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Manoj Kumar, PDG de Naandi, raconte comment les fermiers Adivasis en Inde sont sortis de la pauvreté

agriculture familiale
Le café d’Araku est maintenant disponible à l’international, avec un premier magasin qui a ouvert ses portes à Paris récemment. C’est un café haut de gamme produit par des tribus indiennes qui vivaient en marge de la société il y a quelques années de cela. Cette réalisation incroyable a été possible grâce à l’immense travail accompli par Naaadi, l’une des plus grandes organisations caritatives en Inde. Manoj Kumar, le PDG de Naandi, dévoile quelques-unes des actions mises en place par son organisation pour aider des tribus marginalisées à produire un café de grande qualité tout en renforçant leur sécurité alimentaire. Des actions riches d’enseignements pour des initiatives similaires autour du monde. Interview.
Photo : Fermiers  Adivasis
 
Naandi a été créée en 1998 avec l’objectif d’en confier la gestion à des hommes d’affaires influents. L’organisation développe des solutions pour répondre à l’éducation des filles, la qualité de l’eau potable et l’hygiène, l’agriculture durable, la formation et l’emploi des jeunes, la mortalité liée à la grossesse et à l’accouchement ainsi que le développement des jeunes enfants. Naandi compte aujourd’hui plus 300 salariés et 3000 intervenants sur le terrain. L’organisation mise toujours sur une écoute attentive des communautés qu’elle épaule pour en faire des acteurs de ses solutions.
 
Manoj Kumar, PDG de Naandi

Une demande inattendue

En 2004, les Adivasis ont commencé à faire confiance à notre équipe une fois que nous avions mis en place des solutions pour réduire la mortalité liée à la grossesse et à l’accouchement et construit des crèches ainsi que des écoles. Leurs forêts étaient en train de disparaître et ils voulaient développer des activités agricoles. C’était fascinant car aucun d’entre eux n’était agriculteur. Ils n’avaient jusque-là cultivé que du riz en petites quantités. Nous avons demandé aux fermiers quelle était la culture la plus exotique qu’ils aimeraient apprendre et ils nous répondu le café. C’était inattendu. Ils nous ont raconté que depuis les années 1900, les Anglais cultivaient le café et les tribus n’avaient pas le droit d’aller sur les plantations. Par la suite, quand le gouvernement indien a repris les propriétés des Britanniques, elles ont une fois de plus étaient mises à l’écart. Les Adivasis avaient donc le sentiment qu’ils pouvaient faire quelque chose d’unique avec cette culture dont on les a toujours tenus éloignés.
 
Très vite, nous avons identifié trois défis à relever pour arriver à cultiver du café. Tout d’abord, nous devions familiariser les tribus avec la « culture » de l’agriculture, la vie d’un petit fermier étant rempli de dur labeur, qui est à l’opposé de la cueillette et de la chasse. Ensuite, il fallait leur montrer l’importance du sol et de la discipline quotidienne pour prendre soin de chaque plante. Et nous devions mettre l’accent sur la patience car un caféier ne produit pas du café en trois mois mais au bout de quatre ans. Enfin, il nous fallait faire passer l’idée que le succès de cette entreprise dépendrait de l’attention qu’ils porteraient aux conseils des experts-café et de la précision avec laquelle ils appliqueraient les pratiques biodynamiques.

La magie opère

Nous avons commencé à travailler avec 1 000 familles venant de différents villages. Nous avons planté des caféiers et un million de chênes argentés. Nous avons organisé les fermiers comme un club, en nous appuyant sur leurs valeurs de partage. Et la magie opéra !
Très rapidement, nous sommes passés de 1 000 à 2 000 familles, puis 3 000 et ça a continué. Nous nous sommes rendus compte que nous avions besoin d’une unité de transformation car le café doit être cueilli et transformé en moins de 12 heures. De plus, comme la vallée est très difficile d’accès, certains fermiers devaient marcher quatre heures pour transporter leur récolte jusqu’à la route principale. Ces nouveaux défis nous ont montré que nous devions faire croître le projet pour générer des économies d’échelle.
C’est à ce moment que nous avons noué un partenariat avec le fonds Livelihoods. Ensemble, nous avons planté 3 millions d’arbres fruitiers et 3 millions de caféiers pour permettre aux Adivasis de reconstituer leur forêt. Nous avons commencé à les former à des pratiques biodynamiques pour qu’ils puissent produire du café de qualité tout en prenant grand soin de leur terre.
 
Quand nous avons démarré le projet, nous pensions que cette aventure du café allait tourner court car les Adivasis ne sont pas réputés pour leur patience. Mais au bout de la deuxième année puis de la troisième, je me suis dit : « Oh mon Dieu ! Ils prennent tout cela très au sérieux. Il nous faut de l’expertise et une unité de transformation ».
Je dois avouer que c’est seulement la volonté un peu folle et naïve de vouloir changer les choses qui a conduit Naandi dans cette aventure. Il n’y avait pas de plan. Seulement de l’espoir et de la passion.
 

