes concernant les effets des stimulations par courant direct ». En tant que scientifiques et cliniciens, ils ont participé à un séminaire sur le sujet (1) auquel ils se réfèrent pour mettre en garde contre de possibles risques : les effets de ces courants peuvent être durables, très variables selon les individus. Les auteurs précisent que ces traitements peuvent affaiblir des compétences et insistent pour dire que l’évaluation risque/bénéfice diffère selon que l’on est dans le curatif ou dans l’amélioration de fonction.
 
Sur le nouveau site Anthropotechnie lancé fin juin par la Fondation Fondapol, le sujet est abordé à l’occasion d’une chronique d’Anna Wexler, parue dans le New York Times. La doctorante du MIT défend l’hypothèse que ces pratiques, qui ont émergé dans les années 2011-2012, longtemps considérées comme imprudentes et téméraires, sont en réalité « astucieuses, inventives et pleines de ressources ».

Pourquoi se faire cobaye ?

La situation mérite qu’on s’attarde et qu’on s’interroge. Car qu’est-ce qui fait donc l’intérêt croissant des biohackers pour ces méthodes ? Les journaux scientifiques regorgent d’annonces séduisantes. Ils affirment que « la tDCS peut être utilisée à des fins thérapeutiques, notamment pour traiter la dépression, l’autisme ou pour améliorer les capacités d’apprentissage ». Des tentatives de traitement sont faites pour pallier la maladie d'Alzheimer, de Parkinson, de Huntington, la fibromyalgie, la schizophrénie. On trouve aussi une indication très spécifique. « La stimulation transcrânienne à courant direct pourrait permettre d’accélérer l’apprentissage des langues ». Aux États-Unis, une base de l’armée mène des études de ce type pour diviser par deux les temps d’apprentissage du pilotage de drones.
 
Alors comment freiner l’engouement de jeunes en recherche d’expériences intenses ? Surtout quand, dans tous les coins du web surgissent des offres alléchantes avec des équipements à moins de 10 euros ! Des aventuriers s’exhibent en pleine « séance d’initiation » … Des témoignages en tous genres donnent envie d’essayer ! Le musicien Peter Simpson-Young cherche à augmenter la concentration.
 
Dans un reportage complet, la clinicienne Colleen Loo du Black Dog Institute signale les effets secondaires et durables de ces techniques. Pour tous ceux qui ont sondé les limites perceptives, le risque est toujours la mise en dépendance. Ainsi Aldous Huxley, grand consommateur de LSD a déclaré en 1961 à la California Medical School de San Francisco : « Il y aura, dès la prochaine génération, une méthode pharmaceutique pour faire aimer aux gens leur propre servitude, et créer une dictature sans larmes, pour ainsi dire, en réalisant des camps de concentration sans douleur pour des sociétés entières, de sorte que les gens se verront privés de leurs libertés, mais en ressentiront plutôt du plaisir ».
 
Cet article est publié en partenariat avec Le Festival Vivant
 
(1) Institute of Medicine. Non-invasive neuromodulation of the central nervous system: opportunities and challenges: workshop summary. Bain L, Posey Norris S, Stroud C, eds. Washington, DC: National Academies Press, 2015.
 

 

North Sense

Avec cet implant, vous ne perdrez plus le nord

Certains d’entre nous ont un sens de l’orientation si peu développé qu’ils sont capables de se perdre au fond de leur jardin. Pourtant, chez certaines espèces animales le sens de l’orientation est une condition de survie. Dotées d’une véritable boussole intégrée, ces espèces sont en mesure de retrouver le nord magnétique instinctivement. Les humains ne possèdent pas ce sixième sens ; alors pourquoi ne pas le leur apporter sous forme d’implant ? C’est ce que propose la société britannique Cyborg Nest, qui s’est spécialisée dans le développement de projets faisant de nous des cyborgs. North Sense en est un.
 
L’appareil est une puce que l’on porte comme un piercing. Son système électronique vibre chaque fois qu’il détecte le nord magnétique. Le North Sense est un organe sensoriel artificiel autonome, composé de matériaux organiques compatibles et résistant à l’eau ; il fonctionne de façon autonome sans connexion internet.
 
 
Liviu Babitz, le fondateur de Cyborg Nest, souligne la simplicité extrême de son produit : « il n’a pas de bouton, sa complexité ne vient pas de l’appareil lui-même, mais plutôt ce qu’il fait à votre cerveau » déclare-t-il à Digital Trends. IL rappelle que la plupart de nos souvenirs sont aujourd’hui déclenchés par des fonctions sensorielles : l’odorat et la vue, principalement. En nous dotant d’un sixième sens, celui de notre orientation par rapport au champ magnétique terrestre, nous gagnerons de nouvelles facultés. Nos souvenirs seront aussi marqués par notre orientation sur la Terre.
 
Certains se demanderons pourquoi s’implanter cette puce alors que la plupart de nos appareils familiers comme les smartphones disposent déjà d’une fonction boussole. Liviu Babitz répond en distinguant sens et outil : « un outil est quelque chose que vous utilisez uniquement lorsque vous en avez besoin ; un sens est quelque chose qui fait partie de vous tout le temps et vous aide à construire votre réalité. Pour cette raison, North Sense doit être complètement attaché à vous tout le temps » pour que notre cerveau apprenne à utiliser le sixième sens de façon intuitive ».
 
La promesse affichée sur le site de la société fait prend des accents messianiques : « Nous croyons que si nous sentons plus, nous comprenons mieux, et nous allons vivre une expérience de vie plus profonde.  Ceci est une nouvelle ère, et les pionniers qui se joignent maintenant, vont profiter de l'expérience complète de façonner une nouvelle étape dans notre évolution : devenir un cyborg ».
 
Si l’aventure vous tente, vous pouvez précommander le North Sense pour 350 $ sur le site de la société.
 
 
Image d’en-tête : Fabio Vázquez Higueras (Quartz)
 

 

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