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neurosciences

Nouveau leadership et neurosciences : Une proposition de cohérence cognitive et émotionnelle pour les dirigeants

Le forum de DAVOS a établi une hiérarchie de qualités requises pour diriger en 2020. Il propose une cohérence cognitive et émotionnelle qui préfigure les profils des leaders transformateurs dont nous avons besoin pour construire un futur différent. Par le passé, la maîtrise de la performance économique et le contrôle qualité permettaient de garantir la pérennité des organisations, aujourd’hui, dans un monde en mutation, c’est un management collaboratif et agile, visant l’innovation disruptive en intelligence de situation, qui est la première compétence requise.

Les évolutions proposées

Voici un tableau comparatif entre les qualités requises en 2015 et leurs évolutions pour 2020. Il est issu des travaux des experts de DAVOS. La résolution des problèmes complexes reste le champion du palmarès. L’esprit critique prend la deuxième place, suivi de près par la créativité qui passe de la dernière à la troisième position. Apparaissent l’intelligence émotionnelle et la flexibilité cognitive dans le top 10 des qualités requises pour diriger, alors que le contrôle qualité et l’écoute active sortent du palmarès. Les compétences systémiques et relationnelles deviennent de plus en plus importantes. L’ensemble des talents proposés pour 2020 deviennent clairement complémentaires pour l’élaboration de stratégies visant la résolution de problèmes complexes. Cette cohérence relègue le gestionnaire manager à des niveaux d’exécution, au profit de l’émergence d’une cohérence dynamique orientée vers une nouvelle forme d’agilité pour les dirigeants.
 
Tableau des qualités requises pour diriger
Forum économique de Davos 2016
 
 
Source Business-Les Échos

L’esprit critique : savoir inhiber, confronter, vérifier… Apprendre à résister à son propre cerveau

Les neurosciences cognitives nous aident à comprendre pourquoi pratiquer l’esprit critique est plus difficile qu’il n’y paraît. En effet, nous évaluons la fiabilité d’une information avec notre cerveau. Or les émotions qui nous gouvernent sont intimement liées à nos souvenirs et réciproquement. Nous sommes sous l’influence de notre passé et de nos affects. La mémoire et ses routines, les émotions et leurs stimulations sous-terraines, amènent à donner de la valeur à partir d’un référentiel dont nous méconnaissons les automatismes.
 
C’est Daniel KANEMAN qui, le premier, a démontré le rôle des modes routiniers de la pensée et de leurs impacts sur les décisions. Des chercheurs en neurosciences, comme Antonio DAMASIO, ont montré comment la mémoire se consolidait sous l’emprise des émotions. Ces processus, précieux pour la survie, sont contrariants quand il faut « prendre le temps » d’ouvrir ses perceptions à de nouveaux critères dans un monde où tout va vite.
 
Olivier HOUDÉ, professeur en psychologie du développement, conseille de travailler l’esprit critique dès le plus jeune âge, afin d’apprendre à résister à son propre cerveau. Cette capacité cognitive – dont il appelle le déclencheur « shifting » – consiste à savoir désapprendre/apprendre des modes de raisonnement qui ont structuré notre pensée. Elle impose de savoir douter de ses perceptions/raisonnements. L’activation de cette compétence cognitive s’observe à l’imagerie cérébrale. Il reste à la faire connaître largement et à la valoriser, comme essentielle. C’est ce qui est proposé par les chercheurs de DAVOS.

La créativité : conjuguer pugnacité et tâtonnements avec une âme d’explorateur

Elle passe de la dernière à la troisième place. Il est vrai que pour régler des problèmes complexes, un peu de créativité est bienvenue. De nombreux chercheurs se sont attachés à comprendre ce qui différencie les personnes créatives des autres.
 
