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Quel avenir pour le système alimentaire mondial ?

alimentation mondiale
Un rapport publié en février 2016 par l’OCDE envisage plusieurs scénarios pour l’avenir du système alimentaire mondial. Il soulève notamment la question de la difficile compatibilité entre les intérêts des consommateurs, des producteurs et de la planète.
 
L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a publié en février 2016 un rapport important intitulé Alternatives Futures for Global Food and Agriculture (alternatives futures pour l’alimentation et l’agriculture mondiales). Il présente la particularité d’établir différents scénarios relatifs à l’avenir du système alimentaire mondial, de la fourche à la fourchette selon la formule consacrée, en évaluant la capacité de chacun d’eux à répondre à un certain nombre de défis.
Quels sont ces scénarios ? Lequel est le plus à même de répondre aux principaux défis du système alimentaire mondial dans les décennies à venir ? Quelles conclusions devons-nous en tirer ?

Trois tendances et trois défis

Le rapport de l’OCDE identifie trois « tendances clefs » dans le système alimentaire mondial : (1) une demande alimentaire croissante et qui se transforme, (2) des contraintes pesant sur les ressources naturelles et (3) une incertitude relative à la progression des rendements agricoles en raison du changement climatique.
 
Les défis auquel ce système est appelé à être confronté dans les décennies à venir sont donc à la fois nombreux et immenses. Le premier de ces défis est de produire de la nourriture pour une population croissante, plus riche et exigeant un régime alimentaire plus diversifié. L’OCDE anticipe, en effet, la poursuite de la convergence du revenu par habitant entre pays développés et pays émergents compte tenu de l’accroissement significatif de la richesse par tête de ces derniers. Cela devrait favoriser une modification des régimes alimentaires de leurs populations qui tendent à se nourrir d’une alimentation plus riche en protéines animales et en sucre. Cela devrait en conséquence accroître la pression sur la production agricole.
 
Le second défi est de lutter pour accéder à des ressources naturelles de plus en plus limitées (terres, eau), tout en préservant la biodiversité, en restaurant des écosystèmes fragiles et en contribuant à limiter le changement climatique. La progression de la production agricole mondiale pourrait être ainsi limitée par la raréfaction de différentes ressources naturelles. C’est en premier lieu le cas des terres. Alors que les surfaces agricoles mondiales ont progressé de 10 % entre 1961-1965 et 2008-2012, elles devraient encore s’accroître dans les décennies à venir, mais dans un contexte d’incertitudes compte tenu de la dégradation des sols existants, de la désertification, de la salinisation ou de l’érosion des sols. C’est également le cas des ressources en eau dans certains pays, alors que l’agriculture utilise déjà 70 % des ressources en eau dans le monde, mais aussi d’autres ressources essentielles comme les ressources énergétiques ou encore le phosphore ou la potasse. Enfin, le troisième défi est de s’adapter aux effets imprévisibles du changement climatique qui sont susceptibles de renforcer les risques en matière de sécurité alimentaire.

Différents scénarios pour l’avenir du système alimentaire mondial

Dès lors, ainsi que l’affirme le rapport de l’OCDE, « les choix effectués aujourd’hui par les dirigeants politiques et économiques seront cruciaux pour déterminer dans quelle mesure les systèmes alimentaires et agricoles globaux seront impactés par [ces] différents défis ». Mais les incertitudes qui pèsent sur nombre de ces défis ne facilitent pas à coup sûr la prise de décision. C’est la raison pour laquelle l’OCDE a choisi d’identifier des scénarios, c’est-à-dire des versions « alternatives » de l’avenir.
 
Les analyses prospectives procèdent souvent de la sorte en mettant généralement en avant un scénario pessimiste, un scénario optimiste et un scénario « moyen », censé être le plus réaliste. L’OCDE n’a pas suivi ce schéma. Elle a plutôt opté en faveur de la poursuite de tendances déjà existantes qui deviendraient ainsi dominantes : la poursuite du processus de globalisation économique, l’échec de la mondialisation se traduisant par un grand retour des Etats souverains et du régionalisme, et la transition écologique.
 
