Transition écologique et énergétique

L’éolien français est bloqué. Une stratégie délibérée pour favoriser le nucléaire ?

éoliennes et centrales nucléaires
Le nombre d’éoliennes autorisées s’est effondré. Pour la France, qui veut se présenter comme un champion climatique, la situation devient embarrassante. D’autant que le retard persistant dans l’approbation de nouveaux projets alimente les spéculations selon lesquelles le gouvernement français aurait une motivation peu avouable pour freiner l’expansion de l’éolien : celle de privilégier l’industrie nucléaire.
 
Selon l’agence de presse Euractiv, le Conseil d’État, la plus haute juridiction administrative française, a abrogé en décembre 2017 un décret donnant aux préfets régionaux la responsabilité d’accorder les permis environnementaux nécessaires à la construction de champs d’éoliennes. Depuis, plus personne ne peut les délivrer. « La question de l’autorité compétente pour délivrer les permis d’installation de champs d’éoliennes terrestres en France est en suspens depuis plus d’un an. Il n’y a donc aucun nouveau permis et aucun nouveau projet ne peut se développer », regrette Giles Dickson, PDG de l’association d’entreprises WindEurope. « Le gouvernement ne se décide pas à promulguer le décret qui réinstaurerait une autorité compétente et relancerait la machine », ajoute-t-il.
 
Le ministère de la transition écologique et solidaire avoue que le nombre de projet d’éoliennes autorisées a chuté de 22 % entre 2017 et 2018. « En 2018, 103 parcs éoliens ont été autorisés pour une puissance installée cumulée de 1 510 MW », a indiqué à Euractiv le cabinet du ministère à l’Écologie, François de Rugy.
 
Il faut actuellement six à huit ans pour concrétiser un nouveau projet éolien en France, le double de la moyenne européenne, selon WindEurope. Dans sa Programmation pluriannuelle de l’énergie, présentée en novembre, la France s’est fixée comme objectif d’installer 35 GW de capacités d’éoliennes terrestres d’ici 2028, contre les 14 GW actuels. Des objectifs qui resteront lettre morte si le blocage perdure, prévient Giles Dickson. « Nous voyons déjà le nombre de projets se tarir et la vente aux enchères de l’année dernière n’a pas amené autant de projets d’investissements que souhaité. Si la France veut sérieusement mettre en œuvre sa stratégie nationale en matière de climat et d’énergie, le gouvernement doit régler ce problème de toute urgence », conclut-il. La deuxième vente aux enchères d’éoliennes terrestres en France en 2018 a été un flop, puisqu’elle n’a attribué que l’équivalent de 118 MW de projets, alors que 500 étaient proposés, selon WindEurope.
 

Scénario catastrophe

Et la situation est encore plus problématique pour l’éolien en mer. Depuis que la France s’est engagée en 2012 à construire le premier parc éolien expérimental du pays au large des côtes bretonnes, pas un seul projet n’a vu le jour. Le parc expérimental n’a pas été finalisé, les autorités s’étant rendu compte que les coûts de construction prévus étaient à présent nettement supérieurs aux prix concurrentiels du marché.
 
Pire encore, Paris a réduit ses objectifs à 5 GW d’ici 2028, malgré une proposition des autorités locales et de l’industrie éolienne de construire 10 GW de capacités à cette date. L’annonce, faite en novembre à l’approche de la COP à Katowice, a été qualifiée de « scénario catastrophe » par le syndicat français des énergies renouvelables.

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Éolien contre nucléaire

Le retard persistant dans l’approbation de nouveaux projets alimente les spéculations selon lesquelles le gouvernement français aurait une motivation peu avouable pour freiner l’expansion de l’éolien : celle de privilégier l’industrie nucléaire.
 
En effet, la Programmation pluriannuelle de l’énergie concoctée par le gouvernement prévoit une hausse de la demande d’électricité à moyen terme. Un scénario discutable : le gestionnaire de réseau prévoit au mieux une stagnation de la demande. Cette hausse hypothétique correspond en revanche bien au projet du gouvernement de développer le nucléaire : seule une augmentation de la demande en électricité peut légitimer la construction de nouvelles centrales. Dans sa stratégie globale pour la transition énergétique, le président Emmanuel Macron défend « en même temps », le développement des énergies renouvelables et la conservation, dans le mix énergétique, d’une part de 50 % de nucléaire à l’horizon 2035.

