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L’invasion du plastique en fera le fossile de l’Anthropocène

Océan plastique
Pas de doute, pour certains scientifiques, l’utilisation à outrance du plastique pourrait changer ­– si ce n’est déjà fait - la morphologie de la Terre.  Depuis les années 50, ce matériau a pris une telle ampleur que de nombreux chercheurs, toutes disciplines mélangées, soutiennent que ce matériau restera comme un marqueur géologique de l’Anthropocène. Les conséquences sont considérables car le plastique, matériau inerte et difficilement dégradable, s’intègre de plus en plus aux sols et dans les fonds marins, produisant des conséquences catastrophiques pour la faune et la flore.
 
Nous utilisons tous dans nos cuisines du film plastique. Machinalement. Or, depuis que ce film existe, il a été produit en telle quantité qu’il y en aurait assez pour envelopper toute notre planète. Nous allons tous faire nos courses dans des supermarchés et avons pris l’habitude de repartir les bras chargés de sacs en plastique. Certes on parle de son interdiction, mais la généralisation de l’abandon de cet accessoire fétiche du consommateur est sans cesse repoussée, retardée… Nous avons tous dans nos foyers quelques bouteilles de soda ou d’eau minérale, en plastique. Ce matériau est partout. Tellement répandu qu’on ne le voit même plus.  Mais qu’en fait-on une fois utilisé ? Selon une étude de PlasticsEurope, le taux de recyclage des matières plastiques dans l’Europe des vingt-huit (plus la Norvège et la Suisse) s’élève à 29,7 % et la valorisation énergétique (ceci correspond à l’incinération de déchets avec récupération d’énergie) à 39,5 %. Seule une petite part du plastique est donc recyclée. Le reste, pour une large proportion, est rejeté dans la nature.
 
 
 

Les océans, poubelle du plastique

Les océans sont devenus la poubelle du plastique que nous rejetons. Cette matière y est tellement présente que l’on parle de « septième continent ». Un rapport récent affirme même, qu’au rythme où nous rejetons nos plastiques, il y aura bientôt plus de plastique que de poissons sur les mers du globe.
 
 
En effet, une étude du Forum économique mondial et de la fondation Ellen McArthur note que depuis la moitié du siècle dernier l’utilisation du plastique a été multipliée par vingt et « est amené à doubler encore dans les vingt prochaines années ». Selon ce rapport, la production mondiale de plastique a explosé depuis 1964, passant de 15 millions de tonnes, à 311 millions en 2014. Dans les océans, ces détritus s’agglutinent au gré des courants formant de gigantesques îles de déchets, des continents de plastique.
 
 
Ainsi dans le Pacifique nord, une zone appelée « the Great Pacific Garbage  Patch » est un véritable continent flottant de détritus plastiques. Cette zone, découverte pour la première fois par le navigateur Charles Moore, s’étend sur 3.4 millions de km2 soit une superficie de six fois la France. On y a recensé 300 000 morceaux de plastiques par km2. Une autre zone de quasiment même importance se situe dans l’Atlantique Nord. Une pollution majeure qui se transforme en véritable crime contre la faune océanique. Toutes les régions sont concernées, même celles qui sont très éloignées des côtes. C’est le cas des îles Midway, un petit atoll du Pacifique éloigné du continent le plus proche de plus de 2000 milles marins. La population des albatros qui y vivent perdent la vie par dizaines de milliers, confondant les déchets plastiques avec les aliments qu’ils pêchent pour leur progéniture.
 
Toutefois, fait paradoxal, mais plus inquiétant encore, ce continent plastique disparaît progressivement de notre vue.  C’est loin d’être une bonne nouvelle, car, si on ne le voit plus, c’est qu’il s’est dissous quelque part.
Une importante étude scientifique menée par une équipe internationale de chercheurs est partie dans l’expédition Malaspina. Quatre navires ont été mobilisés pour sonder cinq zones réparties sur plusieurs océans, zones d’intenses courants marins (des « gyres ») où le plastique s’accumule. Qu’ont-ils découverts ? Rien.
99 % du plastique a mystérieusement disparu. La masse des plastiques rejetés dans l’océan est évaluée à 300 millions de tonnes. Les chercheurs n’en ont dénombré que 40 000 tonnes.
 
 

Le plastique est entré dans la chaîne alimentaire océanique

 
Plusieurs raisons sont avancées pour expliquer ce phénomène. Les chercheurs expliquent que l’hypothèse la plus vraisemblable pour expliquer ce différentiel serait que les animaux marins auraient mangé le plastique ! Dans le magazine Science, les scientifiques expliquent que, quand le plastique flotte à la surface des océans, les vagues et les rayons du soleil peuvent le fragmenter en particules de plus en plus petites jusqu’à ce qu’elles soient si petites qu’elles commencent à ressembler à la nourriture des poissons. « Oui, les animaux mangent le plastique » dit l’océanographe Peter Davison de l'Institut Farallon de recherche avancée sur l'écosystème à Petaluma, en Californie. « Tout ceci est incontestable » affirme-t-il.
 