Dans ce contexte, trois scénarios relatifs à l’avenir du système alimentaire mondial ont été construits lors de deux ateliers de travail de l’OCDE sur les scénarios à long terme pour l’alimentation et l’agriculture qui se sont tenus en décembre 2013 et en septembre 2014. Ces scénarios sont façonnés en prenant plus particulièrement en compte trois éléments spécifiques : (1) la profondeur et l’extension de la coopération internationale, (2) l’innovation technologique, et (3) la diffusion des idées de durabilité dans les sociétés auprès des consommateurs et des citoyens.
 
Le premier scénario est intitulé « croissance fondée sur la souveraineté et les énergies fossiles » (« Individual, Fossil Fuel-Driven Growth »). Même si l’OCDE n’emploie pas ce terme à proprement parler, il s’agit d’un scénario de démondialisation privilégiant la souveraineté des Etats et le régionalisme. A partir du moment où les négociations multilatérales sur le commerce et sur le changement climatique ont échoué, les gouvernements ont décidé de se concentrer d’abord sur leurs intérêts propres et sur ceux de leurs voisins immédiats. Dans ce scénario, la croissance s’appuie sur les décisions individuelles des Etats (et par conséquent sur une faible coopération internationale) et sur une dépendance vis-à-vis des énergies fossiles (et donc sur un faible intérêt exprimé par les gouvernements et les citoyens pour les questions environnementales). La demande en faveur des protéines animales continue de progresser de façon significative sans prendre vraiment en compte l’impact environnemental de la production de viandes, tout comme celle en faveur des produits transformés par les industries agroalimentaires. La progression des rendements agricoles est élevée compte tenu d’une utilisation intensive d’inputs dans la production.
 
Le second scénario, « croissance durable fondée sur les préoccupations des citoyens » (« Citizen-Driven, Sustainable Growth »), met l’accent sur une approche plus durable du développement économique suite à un changement d’attitude des consommateurs et des citoyens qui prennent davantage en compte l’impact environnemental et social de la production alimentaire. Il s’agit donc du scénario de « croissance verte ». La coopération internationale apparaît néanmoins plutôt limitée, tandis que les technologies visent à limiter l’impact de la production sur l’environnement et les ressources naturelles. Dans ce contexte, les consommateurs des pays développés tendent de plus en plus à se tourner vers des régimes alimentaires moins carnés dans un souci de santé, ce qui conduirait à un net ralentissement de la croissance de la production de viandes dans le monde. Ils sont également prêts à payer leur alimentation plus chère pour accéder à une nourriture qui a été produite dans des conditions respectueuses de l’environnement et privilégient un raccourcissement des circuits de distribution. En outre, l’introduction de nombreuses contraintes sous l’influence des consommateurs et de la société civile contribue à ralentir les rendements agricoles (même si le changement climatique a un bien moindre effet négatif sur les rendements compte tenu de la forte réduction des émissions de gaz à effet de serre). Même si l’OCDE ne recourt pas explicitement à ce terme, on peut considérer que c’est le scénario de l’agroécologie avec une moindre utilisation d’eau, d’engrais ou de pesticides.
 
Enfin, le troisième scénario, « croissance rapide fondée sur la mondialisation » (« Fast, Globally-Driven Growth »), met l’accent sur la coopération internationale, l’efficience des marchés (en favorisant ainsi les grandes entreprises multinationales) et l’innovation. C’est le scénario de la mondialisation. Les gouvernements et les citoyens accordent peu d’importance aux considérations environnementales (d’où la poursuite de l’accroissement des émissions de gaz à effet de serre), tandis que les technologies sont omniprésentes dans la production de nourriture. Le rôle joué par les grandes entreprises, l’innovation technologique, l’urbanisation croissante et le développement du commerce international contribuent à une intensification de l’agriculture (via de grandes exploitations intégrées dans le processus mondial de production alimentaire) et à une standardisation des produits alimentaires dans le monde autour d’un régime alimentaire riche en viandes.

Le scénario le plus souhaitable selon l’OCDE

Quel est le scénario le plus souhaitable ? En fait, cela dépend des critères pris en compte. L’OCDE évalue ainsi ces scénarios en fonction de sept critères différents : (1) la sécurité alimentaire et de la nutrition, (2) la sûreté alimentaire, (3) la durabilité économique de l’agriculture, (4) la biodiversité et la rareté des ressources naturelles, (5) les émissions de gaz à effet de serre et d’autres pollutions agricoles, (6) les régimes alimentaires et la nutrition, et (7) les maladies animales.
 