Les camions rouges et les joyaux d’Araku

Au fur et à mesure que le projet prenait de l’ampleur, nous avons réalisé que pour rendre cette activité viable, il nous fallait produire un café de très grande qualité car nos coûts de production étaient plus élevés que le prix moyen du marché. A partir de 2011, nous avons invité des experts-café au concours « Les joyaux d’Araku » pour évaluer la qualité de notre café. Des personnalités du monde entier sont venus partager leurs connaissances et conseils avec les fermiers. Les experts-café ont très vite vu que le café d’Araku avait un caractère exceptionnel. Le profil du café, la qualité du sol, l’implication totale des fermiers qui prennent soin des arbres et des cerises lui donnent un goût unique. Ils nous ont dit que ce café avait un vrai potentiel mais qu’il fallait encore en améliorer la qualité. Et c’est ce que nous avons fait.
 
Nous avons mis en place un code-couleurs pour augmenter la qualité. Ainsi, pour les fermiers qui produisaient le café de meilleure qualité, un camion rouge venait récupérer leur production. Autrement, c’était un camion jaune ou vert. Si le camion rouge venait à votre ferme, vous touchiez quatre fois le prix du marché pour votre café.
Les gens ont commencé à se ruer vers les fermes où allait le camion rouge. C’est comme cela que nous avons créé une incitation comportementale pour encourager les fermiers à améliorer la qualité de leur café. Nous avons aussi créé un module de formation construit sur les valeurs de partage des Adivasis. Les 3 000 meilleurs fermiers ont été choisis pour transformer leur ferme en école.
 
Tout cela a demandé une implication incroyable, beaucoup de persévérance et de patience. Chaque ferme et chaque arbre sont suivis. Toutes les cerises cueillies doivent être de la même couleur et de la même taille. Une simple nuance dans la rougeur peut altérer la qualité. Les fermiers sont dans un tel niveau de précision que nous pourrions écrire un livre sur les « cinquante nuances de rouge » dans la vallée d’Araku.
 
Une fois les pratiques biodynamiques correctement appliquées, les experts-café ont classé notre café parmi les meilleurs du marché. Nous étions alors bien dans la science et plus dans l’improvisation. Les acheteurs ont commencé à nous payer des prix relativement élevés. Mais avec 14 000 fermiers dans le projet, les acheteurs régionaux pouvaient à peine acheter 5% de notre production. La seule solution était de trouver un marché global où les acheteurs seraient prêts à payer un prix plus élevé pour un café de grande qualité avec une belle histoire humaine.
 
Café Araku, 14 rue de Bretagne Paris 4ème

Paris, des arbres et de la fierté

Avec le soutien d’entreprises indiennes et de nos partenaires en France, nous avons entamé une nouvelle page de l’aventure du café d’Araku avec un magasin dans le centre de Paris. Nous nous sommes dit qu’il n’avait pas de meilleur endroit pour commencer à partager cette histoire que dans cette ville d’amoureux du café. Quand il a fallu choisir une marque, nous avons opté pour « Araku » tout simplement afin de retranscrire toute les réalités de ce café.  Et nous voulions que le décor du magasin, avec une grande sculpture de la vallée d’Araku et de ses différents terroirs, illustre comment ce café est en train d’aider les Adivasis à bâtir un héritage pour leurs tribus quand des villages disparaissent peu à peu. Le magasin crée ainsi un lien direct entre les consommateurs et les fermiers dans la vallée.
 
Sur le terrain, les villageois sont de plus en plus motivés pour avoir plus de forêts. Suite à la dynamique initiée par le fonds Livelihoods, nous avons planté au total 13 millions d’arbres avec le soutien d’entreprises locales. Désormais, les fermiers veulent planter encore plus d’arbres, 2 à 3 millions par an. C’était quelque chose d’inimaginable il y a encore quelques années.
 
Nous allons aussi produire environ 12 000 tonnes de mangues tous les ans. En plus d’être le plus gros producteur de café biodynamique au monde, nous sommes très probablement aussi le plus gros producteur mondial de mangues produites en agriculture biodynamique. Nous ne demandons pas aux fermiers d’arrêter leurs cultures vivrières pour se consacrer uniquement au café. Nous nous assurons que l’agriculture subvienne d’abord aux besoins alimentaires des communautés.
Vous devriez voir la joie des tribus. Elles disent toutes qu’elles ne vendront les mangues qu’après en avoir mangées toute l’année. Il ne s’agit pas simplement de sécurité alimentaire. C’est aussi une question de fierté. Le café, les mangues et les arbres offrent aux Adivasis un statut qu’aucun autre emploi conventionnel n’aurait pu leur offrir.
 
Propos recueillis par Nishal Ramdoo / Livelihoods Venture
 
Photos : Clément Sautet/ Agence Puppets/ Stella Salmon