Il est toutefois très difficile de connaître les conséquences biologiques de ce phénomène. Lorsque les poissons ingèrent le plastique, ce matériau se retrouve forcément dans la chaîne alimentaire. Une partie est vraisemblablement dissoute par les toxines du poisson mais il est certain qu’une autre partie se retrouve sur les étals de nos marchés ou dans nos boîtes de conserve de thon ou d’espadon par exemple. Carlos Duarte, océanographe à l’université d’Australie Occidentale et co-auteur de cette étude, soutient dans le magazine Verge que « le plastique pourrait entrer dans la chaîne alimentaire océanique mondiale ». Ce sont les poissons qui dévoreraient nos poubelles et il souligne que nous faisons partie de la même chaîne alimentaire. Il ajoute : « les conséquences de ce phénomène sur l'écosystème sont encore inconnues ».
 

LIRE DANS UP : Microplastiques dans l'océan : de véritables continents poubelles

 

L’invasion des microbilles de plastique

 
Si les poissons dévorent une partie du plastique que nous rejetons, qu’en est-il du reste ? La décomposition du plastique en particules de plus en plus fines voguant au gré des courants est une hypothèse à retenir. D’autant que ces masses de particules décomposées sont enrichies par les rejets de microbilles de plastiques, de plus en plus présentes dans un très grand nombre de produits de consommation courante. Les microbilles en plastique se retrouvent en effet partout, et surtout dans nos produits cosmétiques - gommages pour la peau, shampoing, dentifrices, savons.... Huffington Post cite les chiffres du seul État de New York, où 19 tonnes de microbilles seraient rejetées dans les conduits tous les ans. Au Royaume-Uni, 16 à 86 tonnes de microplastique provenant des exfoliants pour le visage seraient rejetés dans les eaux tous les ans.
 
 
Selon une récente étude publiée dans la revue Environmental Science & Technology, plus de 8 000 milliards de microbilles s'invitent dans les habitats aquatiques... chaque jour. Leur taille, microscopique les empêche d'être filtrées lors de leur passage en usine de traitement des eaux usées. Une fois libérées en mer, ces microparticules ont un comportement très particulier : « Elles jouent un rôle de transport des contaminants, comme un buvard », explique au HuffPost François Galgani, chercheur à l'Ifremer. Il précise : « Ces billes de plastique servent de support à des espèces, qui peuvent se propager d'un bout à l'autre de la planète ». Ces espèces peuvent être des microbes qui, lorsqu'ils arrivent dans un milieu inconnu, peuvent déséquilibrer la faune et la flore locale, et contaminer plages et fonds marins.
Une étude récente de l’Ifremer, publiée il y a quelques jours dans les Comptes rendus de l'Académie américaine des sciences (PNAS), démontre que ces microbilles sont ingérées par toutes sortes de mollusques et perturbent gravement leur métabolisme. Les mollusques produiraient moins d'ovules et ceux-ci seraient de plus petite taille. De même, leurs spermatozoïdes seraient nettement moins mobiles, autant d’éléments compromettant gravement la reproduction de nombreuses espèces, et notamment les huitres.
 
L’enjeu est de telle taille que Barack Obama a approuvé le 28 décembre dernier un projet de loi bannissant les microbilles de plastiques des cosmétiques américains. Reste à le mettre en pratique. Et ce n’est pas gagné. Les industriels du secteur comme Johnson & Johnson, Unilever, ou Procter & Gamble sont pressés de toutes parts mais leur force de résistance est grande.
 
 
 

Une nouvelle roche plastique tapisse le fond des océans 

 
Quand le plastique n’est pas ingéré par la faune, ou qu’il ne sert pas de planche de surf à quantité de microorganismes, il tombe au fond de l’océan. Ce matériau inerte et très difficilement dégradable s’intègre en masses de plus en plus nombreuses au sol, dans les fonds sous-marins. Une étude scientifique a même avancé qu’un nouveau type de roche étaient en train d’apparaître au fond des mers. Cette « roche », présentée pour la première fois par des chercheurs de l’Université de l’Ontario dans GSA Today, est appelée « plastiglomerate ».
 
Selon ces recherches, la dégradation de la matière plastique est un processus lent qui peut se produire mécaniquement, chimiquement (thermo- ou photo-oxydation), et à un degré moindre, biologiquement. La persistance de plastique dans l'environnement a été estimée être de l'ordre de centaines de milliers d'années, bien que cette longévité puisse encore augmenter selon les climats. Une étude récente examinant l'accumulation de débris de l'océan dans la baie de Monterey en Californie , à des profondeurs de 25 à 3971 mètres sur une période de 22 ans, montre que 33% de tous ces débris sont composés de déchets de plastique. Compte tenu des températures de l'eau et d’une diminution de l'exposition à la lumière UV à de plus grandes profondeurs à l'intérieur et au-dessous de la zone photique, les débris de plastique ont, à cette profondeur, un bon potentiel de persistance et, éventuellement, font progressivement partie de l'histoire des roches. En effet, piégés dans les sédiments, les plastiques se mélangent avec le substrat et créent de nouveaux fragments de plus grande densité, les « plastiglomerates ».
 