Ekonon GOLBERG, neuroscientifique Américain, a montré le rôle des deux hémisphères. La pensée créative exige la mobilisation de deux styles cognitifs. L’un, contrôlé par les schémas mentaux classiques, l’autre, donnant accès à une expérience non filtrée du monde qui nous entoure. Les personnes créatives résolvent les problèmes en articulant leurs connaissances acquises sollicitant plutôt l’hémisphère gauche, avec des explorations sollicitant plutôt l’hémisphère droit. Elles mobilisent leur cortex préfrontal, au détriment des zones routinières logées à l’arrière du cerveau.
Pour Dean Keith SIMONTON, professeur de psychologie à l’Université de Californie, les fortes capacités créatives sont associées à la désinhibition créative, c’est-à-dire à la capacité à oser remettre en cause les croyances/savoirs du passé. Il faut de la flexibilité cognitive et comportementale, de la tolérance à l’ambiguïté du changement. S’exercer à produire des idées de toutes natures sans les évoluer a priori, savoir opérer des allers-retours, revenir au point de départ pour prendre un nouveau chemin sans s’entêter, rester pugnace et s’aventurer sur des territoires inconnus… Bref, avoir une âme d’explorateur qui n’a pas peur de tâtonner en recherchant des innovations.

Les deux nouveaux entrants : l’intelligence émotionnelle et la flexibilité cognitive vont bien ensemble

Développer l’intelligence émotionnelle reste un défi pour notre société normative. L’autorisation sociale d’être un humain « simplexe », comme le qualifie le neurophysiologiste Alain BERTHOZ, collaborant harmonieusement avec des humains « simplexes » ne peut s’acquérir que par une évolution de la connaissance de soi. Le cerveau s’est développé de sorte à pouvoir anticiper les conséquences d’une action, projetant sur le monde ses préperceptions, ses hypothèses et ses schémas d’interprétation. Pour ce faire, l’évolution a trouvé des solutions pour simplifier la complexité. Nos processus mentaux en sont le fruit.
Chercher des motivations plus profondes que le pouvoir hiérarchique et la pensée conforme est un art qui exige de savoir interagir dans des modes relationnels interdépendants. Ils impliquent l’acceptation des différences et des perturbations émotionnelles qui vont avec. Pour cela, intelligence émotionnelle et flexibilité cognitive s’accordent bien. La gestion des talents et la coordination avec les autres ne peuvent qu’en être renforcées.

Une nouvelle cohérence pour diriger les organisations

Ce tableau nous propose une nouvelle cohérence managériale. La sortie du TOP 10 du contrôle qualité ne dit pas qu’il n’est plus important. Il fait partie des savoir-faire acquis par l’organisation et doit être délégué à chaque acteur du système. L’écoute active est une qualité de niveau opérationnel, qui ne justifie pas une place dans ce dispositif. Les nouveaux leaders transformateurs ont besoin d’être dans une dynamique adaptée à des environnements mutants. Intégrer de nouvelles solutions, qu’elles soient technologiques, sociologiques ou managériales, demande d’être focalisé sur des objectifs diversifiés, dans une interaction collaborative avec l’environnement humain, social et économique.
 
La capacité à faire des liens entre différents domaines/compétences et à remettre en cause les acquis sont donc les compétences clés pour ces dirigeants curieux et agiles. Louis Pasteur nous avait prévenus : « La chance ne sourit qu’aux esprits bien préparés ». Dédié aux chercheurs, cet adage vaut maintenant pour ceux qui prétendent inventer de nouvelles façons d’orchestrer les mutations en cours dans un co-leadership agile et mobilisateur.
 
 
 

 

cerveau agile

Activer ses talents vers de nouveaux univers grâce à une meilleure connaissance du cerveau humain

Une nouvelle page s’écrit. Nous allons vers un futur en mutation. Les situations que nous avons à résoudre sont toujours plus complexes. Nos compétences sont challengées. Activer de nouveaux talents dans ce contexte demande un effort cognitif et émotionnel. Mais la nature est bien faite, ou plutôt, la science vient à notre secours. La connaissance du cerveau nous permet de mieux comprendre comment développer une plus grande agilité cognitive et émotionnelle.

