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Le changement climatique c’est aussi un problème de santé

Climat et santé
A quelques semaines du lancement de la COP 21, l'Association Santé Environnement France (ASEF) s'est intéressée aux effets du réchauffement climatiques sur notre santé. Pour le professeur Jean-François Toussaint, membre du Haut Conseil de la santé publique, qui travaille sur les questions d'adaptation au changement climatique, le changement climatique va provoquer sans aucun doute de nouveaux problèmes de santé, y compris sous nos latitudes où des maladies liées au climat vont apparaître ou réapparaître.
 
Selon l'association, les français devraient être sérieusement  impactés sur le plan de leur santé par le changement climatique. Le rapport qu’elle publie pointe quatre risques majeurs de santé publique : le retour des maladies infectieuses, les maladies respiratoires, les risques dermatologiques et les allergies. Pour affirmer cela, l'ASEF s'appuie sur une solide bibliographie ainsi que sur l'interview du Pr Jean-François Toussaint, Président du groupe d'experts du Haut Conseil de la Santé Publique sur les impacts sanitaires de la stratégie d'adaptation au changement climatique. L'occasion de rendre visible et palpable un changement climatique aussi  insaisissable qu'incontournable.
 
"Le changement climatique, on a encore un peu de mal à croire qu’on va y échapper… Un peu comme le fumeur qui se dit qu’il ne tombera jamais malade, parce que ça fait longtemps qu’il fume et qu’il ne lui est toujours rien arrivé… Et pourtant. On le constate déjà, en tant que professionnels de santé, nous observons déjà des conséquences sur la santé de nos patients" explique le Dr Pierre Souvet, Président de l'ASEF.
 
Le retour des maladies infectieuses
 
Le rapport de l’ASEF établit clairement que les conditions météorologiques influent fortement  sur  les  maladies  infectieuses, celles notamment  qui se transmettent par l’eau ou par les moustiques. Il est quasi certain que le changement climatique va allonger la saison de transmission de certaines maladies et modifiera sans doute leur répartition géographique. L’arrivée récente du moustique tigre dans le sud de la France, favorisé notamment par le contexte thermique en est peut-être un premier exemple.
Porteur de la maladie de la dengue et du chikungunya, il s’implante chaque année dans deux nouveaux départements plus au Nord. Certaines études montrent que l’Europe entière pourrait être colonisée d’ici quelques années.
 
 
Pour le Professeur Jean-François Toussaint cette arrivée du moustique tigre doit plutôt être envisagée comme un retour : « Il fait partie de nombreuses maladies ré émergentes. On a connu dans les grandes régions marécageuses de France, les Dombes par exemple, des périodes où le paludisme était présent. On peut très bien concevoir d’avoir une région en métropole qui présente des marais (ou autres points d’eau stagnante), et des conditions climatiques favorables au développement du palu. Evidemment, ce n’est pas à court terme, mais plutôt à l’horizon du siècle. Néanmoins, il faut s’y préparer ».
 
Mais les maladies portées par le moustique tigre ne sont pas les seules à craindre. Le Haut Conseil de la Santé Publique a établi une liste non-exhaustive des maladies infectieuses dont la virulence et la gravité pourraient être modifiées en France, par le changement climatique. Parmi elles : la fièvre à virus West Nile, la leishmaniose, la borréliose de Lyme ou encore le paludisme. Le West Nile est un virus porté par les oiseaux qui peuvent le transmettre aux mammifères (principalement hommes et chevaux) grâce aux moustiques. Quelques cas humains et équins ont été décrits depuis les années soixante dans le sud de la France. Le nombre de cas repérés en France reste cependant   peu   élevé   pour   le   moment. La leishmaniose, elle est très répandue dans le sud de la France. Transmise principalement  aux  chiens  par  les  piqûres de petits insectes appelés phlébotomes, elle est également transmissible à l’homme. Une vingtaine de cas humains sont signalés tous les ans. L’augmentation des précipitations, des températures et de l’humidité pourraient favoriser le développement de cette maladie.
 
La borréliose de Lyme, quant à elle, est une maladie  infectieuse,  non  contagieuse, causée  par  une  bactérie  et  transmise à l’Homme  par  piqures  de  tiques  infectées. Elle s’exprime par diverses manifestations dermatologiques, neurologiques, articulaires et plus rarement cardiaques ou ophtalmiques. Les tiques étant très sensibles aux  variations  climatiques  saisonnières,  il est probable que les futurs changements climatiques qui se produiront en Europe faciliteront la propagation de cette maladie. Enfin,  le  paludisme,  une  maladie  due  à des parasites transmis à l’homme par des moustiques infectés, est fortement influencé par le climat. En effet, lorsqu’il fait plus chaud, les moustiques porteurs des parasites responsables de la maladie se multiplient et développent leurs capacités infectieuses plus rapidement. 
 