 
 
Ce terme désigne un matériau multi-composite, endurci par agglutination de roches et de plastiques fondus. Ce matériau est formé de combinaisons de basalte, de coraux, de coquillages, et de débris ligneux cimentés entre eux avec des grains de sable dans une matrice plastique.
Les chercheurs ont pu identifier toutes sortes de plastiques entrant dans la composition de ces nouvelles roches : fragments de cordes et de filets de pêche, restes de bouteilles et emballages, tuyaux, couvercles, etc.
Pour les chercheurs, ce nouveau matériau, dont il est vraisemblable qu’il sera retrouvé partout sur la planète, est un nouveau marqueur géologique, celui de l’Anthropocène. Cette expression forgée en 2000 par le prix Nobel de chimie Paul Crutzen sert à identifier l’époque géologique dans laquelle nous vivons ; époque qui aurait débuté avec la révolution industrielle, et succéderait ainsi à l’Holocène. 
À l’échelle géologique, nos plastiques deviennent ainsi les futurs fossiles de notre époque.
 

Que faire de tout ce plastique ?

 
Alors que faire de tout ce plastique ? Depuis que ce problème a été révélé, les idées ne manquent pas, plus ou moins sérieuses, plus ou moins farfelues. Ainsi, dès 2012, un jeune néerlandais proposait, à grand renfort de buzz, une idée géniale : Ocean Clean Up. Cette invention dont il assurait qu’elle était 7 900 fois plus rapides et 33 fois moins coûteuse que toutes les autres méthodes de récupération des plastiques lui permit de récolter plus de 2 millions de dollars sur la plateforme de crowdfunding Kickstarter. Le jeune inventeur fut même distingué par les Nations Unies et invité à deux conférences TEDx. Las ! les premiers tests montrèrent vite les carences du système et son inefficacité à grande échelle.
Le Seabin project , sorte d’aspirateur marin, n’eut gère de succès et se montra incapable de déployer ses performances en haute mer. Tout comme l’idée d’une immense roue, la Water Wheel, capable de trier les déchets plastiques, mais restée cantonnée à quelques ports et marinas.
 
D’autres proposent des idées encore plus originales et ambitieuses. C’est le cas de l’architecte français Vincent Caillebaut. Il a imaginé un nouveau mode d’habitat sur l’eau fabriqué à partir du plastique actuellement prisonnier en mer. Un projet baptisé Aequorea prévu pour être mené dans la baie de Rio de Janeiro au Brésil.
 
 
Ce projet, révélé par l’hebdomadaire Paris-Match, consiste en la construction d’une ville sub-aquatique, bâtie sur des sols artificiels, à l’aide de l’Algoplast. Ce matériau est un mélange d’algues et de déchets du « septième continent ». Les bouteilles, bidons, sacs et autres emballages ramassés dans l’océan seront triés puis broyés en granulés. Dans des ateliers flottants, cette matière première sera mélangée à une émulsion d’algues gélifiantes afin de pouvoir l’extraire sous forme de filaments écologiques. Ces bobines seront ensuite utilisées par les imprimantes architecturales 3D pour créer les Aequoreas. Ces bâtiments sont organiques : ils continueront à se fortifier en se bioconstruisant par calcification naturelle, comme le font par exemple les coquillages en fixant le carbonate de calcium contenu dans l’eau pour fabriquer leur squelette externe.
Pour Vincent Caillebaut, ces nouvelles cités marines serviront à accueillir les 250 millions de réfugiés climatiques dont les habitations auront été submergées par les eaux en 2050. Dans sa vision, ils seront les premiers hommes d’une nouvelle civilisation : les Mériens.
 

De l’art ? Dare-dare !

 
Autre façon d’utiliser nos déchets plastique ? Pourquoi pas par l’art ? C’est ce que propose l’artiste tchèque Veronika Richterová. Elle réalise des œuvres originales à partir de bouteilles en plastique. Au lieu de les mettre à la poubelle, elle recycle ce matériau pour en faire de l’art. Grâce à la chaleur, elle forme et déforme les bouteilles pour créer de nouveaux objets. Cette sculptrice tient un site internet où elle publie toutes ses réalisations.
 
 
 

 

Les vers de farine, notre dernier espoir ?

 
Dernier espoir pour se débarrasser de ces plastiques : le recours à certains organismes vivants.
Des chercheurs de l’université de Stanford ont en effet découvert que les vers de farine pouvaient dégrader naturellement le plastique. Ces bestioles sont capables d’ingérer quotidiennement 34 à 39 milligrammes de plastique. La moitié est transformée en dioxyde de carbone et l’autre moitié est recyclée en excréments fertiles pour les sols. Le problème c’est que pour détruire tout le plastique présent ne serait-ce que dans le Pacifique, il faudrait déployer 7.3 mille milliards de ces vers. Mission impossible. À moins que cette découverte ne permette de créer un enzyme capable de biodégrader le plastique de la même manière. Nous n’y sommes pas encore…
 

LIRE DANS UP : Thanaplasttm : un exemple de projet innovant de rupture