De nouvelles compétences requises

Se projeter dans un futur différent demande aussi de savoir utiliser de nouvelles ressources. Cela amène à développer des compétences différentes qui feront les performances de demain. La connaissance des fonctionnements du cerveau humain fait partie du bagage à posséder. Pourtant ce n’est pas toujours facile. Car découvrir les fonctionnements cérébraux nous enlève quelques illusions et nous n’avons pas toujours envie de les connaître. À la base de notre anatomie cérébrale complexe sont la connectivité et la flexibilité. S’atteler à la découverte de ces mystères interpelle certains sur leurs croyances. Ces connaissances se mettent en concurrence avec les représentations acquises dans un passé où le cerveau « n’existait pas ». Imaginer des futurs différents, s’engager dans la fabrication de nouvelles compétences individuelles et collectives, demande donc de s’engager dans la découverte de l’univers cérébral.

De nouvelles connaissances sur nos agilités cérébrales

De bien meilleures connaissances sur notre « cerveau », ses limites et ses marges de manœuvre sont accessibles. Encore faut-il prendre le temps de les assimiler. Notre cerveau dispose de flexibilité neuronale, certes, mais croire qu’il pourra faire siennes ces nouvelles connaissances en un clin d’œil, c’est méconnaître la puissance des vieux automatismes qui l’habitent. S’approprier un nouveau savoir demande de passer par différentes étapes : mobiliser suffisamment son attention, ou dit autrement, la lecture ne suffit pas. Passer par un engagement actif, se mettre au boulot pour faire des liens entre sa pratique actuelle et les apports. Passer par une étape de feed-back, car le cerveau a besoin de l’essai-erreur pour assimiler. C’est par l’expérimentation sur le terrain que l’intégration se fera. Consolider, avec du temps, de la répétition et du sommeil, pour que l’intégration soit efficiente. Savourer le plaisir de l’assimilation qui s’opère, avec l’émergence de nouvelles idées et l’envie d’innover.

Activer les talents vers de nouveaux univers

À l’époque des brèves et de la surinformation anecdotique, l’assimilation est un vrai défi pour l’être pressé. Nous sommes le fruit de quarante ans de progrès incrémentaux, nous sommes dans une période de rupture où les compétences requises et leur mode d’apprentissage sont autres. À l’époque du progrès incrémentale, nous avons développé la croyance qu’un exercice portant sur une application concrète, suffit pour disposer d’un acquis cognitif.
 
Aujourd’hui, quand il faut découvrir la complexité de notre cerveau, l’influence de ses processus sur nos décisions, le souffle nous manque. Ceux qui ont été formés essentiellement à l’assimilation de savoir reproductif à l’identique, trouvent le chemin insurmontable. Ceux qui ont développé un profil concepteur-réalisateur voient cette situation comme des opportunités d’apprendre, pour eux, la route s’avère joyeuse. Pour tous, ce qui est en jeu c’est d’apprendre en faisant, de s’approprier les choses en essayant, de tenir le cap avec pugnacité sans demander la garantie du savoir clé en main. Se faire le cadeau de l’agilité cognitive et émotionnelle passe par un projet de mise en route d’un apprentissage agile.
 
Voir 3 vidéos d’interviews sur le Mémoire du Futur donnés à l’Institut International de Prospective sur les Écosystèmes Innovants – Lille le 26 septembre 2016.
 

 

neurosciences appliquées

Agile, vous avez dit agile ? Acquérir un nouveau niveau d’agilité pour manager les ruptures

Gagner en agilité décisionnelle est un préalable à l’élaboration de stratégies disruptives. L’excès de confiance dont nous créditons nos processus mentaux est aujourd’hui démontré (salué par deux prix Nobel, un d’économie, un de psychologie). Dans un contexte de mutation, l’ignorance de notre ignorance sur les fonctionnements cognitifs, émotionnels et mimétiques n’est plus possible. La compréhension des impacts de nos compétences cérébrales sur nos décisions permet de mieux mesurer les cécités et les biais qu’elles produisent.

