La Chine engloutit le Tibet au nom du climat

Pékin construit des barrages à tour de bras dans les régions de l'ouest de la Chine, peuplées notamment de Tibétains, avec l'ambition de réduire sa dépendance au charbon. À Lianghekou, c'est une muraille de béton haute comme la Tour Eiffel qui prend forme dans les montagnes boisées du sud-ouest de la Chine. Mais ce barrage géant, censé aider à lutter contre le réchauffement climatique, est un choc pour la nature et la population tibétaine des environs.
 
Le colossal chantier situé à Lianghekou, dans la province du Sichuan, avale trois rivières. Lorsqu'il sera achevé en 2023, cet ouvrage de 295 mètres presque aussi haut que la tour Eiffel, sera le troisième barrage hydraulique du monde par la hauteur, avec une puissance de 3.000 mégawatts. Mais pour ceux qui habitent en amont, l'édifice est surtout synonyme d'engloutissement de maisons, monastères bouddhistes, terres fertiles et montagnes sacrées.
 
Pékin construit des barrages pour réduire sa dépendance au charbon, énergie fossile dont la consommation massive a fait du pays le premier pollueur mondial. La Chine produit environ 24% des rejets mondiaux de CO2. Le pays a ratifié en septembre l'accord mondial sur le climat conclu à Paris fin 2015 et s'est engagé à limiter ses émissions de gaz à effet de serre, à l'heure où il tire encore l'essentiel de son électricité du charbon.

"La montagne s'est vengée"

Objectif : développer l'hydroélectricité. La Chine n'avait que deux barrages en 1949 mais en compte quelque 22 000 aujourd'hui, soit près de la moitié de ceux qui existent dans le monde.
Mais, problème : les montagnes et les rivières sont sacrées pour le bouddhisme tibétain. L'édification du barrage de Lianghekou entamée en 2014 sur le Yalong, un affluent du Yangtsé, inquiète les habitants, qui pensent que leur vie ne sera pas tranquille si la nature n'est pas protégée. "L'an passé, un feu de forêt a éclaté. Les gens disent que c'est parce qu'on a creusé une route dans la montagne à l'explosif et que celle-ci s'est vengée", explique Tashi Yungdrung, une villageoise tibétaine, en faisant paître un troupeau de yaks. La plupart des gens n'oseraient même pas ramasser un simple caillou de cette montagne nommée Palshab Drakar, un important site de pèlerinage, souligne-t-elle.
 
Aujourd'hui, les villageois de la région s'attendent à des expropriations massives. Depuis le début des années 90, plus d'un million de riverains du Yangtsé, le plus long fleuve de Chine, ont été déplacés pour faire place au barrage des Trois Gorges (centre), le plus grand du monde en termes de puissance avec 22,5 gigawatts, soit l'équivalent d'une quinzaine de réacteurs nucléaires récents.
Ce projet des Trois Gorges avait été lancé en 1993 et la première turbine mise en fonction dix ans plus tard. Le barrage a atteint sa pleine puissance en 2012. Mais des milliers d'habitants déplacés n'ont pas pu se réadapter et vivent toujours dans la pauvreté.

"Nous n'avons plus de terres"

Sur le chantier de Lianghekou, une carte indique que 22 centrales électriques seront construites le long du Yalong, d'une puissance totale de 30 gigawatts.
Li Zhaolong, un Tibétain du village de Zhaba, affirme avoir reçu des autorités 300 000 yuans (39 000 euros) pour financer la construction d'une nouvelle maison sur les hauteurs, dans laquelle il emménagera l'an prochain. Mais les 28 000 yuans (3 700 euros) complémentaires obtenus pour chaque membre de sa famille seront vite dépensés lorsque leurs cultures seront englouties: "Avant, nous étions paysans. Maintenant, nous n'avons plus de terres", peste M. Li. "On ne peut pas déménager en ville. On n'a pas reçu suffisamment d'instruction et on ne pourra pas gagner notre vie là-bas".
 
Au total, 6.000 personnes seront déplacées par le barrage, selon un site internet lié à l’État et spécialisé dans l'énergie. Cinq monastères ont été ou seront reconstruits, mais leur importance spirituelle sera amoindrie avec l'éparpillement programmé des fidèles, déplore un lama nommé Lobsang. "Le gouvernement est grand, et la vallée très petite. Tant de choses seront perdues, mais nous ne pouvons pas résister ou nous battre", explique-t-il. "Quand quelqu'un dit quelque chose pour essayer de protéger sa terre, le gouvernement le traite de séparatiste".

Quels risques ?

Environ 80% du potentiel hydroélectrique chinois est situé sur le plateau tibétain, dans le sud-ouest de la Chine. Mais les habitants en bénéficient peu : une fois générée, l'électricité est acheminée essentiellement vers les grandes villes de l'est de la Chine, régulièrement frappées par la pollution atmosphérique, souligne l'association écologiste américaine International Rivers.
 
Certains experts remettent en cause l'intérêt de cette frénésie de barrages. Fan Xiao, du Bureau des ressources minérales du Sichuan, souligne, études à l'appui, que les lacs de retenue de la province émettent d'importantes quantités de méthane et de dioxyde de carbone. Ces deux gaz à effet de serre sont produits par la matière organique piégée sous l'eau durant les crues, explique-t-il.
 
Ingénieurs et militants écologistes ont en outre une autre crainte : le Sichuan, qui recevra d'ici 2020 un tiers de l'investissement national dans l'hydroélectricité, est un foyer d'activité sismique, laquelle pourrait endommager barrages et centrales. Pour certains géologues, la pression exercée par l'eau des réservoirs peut provoquer des séismes. Des ruptures de barrages ont déjà fait des centaines de milliers de morts par le passé en Chine.
Mais une fois lancés, les chantiers hydrauliques sont pratiquement impossibles à arrêter, souligne Fan Xiao. Selon lui, "le fait de savoir si un ouvrage va créer de réels bienfaits et avantages lorsqu'il sera achevé n'est guère une question que se posent les fonctionnaires en poste actuellement".
 
Source : AFP
 
Image d’en-tête : photo Matthieu Ricard