Neurosciences appliquées

La fable du piratage des implants mnésiques

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Doit-on avoir peur des implants mnésiques ? Une étude récente, dont UP’ s’est fait l’écho, fait état de cyber attaques possibles sur notre mémoire. Jean-Gabriel Ganascia, chercheur en intelligence artificielle, livre ici une tribune qui remet les craintes légitimes que nous pouvons avoir à leur juste place.
 
L’appropriation à distance des technologies neurocognitives par des cyber-délinquants engendre d’effarantes dystopies dignes de celles présentées dans la série télévisée britannique Black Mirror ! À ce propos, on raconte que, grâce aux progrès actuels des implants neuronaux, nos mémoires vont bientôt être accessibles de l’extérieur à des dispositifs électroniques grâce auxquels on téléchargera dans nos cerveaux des connaissances, sans nécessiter d’efforts personnels. Nous n’aurons plus à apprendre les tables de multiplication, les verbes irréguliers anglais ou les déclinaisons latines : il suffira d’appuyer sur un bouton pour qu’elles se téléchargent d’elles-mêmes dans nos mémoires. Comment ne pas s’en réjouir ? En contrepartie, des personnes malfaisantes risquent d’en profiter pour nous manipuler en insérant, à notre insu, des idées fausses dans nos esprits, voire même en y effaçant des souvenirs.

LIRE DANS UP : Notre mémoire, cible potentielle de cyberattaques

Le laboratoire de la société russe KASPERSKY, spécialiste de la traque aux virus et de la protection contre les attaques informatiques, nous met en garde : selon lui, à n’en pas douter, dans une dizaine d’années au plus, ces implants mnésiques, dont nous disposerons tous pour notre bonheur, seront susceptibles d’être piratés. Par soucis d’éthique, cette société se place aux avant-postes afin d’éviter le pire.
 
Cela pose deux questions : les implants mnésiques vont-ils vraiment se développer et, si oui, serons-nous vulnérables à des menaces informationnelles ?
 
Les articles faisant état des progrès scientifiques en matière d’extensions électroniques de nos mémoires internes sont rédigés par des membres d’institutions de recherche prestigieuses. Ainsi en va-t-il de Theodore Berger, ingénieur en biomédecine et chercheur en neurosciences à l’université de Californie du Sud. De même, Laurie Pycroft, chercheuse doctorale travaille au sein du Groupe de neurochirurgie fonctionnelle de la très vénérable Université d’Oxford.
 
Nous devrions donc nous incliner devant ces autorités qui par leur statut, apparaissent incontestables. Pourtant, la lecture des articles qu’ils ont rédigés à destination du grand public laissent songeur : en effet, nous n’y voyons pas beaucoup de preuves empiriques qui justifient leurs affirmations. De plus, en fouillant sur le web, on apprend qu’ils ont partie liée avec des instituts de promotion de transhumanisme. De même, on peut douter de la pertinence des propos de la société KASPERSKY, car il est difficile d’imager les vulnérabilités de dispositifs informatiques qui n’existent pas encore.
 
La question n’est donc pas, et ne sera peut-être jamais celle des risques de manipulation à distance de très hypothétiques implants mnésiques par des pirates. En revanche, si ceux-ci devaient voir le jour, il y aurait plus lieu de craindre les industries qui les fabriquent, car nous serions soumis à l’arbitraire de leurs décisions, que des pirates imaginaires. Enfin, pour l’heure, la manipulation de nos esprits ne tient pas à d’illusoires dispositifs neurocognitifs, mais à de réelles manipulations de l’information par la diffusion massive d’infox — c’est-à-dire de Fake News — dont la légende des implants mnésiques est une excellente illustration.
 
Jean-Gabriel Ganascia, chercheur en intelligence artificielle et professeur au laboratoire d’informatique de l’université Paris 6, Membre du Conseil Scientifique de l’Observatoire B2V des Mémoires (1), Président du comité d’éthique du CNRS (COMETS) et membre de la CERNA (2), auteur de nombreux ouvrages de référence (3),
 
(1) L’Observatoire B2V des Mémoires : véritable laboratoire sociétal, sa vocation est multiple mais ses principaux objectifs sont de soutenir la recherche et de diffuser la connaissance pour favoriser la prévention. L’observatoire pose les enjeux dans la mémoire de notre société et initie la réflexion sur des recherches prospectives liées aux mémoires (artificielle, individuelle, collective..).
Ce conseil scientifique propose de diffuser la connaissance autour de la mémoire humaine avec des apports pluridisciplinaires grâce à la contribution d’éminents spécialistes qui sont sollicités ponctuellement que des thématiques spécifiques telles que la nutrition, la musique, le langage, le rêve…, dont Francis Eustache, Jean-Gabriel Ganascia, Hélène Amieva, Bernard Stiegler, Robert Jaffard, Catherine Thomas-Antérion, Denis Peschanski.
Tous, se retrouvent au carrefour de différentes disciplines : neurosciences, sciences humaines, sciences sociales, philosophie, histoire, nouvelles technologies.
(2) CERNA : Commission de réflexion sur l’Ethique de la Recherche en sciences et technologies du Numérique d’Allistene
(3) -Le mythe de la Singularité : faut-il craindre l’intelligence artificielle ?, éditions du Seuil, Collection     Sciences Ouvertes, 2017
- L’intelligence artificielle : vers une domination programmée ?, éditions du Cavalier Bleu, 2017.
- Le temps des robots est-il venu ? Découvrez comment ils transforment déjà notre quotidien (avec J. Braly), éditions Quae, 2017
 

 

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