S’extraire de l’illusion de la maîtrise

Aborder la complexité cérébrale, mieux connaître les mécanismes puissants des habitudes cognitives routinières permet d’envisager d’accepter que nous nous leurrions lorsque nous croyons être « objectifs ». Le corps humain avec son organe cérébral interconnecté est une entité biologique complexe, agie par ses héritages et ses apprentissages. Les recherches en psychologie cognitive de Daniel KAHNENAM et TVERSKY mettent en lumière les biais décisionnels générés par nos mécanismes cérébraux. CHABRIS et SIMONS interpellent sur les performances dont nous nous créditons, à tort, et sur les cécités produites par nos systèmes attentionnels. Les neurosciences, par leurs explications, permettent de comprendre pourquoi nous ne pouvons changer ces phénomènes par le seul pouvoir de la volonté. Après avoir pris conscience du challenge, il convient d’adopter des stratégies de désapprentissage/apprentissage grâce à des modalités rigoureuses et diversifiées.

Apprendre à ouvrir ses perceptions et à diriger son attention vers de nouveaux territoires…

L’ouverture à de nouveaux savoirs fait partie du chemin. Trop d’innovations scientifiques, technologiques, économiques nous assaillent pour imaginer que nous allons nous en tirer sans rien changer de nos représentations de la « réalité ». L’histoire que nous nous racontons est à revisiter, comme lors d’un divorce ou d’une rupture amoureuse nous avons à changer de projet. Cela n’est possible qu’en regardant le monde autrement, en utilisant de nouveaux modèles-supports pour la réflexion. En intégrant une large diversité de points de vue, et en élaborant de nouvelles modalités d’explorations multicritères, fondées sur des multi-compétences en interaction. Si nous méconnaissons les limites de notre cerveau « rationnel », nous sous-estimons encore ses capacités créatives. Par exemple, les complémentarités des intelligences multiples, décrites par GARDNER, la connectivité cérébrale développée par les génies créatifs, les espaces offerts par la méditation…offrent des nouvelles ressources à explorer. Écrire une nouvelle histoire oblige à perturber l’ancienne en s’ouvrant sur de nouvelles perspectives positives.

Prendre conscience du rôle des émotions et des conséquences des états d’âme

Notre cerveau est hyper connecté, nous dit Hugues DUFFAU, neuroscientifique de renom. Les zones émotionnelles influent sur tous les registres de nos perceptions et de vos évaluations. L’ambiance, les états d’âme fluctuant dans les organisations, colorent les appréciations des uns et des autres. La motivation et l’énergie produites sont dépendantes du système neurobiologique de chacun. Si le « système de récompense » logé au fond du cerveau ne trouve pas son compte dans l’aventure, il risque de transformer vos ressources vives en corps mort. Rendant ainsi l’innovation laborieuse. Si le bonheur au travail est un discours qui peut manquer de réalisme pour certains, l’engagement, c’est maintenant prouvé, dépend largement de l’interaction entre la personne et son environnement. Si le challenge a de la valeur pour elle, si elle trouve le moyen de se donner ou de recevoir des signes de reconnaissance, si l’ambiance est positive, elle sera plus intelligente, plus apprenante. A contrario, si elle est dans une ambiance délétère, si personne ne fait jamais de compliments, si elle ne sait pas pourquoi elle est là, elle sera moins intelligente. Et comble des savoirs biologiques, si elle est constamment stressée, cela pourra aller jusqu’à créer des atrophies neuronales coûteuses.

Accéder à un nouveau niveau d’agilité disruptive, grâce à la confrontation avec de nouveaux modèles dans l’interaction relationnelle

Prendre le risque de se connaître mieux pour pouvoir se donner de nouvelles marges de manœuvre. Si cette promesse vous rappelle celle des psys, la nouveauté est que les neurosciences inspirent des changements de pratiques décisionnelles et managériales. La complexité est en nous, mieux la connaître aide à en utiliser sa puissance. Se donner les moyens de fonctionner autrement pour découvrir autre chose. Les évolutions de toute nature invitent à un futur différent. Rénover nos représentations du « cerveau » et en tirer les conséquences permet de prendre des décisions autrement.
 