LIRE DANS UP’ : Transition écologique à la Macron : insuffisante et poussive ?

Fin août de l’année dernière, un rapport commandé par le Ministère de l’écologie dirigé alors par Nicolas Hulot d’une part et par Bercy, d’autre part, avait fuité. Le quotidien Les Echos révélait que le rapport recommandait la construction de six réacteurs EPR à partir de 2025. La construction d'un premier EPR démarrerait en 2025 pour une entrée en service en 2035, suivie par la construction d'un deuxième réacteur deux ans après le premier, et ainsi de suite pour construire les six premiers réacteurs. Cela correspond également au « carnet de commandes » virtuel réclamé par la Société française de n'énergie nucléaire (SFEN) en échange de la promesse d'abaisser de 30% le coût de construction des EPR.
 
Construire de nouveaux EPR reviendrait à entériner le fait que la part de 50% du nucléaire dans le mix énergétique serait un plancher durablement établi, plutôt que la première étape d'un désengagement du nucléaire appelé de leurs vœux par les écologistes. « Même si la mise en œuvre de ses recommandations n'était que partielle, elle signerait l'arrêt de mort de la transition énergétique, détournant des sommes colossales des alternatives énergétiques et imposant la perpétuation du risque nucléaire », a d'ailleurs déclaré à l'AFP l'ONG Sortir du nucléaire.
 
Et cela ne constituerait sans doute pas le meilleur signal adressé aux acteurs des énergies renouvelables pour susciter des investissements massifs. « On nous dit qu'il faudrait faire des réacteurs nucléaires simplement pour garder de la technologie ou un savoir-faire, mais clairement, il n'y a pas d'argument énergétique », s'est indigné Yannick Rousselet de Greenpeace France, auprès de l'AFP. « Si on ne fait pas de place sur le réseau pour du renouvelable, il ne se fera jamais ».
 

Retour en grâce ?

Cette question vient dans un contexte qui remet le nucléaire sur le devant de la scène et le présente comme la seule alternative sérieuse à la crise du dérèglement climatique. Le dernier rapport du GIEC notait que face à la rapidité de la dégradation climatique, la solution nucléaire est celle qui permettrait le plus rapidement d’atteindre les objectifs de baisse d’émissions de CO2 dans le monde. Dans un article récent, UP’ Magazine rendait compte du travail de deux experts britanniques qui plaident avec de nombreux arguments pour des investissements massifs dans l’énergie nucléaire.
 
C’est aussi au tour de Bill Gates, le fondateur de Microsoft, d’apporter sa pierre en faveur du développement d’un nucléaire pragmatique. Dans sa lettre publique du 29 décembre 2018 Il écrit que « le seul moyen d’éviter les pires scénarios de changement climatique consiste à réaliser des percées en matière d’énergie propre ». Il ajoute : « Les énergies solaire et éolienne sont des sources d’énergie intermittentes, et il est peu probable que nous disposions de batteries bon marché qui permettraient de stocker suffisamment d’énergie quand le soleil ne brille pas ou que le vent ne souffle pas ».
Il rappelle : « Le nucléaire est idéal pour faire face au changement climatique, car il s’agit de la seule source d’énergie pilotable, sans carbone, et disponible 24 heures sur 24 ».
 
Ces arguments suffiront-ils à transformer l’opinion sur le nucléaire, ses dangers et sa pollution potentielle ? Le gouvernement français ne cherche pas à entrer dans ce débat – il en a d’autres à gérer en ce moment. Mais en entravant, par des méthodes de guérilla administrative, le développement des énergies renouvelables, est-il en train de créer une forme de fait accompli qui conduirait à nous résoudre à concevoir le nucléaire comme seule solution viable au risque climatique ? Une stratégie de pourrissement pour faire accepter ce qui est encore pour beaucoup inacceptable.
 
Sources : Euractiv, AFP
 

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