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COP21 : à mi-chemin de l'accord

COP21 négociations
La première semaine des négociations pour l’accord sur le climat s’est achevée samedi. Laurent Fabius, le président de la COP21 avait exigé que les négociateurs des 195 pays lui remettent un texte intermédiaire avant samedi midi. C’est chose faite. On peut donc mesurer ce qui a été fait et surtout ce qui reste à faire en deuxième semaine, avec cette fois-ci les ministres à la table des négociations.
 
Le texte de l’accord remis samedi est le fruit de quatre ans de négociations pied-à-pied d’un groupe de travail technique spécialement dédié à cette tâche. Ce « draft » sert de base aux négociations décisives. Le texte a été considérablement raccourci, passant de 55pages  à l’ouverture des négociations  à 21 pages pour cette version.  Un texte au final plus digeste, et mieux structuré. Il comporte de nombreux compromis qui ont fait l’objet de longues nuits d’âpres discussions. Toutefois de nombreuses options demeurent encore incertaines et pas moins de 939 points de divergences subsistent (il y en avait 1685 encore hier).
Il reste encore beaucoup de points à négocier et les ministres réunis dès lundi vont avoir du travail pour qu’un accord universel sur le climat puisse être signé comme prévu vendredi prochain.
La négociatrice française Laurence Tubiana cherche malgré les difficultés à encourager les acteurs réunis au Bourget samedi : « Le travail n'est pas fini, des questions politiques majeures restent à trancher. Il nous faudra toute notre énergie, intelligence, capacité de compromis, capacité de voir loin pour pouvoir arriver à notre résultat ».  Elle ajoute, philosophe : « Nous aurions pu être meilleurs, nous aurions pu être plus mauvais. L'important, c'est que nous avons un texte, que nous voulons un accord et toutes les parties aussi ».
D’une façon générale, l’optimisme était de mise, samedi. Ainsi par exemple, pour le délégué chinois Su Wei, cité par l’Express,  les négociateurs ont réuni « tous les ingrédients et les assaisonnements pour réaliser une recette". La semaine prochaine, « ce sera le passage en cuisine », a-t-il ajouté, évoquant le travail des ministres. De son côté, la présidente du groupe G77+Chine qui regroupe 134 pays émergents et en développement, estime que le groupe est « prêt à négocier aussi loin que possible sur la base de ce texte". Elle ajoute : « Comme disait Nelson Mandela, ça a toujours l'air impossible jusqu'à ce que ce soit fait ».
 

Quels sont encore les grands points de friction ?

 
La question du financement fait l’objet, selon le décompte réalisé par la Fondation Nicolas Hulot, de 18 points de divergence. Cette question est le point de fracture Nord-Sud sur laquelle il y a encore beaucoup de chemin à faire. Rappelons qu’en 2009, les pays riches s’étaient engagés à Copenhague à aider les pays en voie de développement dans leur lutte contre le réchauffement en créant un « Fonds Vert » doté de 100 milliards de dollars par an à partir de 2020. Au Bourget, les pays du Sud mettent la pression ; ils exigent obtenir l’assurance que cette aide au-delà de cette date. Ils veulent aussi avoir des garanties et de la transparence sur ce qui rentrera ou pas dans le décompte de cette somme.
 

Cyclone au Vanuatu REUTERS/UNICEF Pacific/Handout via Reuters
 
C’est ici que la question de l’ « adaptation » est une des plus épineuses. Le principe d’adaptation consiste à aider les pays les plus vulnérables non pas à se développer mais à supporter les conséquences désastreuses du réchauffement climatique. Comment ? Par exemple en construisant des digues pour empêcher que la montée des eaux ne submerge une ville ou une île, édifier des bâtiments capables de résister aux épisodes climatiques violents, etc.  Pour les pays développés, il s’agit là de dépenses impossibles à rentabiliser qui relèvent de la logique humanitaire. Or les pays du Sud, Inde et Afrique du Sud en tête, veulent voir inscrire dans le traité l’engagement qu’au moins la moitié des 100 milliards accordés dans le « Fonds vert » soit consacrée à l’adaptation.
 