 
www.lecerfthomas.com
 

 

mémoire du futur

Mobiliser la mémoire du futur - Comment vision, ouverture perceptive et émotions sont liées

Qu’est-ce que la mémoire du futur ? C’est la mémoire qui nous projette dans l’avenir. Cette mémoire prospective a la particularité d’avoir besoin d’informations acquises dans le passé ou le présent – ce qui revient au même – afin qui nous puissions imaginer des hypothèses sur les futurs probables. Or, depuis de nombreuses années, le futur s’est contenté de progrès incrémentaux. La plupart d’entre nous n’a pas été formée à cet exercice dans un contexte de ruptures. Aujourd’hui, elles sont partout, ruptures économiques, technologiques, culturelles… Une nouvelle vigilance est de mise si nous ne voulons pas que nos émotions nous bouchent l’horizon.

Un fait anatomique avec des conséquences émotionnelles

Notre cerveau s’est modelé dans le passé, au fil de nos apprentissages. Autodidacte par nature, il sait évoluer tout seul, que nous le voulions ou non. Les neurones se mettent en liens et apprennent à s’activer automatiquement, créant de solides routines cognitives. Les apprentissages se font en associant connaissance et contexte, reconnaître sa boulangère dans le métro est beaucoup moins facile que dans la boulangerie ! Lors des périodes de fortes mutations – environnementales – technologiques – collaboratives accompagnées de leur cortège d’instabilités économiques et sociales, chaque personne va vivre des émotions en références « à ce qu’elle a en elle » et à la façon dont elle perçoit le contexte. La limite de ses connaissances la rend vulnérable aux manipulations de ceux qui ont intérêt à jouer sur ses peurs afin d’acquérir du pouvoir.

Une mémoire prospective plus ou moins « musclée »

Nous avons tous une mémoire du futur. Elle peut être béquillée par un agenda, savoir ce que je fais demain, la semaine prochaine, etc. Elle est à l’œuvre quand nous achetons une maison – toute faite pour ceux qui ne sont pas sûrs des talents de leur imagination, à partir des plans d’un promoteur pour ceux qui ont plus d’expérience, avec un architecte pour les imaginatifs intrépides, capables de se voir vivre dans un espace qui n’existe pas encore. Chaque personne dans le feu de l’action est soumise à ses routines cognitives, c’est grâce à cela qu’elle peut réagir au quart de tour. Mais c’est aussi à cause d’elles qu’elle peut manquer d’imagination. Lorsque nous voulons changer de cap, stimuler l’innovation, inventer de nouveaux modèles, il faut « nourrir » notre cerveau d’éléments afin de pouvoir élaborer une vision, une intention qui ait du sens dans le contexte en évolution. La mémoire du futur devient stratégique.

Innover, transformer, demande de savoir douter, mais également de l’ouverture perceptive et de la sécurité émotionnelle

Dans la vie professionnelle, l’expert utilise sa mémoire pour faire des prédictions de résultats. A partir de la problématique « si, alors », il opère un rappel mnésique des différentes situations rencontrées afin de faire des hypothèses. Au cours de leurs travaux de recherches, CHABRIS & SIMONS démontrent que les experts savent, mieux que les non experts, douter de leurs hypothèses. Les béotiens sont souvent très sûrs d’eux. Le paradoxe qui apparait dans ces études étant que moins l’on sait, plus l’on croit savoir. Les experts d’un domaine savent qu’ils peuvent se tromper, car ils savent que leur compétence est évolutive, ils ont appris à mettre en lien de nouvelles informations avec leurs connaissances intégrées. Dans les contextes changeants, l’impression de savoir est une illusion qui peut coûter cher. Un travail d’ouverture des perceptions, avant de se projeter dans le futur, est une nécessité cognitive et émotionnelle. Car celui qui n’a pas de vision a le choix entre le déni de son ignorance, ou la peur et la colère en réaction aux difficultés qu’il n’aura pas anticipées. Aujourd’hui les ruptures de toutes natures confrontent ceux qui n’ont pas compris les nombreuses perturbations émotionnelles improductives que vit le sujet sans perspectives. Si j’envisage le futur à partir d’un point de vue égocentré, empêtré dans les reliquats du passé, sans mouvement évolutif, je risque de ne vivre que des pertes. Alors, la nostalgie prend le pouvoir sur l’intelligence.

