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Feux de Fort McMurray : étrange retour de flamme

Feux de Fort McMurray
C’est un désastre écologique, humain et financier. Des milliers d’hectares de forêts sont détruites, les maisons brûlent, poussant les 100 000 habitants de Fort McMurray à un exode environnemental. Les scientifiques s’accordent à dire que ces incendies géants sont la conséquence du réchauffement climatique. Étrange retour de flamme pour cette ville qui, hier encore, se posait comme la capitale de l’extraction du pétrole bitumineux, faisant fi de toutes conséquences sur l’aggravation des émissions de gaz à effet de serre que cette industrie provoquait. Jouer avec le feu est décidément bien dangereux.
 
Les images relayées par toutes les télévisions du monde sont impressionnantes : des montagnes de fumée et de cendres, des brasiers dantesques, des maisons en flamme, et ces hélicoptères minuscules et dérisoires face au gigantisme de l’incendie. Et ces cohortes de voitures pleines d’habitants hagards fuyant sur des autoroutes infernales. Cette catastrophe est la conséquence du réchauffement climatique dont ces régions du Nord du Canada, contrairement à une idée reçue, ne sont pas épargnées mais au contraire gravement concernées. En effet, au début du mois de mai, la température enregistrée à Fort McMurray était de 32° C, soit plus de deux fois la normale.
 

Chronique d’une catastrophe annoncée

 
Les climatologues canadiens s’y attendaient. Toutes les conditions étaient réunies pour que la catastrophe advienne. « En regardant les données météorologiques des 100 dernières années, nous savons que la saison des incendies s’allonge, et les incendies intenses comme celui-ci sont de plus en plus communs », indique Marc-André Parisien, chercheur en agroforesterie canadien. Il ajoute que la sécheresse de l’an dernier (si extrême que le gouvernement de l’Alberta l’a officiellement classée comme une catastrophe) a rendu la végétation et le sol extrêmement secs et en a fait donc un combustible de choix.
Mike Flannigan, professeur à l’Université de l’Alberta et directeur du Western Partnership for Wildland Fire Science, est un grand spécialiste des feux de forêt. « La superficie brûlée au Canada a augmenté au cours des 40 à 50 dernières années. Cela est dû au changement climatique causé par l’Homme », affirme-t-il à la revue canadienne Macleans. Il estime que la hausse des températures au Canada conduit à assécher le sol et la végétation, augmentant l’allongement des saisons d’incendie.
 
Une étude datant de 2014 et publiée dans Science a d’ailleurs constaté que le changement climatique a conduit à une augmentation des coups de foudre, l’une des causes principales des départs de feux de forêt.
Une précédente étude, datée de 2013 et publiée dans The Proceedings of the National Academy of Sciences montrait que les forêts boréales, du type de celles que l’on trouve à Fort McMurray n’ont jamais autant brûlé depuis 10 000 ans. En 2016, un article publié dans la revue scientifique Climatic Change établissait que sur les dix dernières années, on a enregistré, en moyenne annuelle, huit mille incendies de forêts détruisant au total plus de deux millions d’hectares de végétation. Mais pour les chercheurs ce n’est rien encore, car ils estiment que dans les dix prochaines années, c’est plus de deux millions d’hectares qui brûleront par an !
 
 
Circonstance aggravante, cette région du Canada est concernée par le phénomène El Niño. Or celui-ci présente une activité record jamais vue depuis cinquante ans.  Le climatologue Eric Guilyardi (Locean/CNRS, université de Reading au Royaume-Uni) déclare au journal Le Monde : « Le phénomène El Niño dure environ un an, de printemps à printemps, avec une intensité maximale en hiver. L’année 2015-2016 est en effet l’un des événements les plus forts observés depuis cinquante ans. ». Il ajoute comment la mécanique des fluides d’El Niño va déplacer les précipitations vers le Sud – la Californie a enregistré par exemple de fortes précipitations cette année –, en revanche, les régions du Nord-Ouest, comme celle de l’Alberta, vont recevoir moins de pluie.
 

L’appétit du gain

 
Que la catastrophe soit imputée au changement climatique semble ne plus faire de doute. Ce qui est en revanche symptomatique, c’est que cette catastrophe se soit abattue, précisément, sur Fort McMurray. Cette vile était encore il y a peu la capitale de l’extraction de pétrole bitumineux. Une activité tellement lucrative que la ville était désignée par tous les aventuriers de l’or noir du nom de Fort McMoney.
 
 
Établie sur le plus grand site mondial d’exploitation de pétrole, avec ses sols gorgés de sables bitumineux évalués à 170 milliards de barils (troisième réserve de la planète), l’appétit de croissance était sans complexe. Peu importait si, pour extraire le pétrole des sables bitumineux, il fallait pomper des millions de litres d’eau, employer des tonnes de produits chimiques, activer toujours plus d’énergie, déforester toujours plus hardiment.  Les écologistes avaient beau dire que cette activité était un désastre pour l’environnement et une calamité au regard des gaz à effet de serre rejetés dans l’atmosphère, rien n’y faisait. La ville s’étendait sans limite, avec son cortège de machines géantes et de déchets toxiques.
Le gouvernement canadien de l’époque ne voyait que l’appât de cette manne pétrolière et tournait le dos aux conséquences pour l’environnement et le changement climatique. Il alla même jusqu’à se retirer du protocole de Kyoto, le Traité international sur le changement climatique. C’était en 2011.
 

Trop tard…

 
Mais cette croissance insolente et inconsciente allait rencontrer un coup d’arrêt brutal. D’abord par l’effondrement des cours du baril de pétrole. A 30 ou 40 dollars le baril, les investisseurs se refroidissent et vont voir ailleurs. Crise. Finis les emplois surpayés, et l’attrait de l’eldorado. Les habitant fuient (déjà) la ville qui connaît le plus fort taux d’inoccupation du pays.  35 000 emplois directs sont perdus. Plus du double si on ajoute les intermédiaires et sous-traitants.
 
En même temps, le gouvernement canadien change. Justin Trudeau plus écolo que son prédécesseur décide de plafonner l’aide publique à la production des sables bitumineux et de limiter leur empreinte carbone.
 
Enfin, coup de grâce, Barack Obama bloque le projet de l’oléoduc Keystone XL destiné à acheminer le pétrole bitumineux de l’Alberta.
 
Aux dernières élections de mai 2015, un nouveau premier ministre de l’Alberta est élu, mettant fin à quarante années de règne des conservateurs, alliés indéfectibles des pétroliers. L’atmosphère semblait changer pour cet État en crise. Un sondage effectué en janvier dernier indiquait même qu’une majorité était en faveur de l’introduction d’une taxe carbone.
De bonnes résolutions frappées de plein fouet par Dame Nature qui, décidément sait se rappeler à notre bon souvenir quand nous avons trop abusé d’elle.