Le principe de différenciation est une autre pierre d’achoppement de l’accord. Ce principe suppose que les pays les plus responsables du réchauffement climatique devraient faire des efforts plus importants pour atténuer et réparer les dégâts qu’ils ont causés. Or les Etats-Unis, pourtant premier pays émetteur de gaz à effet de serre de la planète, freine des quatre fers. Les américains craignent en effet, s’ils acceptent leur responsabilité « historique », d’en subir les conséquences devant les tribunaux, ce que ne manqueraient pas de faire certains pays victimes de catastrophes climatiques.  
Par ailleurs, certains pays qui ne sont pas mis dans la catégorie des pays « riches » mais « émergents » comme la Chine ou le Brésil refusent d’inscrire dans l’accord un engagement à aider les pays les plus pauvres dans leur lutte contre le réchauffement au nom du principe de responsabilité.
 
Enfin, le troisième point de blocage concerne l’objectif de réchauffement limité à 2°C. De nombreux pays, 110 pour être précis sur 195, ont la volonté d’inscrire un objectif de réchauffement limité à 1.5°C sur le long terme. L’Australie est tête de file de ce mouvement qui constituera un poids important dans les négociations à venir.

 

La tâche sera rude

 
Laurent Fabius devra faire preuve d’un grand sens de la diplomatie pour apaiser les craintes des uns, forcer les autres à abandonner leurs points de blocage et amener tout le monde dans une logique de compromis volontariste.
 
Laurent Fabius (AFP)
 
 
 
Rude tâche à laquelle le président de la COP21 semble déterminé et optimiste car il observe un changement d’approche global sur le climat.  Dans un entretien au journal Les Echos il déclare en effet : « Le changement d’approche est réel. Jusqu’à présent, la lutte contre le changement climatique butait sur une sorte de cercle vicieux : beaucoup d’entreprises et d’acteurs financiers étaient sceptiques et attendaient des décisions politiques pour agir ; les gouvernements, eux, attendaient une mobilisation des entreprises. ». Pour Laurent Fabius, la donne a nettement changé. Il observe que « désormais la plupart des gouvernements s’engagent ». Il ajoute : « De nombreuses entreprises intègrent l’action climatique dans leurs activités. Des sociétés d’assurances, des banquiers, des agences de notation s’engagent à intégrer le climat dans leurs décisions d’investissement. De plus en plus de fonds d’investissement et de fonds de pension décident de décarboner leur portefeuille. Ce mouvement est puissant et il va encore s’amplifier ».
 

Un changement des mentalités ?

 
Le changement des mentalités est en route, cela semble certain. La société civile, les entreprises et même les milieux financiers semblent vouloir jouer la même partition. Toutefois, Il ne faut pas se leurrer. L’accord international ne sera pas signé par la société civile ou les entreprises. Ce sont les gouvernements qui négocient et auront le dernier mot. Resteront-ils sourds aux échos des mentalités qui changent ?
 

L'acteur américain Sean Penn défend les forêts lors de “l'Action Day" à la COP21 au Bourget le 5 décembre 2015.
Il a alerté son auditoire : "L
e temps des illusions a cédé la place au temps de l'action" ( AFP / ERIC FEFERBERG )
 
 
Le gouvernement français, organisateur de cette COP 21 ne s’y est pas trompé. En marge des négociations des gouvernements, il a organisé des manifestations de tous genres venues de la société civile ou des organismes locaux. C’est le cas samedi de l’Action Day, tribune réservée aux entreprises et organisations non gouvernementales pour qu’elles puissent montrer des initiatives en marche. Ce fut le cas aussi vendredi avec la réception de 700 maires des grandes villes du monde qui ont pris l’engagement de produire 100 % de l’électricité dont leurs villes ont besoin en énergies renouvelables.  C’est enfin le sens de la Galerie des solutions présentées depuis vendredi au Grand Palais à Paris et qui attire un public très nombreux.
Pour Laurent Fabius, « C’est la convergence entre l’engagement des gouvernements et celui des entreprises et de la société civile qui constitue le tournant de cette COP21. »
 
Reste que le chemin à parcourir en deuxième semaine est encore semé d’embûches. Carole Mathieu, chercheuse à l'Institut française des relations internationales (Ifri) interrogée par France TV Info explique : « Pendant la première semaine, tout le monde à intérêt à attendre, en espérant que ce soit quelqu'un d'autre qui fasse le compromis ». La partie de poker menteur à laquelle se sont livrés les négociateurs est maintenant terminée. Le Réseau Action Climat appelle les pays « à abattre leurs cartes maintenant ». Tout est possible, le meilleur comme le pire.  Toutefois, l’espoir demeure car, comme le souligne Carole Mathieu, « Aucune partie n'a envie d'être tenue pour responsable de l'échec. On sent une disposition à faire avancer le collectif et ça a une grande valeur ». 
 
Charles-Elie Guzman, Chroniqueur UP' Magazine