Le paradoxe de l’ère de l’information

Le paradoxe de notre époque est qu’il n’y a jamais eu autant d’informations disponibles alors que nous avons à redécouvrir notre ignorance. Ignorance du fonctionnement de notre cerveau, des avancées technologiques, des nouvelles technologies… des découvertes de toute nature qui vont transformer nos sociétés. Pour que l’information soit utile à la vision, il faut un travail d’appropriation et de mise en perspective. L’illusion d’avoir la connaissance sans effort par un accès facile à l’information est un leurre dangereux. Nous sommes issus d’une époque de survalorisation des savoirs acquis de façon académique, nous entrons dans celle de l’ouverture à la découverte de ce que nous ne savons pas. Les neurosciences en premier lieu en attestent l’étendue. Alors, au moins dans les entreprises, transformons-nous en explorateurs afin de mettre au jour de nouveaux territoires et aidons chaque collaborateur à construire sa mémoire du futur de façon dynamique et mobilisatrice.
 

 

cerveau

Hervé Chneiweiss : matière grise, matière à penser

Il est dit du cerveau qu'il est l'objet le plus complexe de l'univers. Rien n'est moins sûr, mais il reste un véritable mystère pour les chercheurs. Entre mythes et découvertes, Hervé Chneiweiss, neurologue et neurobiologiste, nous donne les clés afin de mieux comprendre ce qu'on a dans le crâne.
 
Les mains se lèvent dans l'amphi. Les nombres fusent : 10 %. 15 %. Quelques ambitieux montent jusqu'à 20 ou 30 %. D'autres petits malins tentent l’extrême opposé : 5, 3, voire 2 %. Mais quel est l'enjeu de cette étrange enchère ? Une question, posée par Hervé Chneiweiss, invité le 9 mars dernier à l’École Boule dans le cadre du cycle Les BOULLIMICS. La question était la suivante : quel pourcentage de notre cerveau utilisons-nous ? 
La légende veut que nous n'utilisons qu'un dixième des capacités de notre cerveau. Mais si Hervé Chneiweiss, neurologue à l'hôpital de la Pitié-Salpétrière et directeur de recherche du laboratoire Neuroscience Paris Seine, pose la question, c'est qu'il y a un piège. Finalement, quelqu'un dans le public s'élance : « 100 % » !
« Enfin quelqu'un de réveillé, répond malicieusement le chercheur. Vous autres, avec vos 30 %, vous êtes dans le coma. »

Les « neuromythes », ces idées reçues sur le cerveau

Penser, parler, marcher ou même rester assis sont autant de tâches qui requièrent la totalité de notre cerveau. Même durant le sommeil, notre cerveau n'est pas moins actif que lorsqu'il est réveillé. Il travaille juste sur des tâches différentes. Pensez-y la prochaine fois qu'on vous qualifie de rêveur.
Cette idée reçue sur le cerveau n'est pas la seule en circulation. Ces « neuromythes », comme les appelle Hervé Chneiweiss, véhiculent des représentations fantaisistes sur les 1,5 kg de matières grises que nous avons tous dans le crâne. 
 
 
Cependant, d'après le chercheur, les neurosciences représentent à elles seules un septième des publications scientifiques mondiales, et les maladies neurologiques, de la migraine jusqu'à l’Alzheimer, comptent pour un tiers des dépenses de santé en France. Ainsi, mieux comprendre notre cerveau relève autant de l'enjeu scientifique que sociétal. Cela passe également par la déconstruction des « neuromythes » qui s’entretiennent au sein du public.
 