On s’aperçoit ainsi que le scénario 3 (mondialisation) est celui qui est le plus efficace pour accroître la disponibilité alimentaire par tête compte tenu de l’accroissement  du revenu moyen, de l’amélioration significative des rendements agricoles et de l’ouverture des marchés. Néanmoins, c’est le scénario 2 (croissance verte) qui permet d’envisager la réduction la plus prononcée de la faim dans le monde à l’horizon 2050 et de limiter le plus les risques en termes de sûreté alimentaire, de ressources naturelles ou de pollutions (tableau 1).
 
Tableau 1 : la nature des risques selon les scénarios envisagés Risque très élevé : ***** – Risque élevé : **** – Risque moyen : *** – Risque faible : ** – Risque très faible : *. La dénomination des scénarios (démondialisation, croissance verte et mondialisation) et la qualification du risque (très élevé, élevé, moyen, etc.) ont été rajoutés par rapport à l’étude de l’OCDE. Source : OCDE.
 
En ce qui concerne le monde agricole à proprement parler, ce sont les scénarios de mondialisation et de croissance verte qui semblent être les plus à même de favoriser une progression des revenus (mais pas nécessairement pour les petites exploitations de pays en développement pour le premier scénario). D’après les prévisions de l’OCDE, l’Europe est néanmoins la seule région au monde à avoir intérêt à voir le scénario de démondialisation se réaliser car il permettrait d’envisager un accroissement moyen des revenus agricoles. Dans le premier (démondialisation) et le troisième scénarios (mondialisation), la production de céréales et de viandes pourrait progresser de 60 à 70 % d’ici 2050 (la FAO estime d’ailleurs que, pour répondre à l’accroissement de la demande alimentaire à cet horizon, la production devrait augmenter de l’ordre de 60 %). Cette progression serait bien moindre pour le scénario « croissance verte ». Enfin, d’après les trois scénarios, la part de l’agriculture dans le PIB et l’emploi devrait continuer de baisser à l’échelle mondiale dans les décennies à venir.
 
En définitive, d’après l’OCDE, le scénario de la démondialisation ne serait pas le plus adapté aux défis à venir. Il contribuerait même à renforcer un certain nombre de tendances déjà bien présentes. Il ne permettrait pas d’améliorer de façon significative la sécurité alimentaire mondiale. Avec ce scénario, les risques en termes de sûreté alimentaire ou de pollutions seraient élevés compte tenu du recours à une agriculture très intensive et d’une faible coopération internationale. En revanche, ce scénario paraît relativement profitable pour le monde agricole.
 
Le scénario de la mondialisation présente l’avantage de favoriser l’agriculture, notamment dans les régions où celle-ci est compétitive, mais entraîne des risques en matière environnementale (changement climatique et biodiversité) et de santé.
 
Le scénario qui semble, aux yeux de l’OCDE, être le plus à même de répondre aux défis du système alimentaire mondial est celui de la croissance verte. Il permettrait d’améliorer la sûreté alimentaire et les problèmes de santé liés aux régimes alimentaires, tout en limitant les pertes de biodiversité et les émissions de gaz à effet de serre. Il implique néanmoins d’importants efforts d’adaptation de la part des agriculteurs et des consommateurs : les premiers doivent adopter des méthodes de production plus durables et les seconds doivent modifier leur comportement.

Quel avenir pour le système alimentaire mondial ?

La question-clef pour l’avenir du système alimentaire mondial paraît donc être la suivante : comment parvenir à nourrir l’humanité sans nuire pour autant à la planète, en garantissant une nourriture de qualité, en quantité suffisante et à un prix abordable pour le plus grand nombre et un revenu décent pour les producteurs ? Il convient ainsi de trouver un subtil, et délicat, équilibre entre les intérêts de trois parties prenantes : les consommateurs, les producteurs et la planète. Il s’agit donc de répondre à la demande alimentaire sans pour autant nuire à l’environnement et aux intérêts des producteurs. Toute innovation alimentaire doit également être évaluée en lien avec l’intérêt de ces trois acteurs : est-elle utile pour le consommateur ? Est-elle profitable pour le producteur ? Est-elle compatible avec les ressources disponibles et son impact environnemental ?
 