Pour le professeur Toussaint cette menace est sérieuse. Il explique que « Le champ des maladies infectieuses est vaste. D’abord, il y a toutes celles que l’on ne connait pas encore, et ensuite celles qui pourraient se développer. Au cours des trente dernières années, on en a vu un grand nombre entrer dans notre quotidien sanitaire et médical. Ce sont des sujets, que l’on ne connait pas bien, et dont on anticipe assez mal les transformations. Par contre, ce que l’on observe bien, c’est l’augmentation des résistances. De par la simple utilisation des antibiotiques, des antiviraux ou encore des pesticides, les résistances se propagent et se transmettent extrêmement rapidement. C’est un des mécanismes d’adaptation du vivant, qui était d’ailleurs noté dès l’origine par Fleming lui-même au moment où il a découvert la pénicilline, premier antibiotique ».
 
Les maladies respiratoires liées à la pollution atmosphérique
 
Autre risque de santé publique, celui lié à la pollution. Pour l’AFSA, l’augmentation de la température moyenne et des pics de température extrême vont accentuer  la  pollution atmosphérique. Et  chacun  le  sait,  la  pollution  de  l’air est  très nocive pour notre santé. Elle affecte notre système respiratoire en favorisant l’asthme, les rhinites, voire même le cancer du poumon.  En  octobre  2013,  elle  a  même été classée comme cancérigène  certain pour l’homme par l’OMS. Mais notre système cardiovasculaire en pâtit aussi. Les pathologies les plus fréquentes sont l’infarctus du myocarde et les accidents vasculaires cérébraux (AVC).
 
 
Pire, la pollution de l’air peut même augmenter le risque de mortalité prématurée. Sous l’effet de la chaleur, on prévoit une augmentation,  des émissions de composés organiques volatils, mais aussi plus de pollens.  C’est surtout la saison estivale qui s’annonce compliquée avec notamment une augmentation des émissions de particules fines liées à la hausse des températures  combinée  à une  baisse  des événements pluvieux. Or chaque année, on estime que les particules sont à elles seules à l’origine de 42 000 décès prématurés en France.
 
Enfin, deuxième fléau des étés à venir : l’augmentation des pics de pollution à l’ozone. L’ozone est un polluant qui se forme dans l’air sous l’effet du rayonnement solaire par transformation chimique de polluants  primaires.  C’est  un  gaz  irritant pour les yeux et l’appareil respiratoire. Il peut ainsi favoriser les toux sèches, les crises d’asthme ou la diminution de la fonction pulmonaire. Les prédictions indiquent qu’à l’échelle européenne, la France se trouverait fortement touchée par l’accroissement des concentrations : le dépassement des seuils d’information et d’alerte serait par conséquent beaucoup plus fréquent. La persistance des épisodes d’ozone augmenterait également. Les fortes concentrations d’ozone de l’été 2003 pourraient ainsi devenir une situation normale à la fin du siècle. A moins que l’on ne se décide à réduire considérablement nos émissions de polluants…
 
Le changement climatique augmente-t-il notre sensibilité particulière aux particules fines ? Le professeur Toussaint répond : « On ne le sait pas encore. On subodore, on imagine. On voit quelques études qui commencent à regarder cet impact là, mais on n’a pas de certitude. Prenons les possibles effets aigus. Quel serait l’impact d’une vague caniculaire sur l’intensité de la réaction aux particules fines d’un sujet normal ? De patients souffrant de maladies respiratoires ? Difficile de répondre avec précision. Mais, ce que l’on comprend très bien, c’est qu’un pic de pollution va provoquer une agression générale de l’arbre bronchique et des systèmes vasculaires, ce qui va générer un pic de consultations aux urgences et un pic de mortalité. Ces effets sont bien connus. Est-ce que le fait d’avoir une phase caniculaire pourrait accélérer les effets des particules ? C’est fort possible. La chaleur pourrait ouvrir et faciliter les échanges au niveau alvéolaire. Les particules pourraient augmenter l’inflammation au moment où le corps est lui-même en train de se défendre contre cette chaleur pour survivre. Même si nous n’avons pas encore la certitude que ces problèmes soient synergiques, il semble tout de même que les deux ne soient pas favorables à la libre expression, si je puis dire, des capacités physiologiques ».
 
Les risques cutanés liés à l’augmentation des rayons UV
 
Dans le contexte du changement climatique, l’évolution des Ultra-Violets est incertaine. Des mesures  ont  montré  une  augmentation du rayonnement UV durant la dernière décennie.  De  plus,  des  étés  plus  longs  et une augmentation des journées ensoleillées pourraient conduire à des changements comportementaux qui  augmenteraient l’exposition de la population aux rayonnements ultraviolets.
 
 
Les principaux risques sont cutanés : cancers, brûlures, allergies, vieillissement de la peau, etc. Environ 80 000 nouveaux cas de  cancers  cutanés  sont  diagnostiqués chaque année en France. Ce nombre est en progression constante avec une augmentation annuelle de 7 %. Le mélanome représente d’ailleurs la première cause de mortalité par cancer chez l’adulte entre 20 et 40 ans. Il est lié aux expositions solaires de l’enfance. Par ailleurs, le « trou de la couche d’ozone », lié aux chlorofluorocarbones, devrait se maintenir encore au moins quelques décennies, malgré l’arrêt quasi total des émissions depuis quelques années maintenant. L’impact du rayonnement UV sur l’organisme devrait alors continuer à augmenter. Cela se traduira par la hausse au moins jusqu’au milieu du XXIe  siècle des cancers cutanés, hausse déjà perceptible dans de nombreux pays comme l’Australie.
 