Beaucoup de ces mythes nous parviennent de la tradition cartésienne. L'être humain est un être rationnel, qui a conscience de ce qu'il fait. Et le cerveau serait justement l'antre de la conscience. Cependant, une quasi-totalité des processus gérés par notre cerveau sont en réalité inconscients. Nos rythmes ou notre posture, par exemple, sont automatiquement gérés par notre cerveau, et non commandés volontairement par notre conscience. Jusque-là ça peut aller. Mais c'est aussi le cas pour une autre fonction essentielle de notre cerveau, la prise de décision.

Des décisions inconscientes

C'est du moins la conclusion de Benjamin Libet suite à son expérience datant de 1983. Placés devant une horloge, les sujets de l'expérience avaient pour consigne d'appuyer sur un bouton, au moment de leur choix, afin d'arrêter celle-ci. Ils devaient juste retenir l'emplacement de l'aiguille de l'horloge au moment où ils avaient pris la décision d'appuyer sur le bouton. En même temps, des électrodes étaient placées sur leur crâne afin de suivre leur activité cérébrale. 
 
Les résultats de l'expérience de Libet, qui ont depuis était mesurés des centaines de fois, montrent que l'aire du cerveau chargée de préparer le mouvement est activée une à quatre secondes avant que les sujets prennent consciemment la décision d'appuyer sur le bouton. Ou comme le résume Hervé Chneiweiss : « Votre cerveau sait ce que vous allez faire avant que votre conscience sache ce que vous allez faire. »
 
Au-delà des considérations philosophiques (le libre arbitre existe-t-il ?) ou éthico-légales (sommes-nous responsables de nos actes ?), cette découverte semble néanmoins réfuter une certaine vision dualiste entre le corps et l'esprit. Bien que le rôle de la conscience reste méconnu auprès des neurobiologistes, il est de plus en plus certain que celle-ci n'est pas indépendante du corps, mais bien au contraire un produit de notre cerveau. 
 
Ce dernier « passe son temps à construire une représentation, une illusion du monde cohérente avec nos sens » nous explique ainsi le chercheur. Mais plus encore, le cerveau n'est pas fixe. Il se reconstruit et se réinvente constamment. Il détruit et recrée des connexions au fil de notre existence. Cette propriété, les neurobiologistes l'appellent la plasticité du cerveau. Votre cerveau ne ressemble ainsi absolument pas au cerveau que vous aviez il y a dix ans. Cette capacité au perpétuel changement est au cœur du processus d'apprentissage ou de stockage de l'information, plus couramment appelée la mémoire.

Des faux souvenirs pour comprendre notre mémoire 

En informatique, la plus petite unité de mémoire est le bit, qui peut prendre deux états, 0 ou 1. Concrètement, ce bit prend la forme d'un transistor, qui laisse ou non passer un courant électrique. En ce sens, il a un rôle similaire à la synapse, la zone fonctionnelle qui relie deux neurones entre eux. En conservant cette analogie, notre cerveau stockerait à un moment donné pas moins de 200 exaoctets de données. Il faudrait donc 200 millions de disques durs de 1 téraoctet pour sauvegarder les données contenues dans un cerveau à un instant donné, soit plus que toutes les données numériques actuellement disponibles.
 
L'image du disque dur est parlante. Elle est pourtant éloignée de la réalité. Nos souvenirs ne sont pas gravés dans notre cerveau sans être altérés, comme c'est le cas d'un film sur un ordinateur. Afin de mieux comprendre la forme que prennent nos souvenirs, il faut revenir sur les travaux de l'équipe de Susumu Tomigawa, du Massachusetts Institute of Technology (MIT, Etats-Unis) et prix Nobel de médecine en 1987. 
 