Or rien n’est moins évident comme les scénarios de l’OCDE ont pu le montrer. Le scénario de la mondialisation, par exemple, se montre favorable aux producteurs (en tout cas aux plus gros d’entre eux), mais n’apparaît pas nécessairement favorable à la planète et aux consommateurs (du moins en termes de sûreté alimentaire). Le scénario de la croissance verte, à l’inverse, est plutôt favorable à la planète et aux consommateurs (à condition qu’ils adaptent leur régime alimentaire), mais ne l’est pas forcément pour les agriculteurs.
 
Le rapport publié en avril 2016 par le célèbre think tank américain International Food Policy Research Institute (IFPRI), Global Food Policy Report 2016 (rapport sur la politique alimentaire mondiale), peut fournir néanmoins une piste intéressante de ce point de vue. 
 
D’après l’IFPRI, l’enjeu principal pour le système alimentaire mondial serait, en effet, de construire un système qui soit « plus efficace, inclusif, climato-intelligent (climate-smart), durable, orienté vers la nutrition et la santé et favorable au monde de l’entreprise (pro-business) ».
 
Un système alimentaire plus efficace, c’est un système qui « produit plus de nourriture en utilisant le moins de ressources possibles » et qui utilise donc ces ressources de façon plus efficace. Cela implique une amélioration des infrastructures, des technologies, des transports et de la distribution, mais aussi une réduction des pertes et des gaspillages alimentaires.
 
Un système plus inclusif, cela implique que le développement économique touche également les populations pauvres, comme les petits exploitants agricoles, les femmes et les jeunes. Rappelons que les agriculteurs pauvres représentent la moitié des personnes sous-alimentées dans le monde.
 
Un système alimentaire plus adapté au climat (ou « climato-intelligent »), alors que le système alimentaire mondial est responsable d’un cinquième des émissions de gaz à effet de serre selon la FAO, cela nécessite le développement de technologies et la mise en place de politiques qui contribuent à réduire les émissions de GES et à adapter les pratiques agricoles à l’évolution du climat.
 
Un système plus durable, cela consiste à répondre à la demande alimentaire future sans remettre en cause la disponibilité de ressources naturelles rares alors que l’utilisation actuelle des ressources par l’agriculture n’apparaît pas soutenable. Cela passe donc par une utilisation plus efficiente des ressources naturelles et par une réduction de l’impact environnemental de la production de nourriture, notamment via des variétés de plantes qui tolèrent la chaleur et la sècheresse et une agriculture de précision. Cela implique également une modification des régimes alimentaires mondiaux qui ne sont pas non plus soutenables avec une surconsommation alimentaire, une consommation de plus en plus importante de protéines animales et une forte demande de viande bovine.
 
Un système orienté vers la nutrition et la santé, cela implique d’améliorer le système actuel qui donne des résultats maintenant bien connus : 2 milliards de personnes dans le monde qui souffrent de carences en micronutriments ; près de 800 millions de personnes sous-alimentées ; plus de 160 millions d’enfants de moins de cinq ans ayant une croissance insuffisante ; et plus de deux milliards de personnes souffrant de surpoids et d’obésité.
 
Enfin, un système pro-business, cela signifie que les systèmes alimentaires mondiaux, nationaux ou bien locaux doivent s’appuyer sur des marchés qui fonctionnent correctement et sur une participation des acteurs privés.
 
C’est sans doute dans ces conditions que le système alimentaire mondial est susceptible de répondre à la fois aux préoccupations des consommateurs et des producteurs, tout en ne nuisant pas trop aux ressources de la planète.
 
 
Sources :
- rapport de l’OCDE publié en février 2016, Alternatives Futures for Global Food and Agriculture) ;
- rapport de l’IFPRI publié en avril 2016, Global Food Policy Report 2016). L’IFPRI est un centre de recherche, qui emploie pas moins de 500 personnes dans 50 pays et qui est à l’origine de l’Indice de la faim mondiale (Global Hunger Index).