La France pourrait-elle être concernée, comme l’Australie par cette augmentation des cancers cutanés ? Le professeur Toussaint reste prudent : «On pourra répondre à cette question lorsqu’on aura compris et modélisé les mécanismes des couvertures nuageuses. Certains modèles du GIEC suggèrent que le réchauffement climatique pourrait entrainer une diminution des précipitations au niveau du pourtour méditerranéen et en même temps, une augmentation des précipitations sur le nord de l’Europe, donc sur le nord de la France. On pourrait donc se trouver à cheval sur ces deux systèmes. En fonction du déplacement de ces frontières entre zones sèches et zones pluvieuses, il pourrait y avoir des zones plus éclairées. Nous serions donc plus exposés  aux rayonnements ultra-violet et donc au  risque  cutané.  Le  cancer  de  la  peau peut en être la conséquence. Globalement donc, le réchauffement climatique ne joue pas directement un rôle sur l’ensoleillement mais sur le filtre qui nous protège, c’est-à- dire la couverture nuageuse. C’est un aspect très important qui est pris en compte dans la surveillance de ces prochaines années. Le comportement doit également être pris en compte.  Si le rayonnement  solaire est plus  élevé,  mais  qu’on  se  protège  avec des vêtements par exemple, le risque sera très faible. Par contre, si on s’expose sans protection, sur la plage par exemple, alors que l’ensoleillement est de plus en plus important, le risque sera très élevé. C’est ce qui se passe en Australie d’ailleurs. L’ensoleillement est plus élevé mais l’exposition l’est aussi ».
 
La diminution de notre résistance aux allergies
 
Les polluants atmosphériques ont tendance à abaisser le seuil de réactivité allergique en accentuant l’irritation des voies respiratoires. Prenons l’ozone par exemple. Il altère les muqueuses  respiratoires et augmente  leur perméabilité, ce qui engendre une réaction allergique à des concentrations de pollens plus faibles. La pollution de l’air peut aussi démultiplier le potentiel allergisant des grains de pollens en agissant directement sur eux. Comment ? Lorsque ces derniers entrent en contact  avec un polluant,  ils se déforment et finissent par se casser en libérant des petits fragments de pollens (les allergènes) qui se dispersent dans l’air. Etant alors plus petits, ils peuvent pénétrer plus facilement et profondément dans l’appareil respiratoire.
 
 
De plus, on estime que  12 à 45% des allergies,   en   progression   significative ces dernières    décennies, seraient liés aux conditions climatiques. On peut donc  s’attendre  à  ce  que  l’augmentation de la température, les modifications des précipitations et l’augmentation de la concentration en CO2 modifient sensiblement les problèmes d’allergies liés au pollen. Ceci a d’ailleurs été montré pour le bouleau, dont le pollen renferme d’autant plus d’allergène « Bet v1 » que la température est élevée.
Pour  l’ambroisie,  Ambrosia  artemisiifolia, un réchauffement de 3,5°C entraînerait une augmentation de 30 à 50 % en allergène «  Amb  a1 ».  Enfin,  des  chercheurs  de l’université du Massachusetts ont récemment pu mettre en évidence un lien entre des taux élevés de CO2 et une augmentation de la production de pollen… De plus, sous l’effet de la chaleur, la pollinisation de certaines espèces végétales commence en moyenne 15 jours plus tôt.
 
Le rapport de l’AFSA n’est pas d’un optimisme béat mais il a le mérite de nous montrer les risques que coure notre santé du fait du changement climatique. Il est encore temps d’agir et de prendre les bonnes décisions avant que les phénomènes climatiques ne déclenchent, en plus des dégâts environnementaux, des cataclysmes sanitaires. Irréparables.
 
 
L’association santé  environnement France : Fondée en 2008 à Aix-en-Provence par les Docteurs Pierre Souvet, Cardiologue, et Patrice Halimi, Chirurgien-Pédiatre, l’Association Santé Environnement France (ASEF) rassemble aujourd’hui plus de 2 500 professionnels de santé. Reconnue d’intérêt général en mars 2010, l’ASEF travaille sur tous les sujets en lien avec la santé et l’environnement. Dans sa démarche, elle réalise des enquêtes, organise des conférences, publie des petits guides santé thématiques et répertorie toute l’actu santé-environnement sur le site internet : www.asef-asso.fr. En 2009, l’ASEF avait participé au sommet de Copenhague et avait organisé un colloque « Urgence : Santé-Climat » au Muséum d’Histoire Naturelle à Paris.
 
Jean-François Toussaint est professeur de physiologie à l’université Paris-Descartes. Cardiologue et directeur de l’IRMES (Institut de recherche biomédicale et d’épidémiologie du sport), il est Président du groupe d’experts du Haut Conseil de la Santé Publique sur les impacts sanitaires de la stratégie d’adaptation au changement climatique.
 
 

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