Dans une expérience qui date de 2012, Tomigawa et ses collègues ont placé des souris dans une cage dans laquelle elles recevaient de légères décharges électriques, leur apprenant ainsi un comportement de peur. Ils ont ensuite identifié les neurones activés lors de ces décharges. Ces neurones, situés dans l'hippocampe, ont alors été génétiquement modifiés afin d'être activables par un type de lumière particulière, grâce à une fibre optique directement implantée dans le cerveau. 
Dès lors, juste en éclairant ces neurones, il est possible de susciter un comportement de peur chez les souris. Même lorsqu'elles sont placées dans un environnement différent qui ne leur rappelle en rien la première cage où elles ont reçu les décharges électriques. Les souris ont eu de faux souvenirs.
La mémoire apparaît ainsi comme issue d'un processus dynamique et manipulable. Elle est constituée d'assemblages de neurones, de circuits qui codent pour certains souvenirs. À différents assemblages de neurones s'associent également différents types de mémoires, au nombre de cinq : 
- la mémoire de travail, à court terme ;
- la mémoire sémantique, qui gère nos savoirs et nos connaissances ;
- la mémoire épisodique, liée aux événements autobiographiques ;
- la mémoire procédurale, permettant les automatismes inconscients (comme lorsqu’on fait du vélo ou du tennis) ;
- la mémoire perceptive, liée au sens. 
 
Hervé Chneiweiss explique que « c'est cette alchimie de mémoires qui forment notre expérience personnelle ». Les émotions se mélangent aux sens. Les gestes s'associent aux connaissances. L'odeur d'une madeleine évoque l'enfance à Guermantes, l'amour d'une grand-mère.

Quand le cerveau fait ses premiers pas

L’œuvre de Proust décrit brillamment à quel point l'enfance joue un rôle prépondérant dans notre manière d'appréhender le monde. Il faut en effet attendre jusqu'à nos vingt ans avant que notre cerveau arrête de se développer. Cette lenteur de développement est unique au sein du règne animal. Alors que la plupart des mammifères sont indépendants en quelques mois, un bébé humain du même âge ne pourra pas faire grand-chose tout seul. Pour cause, l'immaturité de son système nerveux. Par exemple, la myéline, une couche isolante enrobant les fibres nerveuses, est très peu présente à la naissance. Pourtant, elle se révèle essentielle à la bonne connectivité du cerveau, augmentant la vitesse de l'influx nerveux. C'est pour cette raison qu'un nouveau-né ne peut pas marcher.
Il n'empêche, un certain nombre de propriétés nerveuses sont présentes dès la naissance. Le cerveau d'un nouveau-né est ainsi capable de distinguer des sons ou des formes, ou encore de dénombrer des événements dans l'espace et dans le temps. Cette combinaison de propriétés innées et acquises est à la base du fonctionnement du cerveau, et pas uniquement humain.
Mais ce qui distingue le cerveau humain du cerveau animal, au-delà d'être le plus puissant dans sa capacité à traiter l'information, est justement qu'il est humain. Non seulement, notre cerveau reconstruit et anticipe à chaque instant une représentation du monde, mais « notre cerveau humanise le monde », insiste Hervé Chneiweiss.

Un cerveau qui humanise le monde

Des neurobiologistes ont ainsi montré à des étudiants un film d'animation au cours duquel deux triangles et un cercle bougent sur l'écran. Lorsque les chercheurs demandaient ensuite aux étudiants ce qu'ils avaient vu, ils racontent alors l'histoire d'un méchant grand triangle qui veut manger un gentil petit triangle protégé par un courageux cercle. Pourtant, s’ils demandent la même chose à des sujets ayant des lésions à l'amygdale, le centre des émotions, ceux-ci répondent avoir vu deux triangles et un cercle en mouvement. « Notre cerveau n'est pas capable de percevoir des événements sans leur injecter une valeur anthropomorphisée ou socialisée » commente Hervé Chneiweiss. 
 
 
À partir du quatrième mois, le fœtus peut déjà discerner des lumières du monde extérieur, et dès le sixième mois, percevoir des sons. Il n'existe pas un humain qui n'ait pas été dans un contexte social et humanisé. Notre biologie nous offre la possibilité d'un cerveau, mais celui-ci ne sera humain que dès lors qu'il sera confronté à d'autres humains, à leur culture et leur société. En ce sens, « un cerveau humain n'existe pas hors d’un bain d’humanité » conclut le neurologue. Ce sont les autres qui forgent nos compétences : nos performances n’émergent que dans l’interaction.
 
Cet article a été originellement publié le 23 mars 2016
 
 

 

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